HUMANISME ET TERREUR ESSAI SUR. LE P:Q.OBLÈME COMMUNISTE PAR.. M. MERLEAU-PONTY

HUMANISME ET TERREUR ESSAI SUR. LE P:Q.OBLÈME COMMUNISTE PAR.. M. MERLEAU-PONTY LES ESSAIS XXVII GALLIMARD Il a été tiré de cet ozwrage quato':ze exemplaires sur Yélin pur fil Lafuma-Navarre, dont dix exemplaires numérotés de 1 à 10 et quatre hors commerce marqués de A à D. 7'0us droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réserYés pour tous les pays y compris la Russie. Copyright by Librairie GaUimard, 1947. PR~FACB On discute souvent le communisme en opposant au mensonge ou à la ruse le respect de la véritéf à 'la violence le respect de la loi, à la propagande le respect dea consciences, enfin au réalisme politique les valeurs libérales. Les comrttttnistes répond-ent que, slJU& le couvert des principes libérauxt la rUBèf la violence; la propag-ande. le réalisme sans principes font, dans les démocraties, la substance de la, politique étrangère ou coloniale et mSme de la politique IJociale. Le respect de la loi ou tÙ la liberté a servi à justifier la répres- sirm policièfe des grèves en Amérique; il sert aujour- d'hui même à justifier la répression militaire en Inddchine ou en Palestine et ù dévsloppement d-e l'empire américain dans ls Mvyen-Orient. La eivilisâtion morale et maMri6lle de l'Angleterre suppose l'ea;plôitation Iles colonies. La pureté des prindipe11~ non seulement tolère; mais 6hcore requiert des piolenCes. Il y a donc une mystification libérale, Considérées dans la vie et dans l'histoire~ les idées libérales forment systèmd afJec c"s violence& dont elles stJnt, cotnme disait M ar:t, le « point d' lwnneur apiri- twa.liste »i le « ~omplément solennel », la « raison géné- rale de eomolation et de justification »1, 1. Introduction â la Conlribûtion cl111 Vrilifu.t tk 1t1 Pflllo- •phie clic Oroie de B•I.Z; M. Molitor, p. 84. x TITJl\IANISl\IE ET TERREUR La réponse est forte. Quand il refuse de juger le libéralisme sur les idées qu'il professe et inscrit dans les Constitutions, quand il exige qu'on les confronte avec les relations humaines que l'État libéral établit effectivement, Marx ne parle pas seulement au nom d'une philosophie matérialiste toujours discutable, il donne la formule d'une étude concrète des sociétés qui ne peut être récusée par le spiritualisme. Quelle que soit la philosophie qu'on professe, et même théolo- gique, une société n'est pas le temple des valeurs-idoles qui figurent au fronton de ses monuments ou dans ses textes constitutionnels, elle vaut ce que valent en elle les relations de l'homme avec l'homme. La question n'est pas seulement de savoir ce que les libéraux ont en tête, mais ce que l'État libéral fait en réalité dans ses frontières et au dehors. La pureté de ses principes ne l'absor.tt pas, elle le condamne, s'il apparaît qu'elle ne pa.çse pas dans la pratique. Pour connaltre et juger une société, il faut arriver à sa substance pro- fonde, au lien humain dont elle est faite et qui dépend des rapports juridiques sans doute, mais aussi des formes du travail, de la manière d'aimer, de vivre et de mourir. Le théologien pensera que les relations humaines ont une signification religieuse et qu'elles passent par Dieu : il ne pourra pas refuser de les prendre pour pierre de touche, et, à moins de dégrader la religion en rêverie, il est bien obligé d' admeUre que les principes et la vie intérieure sont des alibis quand ils cessent d'animer l'extérieur et la vie quoti- dienne. Un régime nominalement libéral peut être réellement oppressif. Un régime qui assume sa vio- lence pourrait renfermer plus d'humanité vraie. Opposer ici au marxisme un : « morale d'abord », c'est l'ignorer dans ce qu'il a dit de plus vrai et qui PRÉFACE XI a fait sa fortune dans le monde, c'est continuer la mystification, c'est passer à côté du problème. Toute discussion sérieuse du communisme doit donc poser le problème comme lui, c'est-à-dire non pas sur le terrain des principes, mais sur celui des relations humaines. Elle ne brandira pas les çaleurs libérales pour en accabler le communisme, elle recherchera s'il tlst en passe de résoudre le problème qu'il a bien posé et d'établir entre les hommes des relations humaines. C'est dans cet esprit que nous açons repris la question de la Piolence communiste, que le Zéro et l'Infini de Kœstler mettait à l'ordre, du jour. Nous n' aPons pas recherché si Boukharine dirigeait çrai- ment une opposition organisée, ni si l'exécution des Pieux bolche~·iks était çraiment indispensable à l'ordre et à la défense nationale en U. R. S. S. Notre propos n'était pas de refaire les procès de 1937. Il était de comprendre Boukharine comme Kœstler cherche à comprendre Roubachof. Car le cas de Boukharine met en plein jour la théorie et la pra- tique de là f.Jiolence dans le communisme, puisqu'il l'exerce sur lui-même et motive sa propre condam- nation. Nous avons donc cherché à retrouçer ce qu'il pensait f.Jraiment sous les conçentions de lan- gage. L'explication de Kœstler nous a paru insuffi- sante. Roubachof est opposant parce qu'il ne sup- porte pas la politique noufJelle du parti et sa discipline inhumaine. Mais comme il s'agit là d'une révolte morale et comme sa morale a toujours été d'obéir au parti, il finit par capituler sans restrictions. La « défense » de Boukharine aux Procès ~a beaucoup plus loin que cette alternatif-le de la morale et de la discipline. Boukharine, d'un bout à l'autre, reste quelqu'un; s'il n'admet pas le point d'honneur per· Xli HUI\fANT!::JifF. F.T TERREU:R sonnel, il drfend son honneur réyolutionnaire et nfùse l'impütation d'espionnage et de. sabotage. Quand il capitule, ce n'est donc pas seulement par discipline. C'est qu'il reconnaît dans sa conduite politique, si justifiée qu'elle fût, une ambiguïté inéPitable pm· où ellè donne prise à la condamnation. Le réPolutionnaire opposant, dans les situations-limîtes où toute la réYolution est remise en quèstion, groupe autour de lui ses ennemis et peut la mettre èn danger. Ê'tre apec les Koulaks contre la colleètivisation forcée, c' ~st cc imputer au prolétariat les frais de la lutte des classes >>. Et c'est menacer l'œuvre de la Révolution, si le régime s'engage à fond dans la collectiPisation forcée parce qû'il ne dispose pour régler ses conflits que d'un temps limité. L'imminencè de la guerre change le caractère de l'opposition. Évidemment la cc trahison ,, n'est que divergence politique. Mais les divergences en période de crise compromettent et trahissent l'acquis d' octobrè 1917. Ceux qui s'irtdignènt au seul exposé de ces idées et refusent de les examiner oublient que Boukharine a payé cher le droit d'être écouté et celui de n'être pas traité comme un lâche. Pour notre part; nous essayons de le comprendre, - quitte à chercher ensuite s'il a raison, - nous reportant pour lé faire à notre récente expérience. Car nous apoh8 vécu; nous au&si, un de ces moments où l'histoire en suàpens; les insti- tutions menacéés de nullité exigent de l'homme des décisions fondamentaltJs, et où le risque eat entiP.r parce que le sens final dès décision& prises dépènd d'une conjoncture qui n'est pas entièrement connais- sable. Quand le collaborateur de 1940 se décidait d'après oe qu'il croyait être l' av.enir inévitable (nous le Bupposons désintéressé), il engageait CBU$ qui "' PRÉFACE Xlii croyaient pas à cet a~enir ou n'en Youlaient pas, et désormais, entre eu.1: et lui, c'était une question de farce. Quand on Yit ce que Péguy appelait une période lzistorique, quand l'homme politique se borne à admi- nistrer un régime au un droit établis, on peut espérer une histoire sans violence. Quand on a le malheur ou la chance de vivre unè époque, un de ces mome'?,ts où le sol traditionnel d'une nation ou d'une société s'effondre, et où, bon gré mal gré, l'homme doit reconstruire lui-même les rapports humains, alors la liberté de chacun menace de mort celle des autres et la violence reparatt. Nous l' a~ons dit : toute discussion qui se place dans la perspective libérale manque le problème, puisqu'il se pose à propos d'un pays qUti a fait et prétend pour- suiv.r~ ·une _révolution, et que le libéralisme exclut l'hypothèse révolutionnaire. On peut préférer les périodes aux époques, an peut penser que la violence rél'olutionnaire ne réussit pas à transformer les rap- port& humains,- si l'on veut comprendre le problème communilte, il faut commencer par replacer les procès de Moscou dans la Stimmung révolutionnaire de la piolence sans laquelle ils seraient inconcevables. C'est alors que commence la discussion. Elle ne consiste pas à rechercher si le communisme respecte les règles de la pensée libérale, il est trop évident qu'il ne le fait pas, mais si la violence qu'il exerce es' réf'olutiormaire et capable de créer entre les hommes des rapports humains. La critique marxis-te des idé88 libérales est si forte que, si le communisme était en passe de faire, par la réPolution mondiale, une société sans classes d'où auraient disparu, avec l'exploitation de l'homme par l'homme, les causes de guerre et de décadence, il ;audrait être communiste. Mais est-il sur ce cheminP XlV lltJl\lANISl\IE 1!:1' 1'ERREUlt La violence dans le communisme d'aujourd'hui a-t-elle le sens qu'elle avait dans celui de ùninefJ Le communisme uploads/Geographie/ merleau-ponty-humanisme-et-terreur.pdf

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