Appareil 8 | 2011 Le Geste Du toucher au geste technique : la « technè des corp

Appareil 8 | 2011 Le Geste Du toucher au geste technique : la « technè des corps » Patricia Ribault Édition électronique URL : http://journals.openedition.org/appareil/1315 DOI : 10.4000/appareil.1315 ISSN : 2101-0714 Éditeur MSH Paris Nord Référence électronique Patricia Ribault, « Du toucher au geste technique : la « technè des corps » », Appareil [En ligne], 8 | 2011, mis en ligne le 02 novembre 2011, consulté le 30 juillet 2020. URL : http://journals.openedition.org/ appareil/1315 ; DOI : https://doi.org/10.4000/appareil.1315 Ce document a été généré automatiquement le 30 juillet 2020. Appareil est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International. Du toucher au geste technique : la « technè des corps » Patricia Ribault « On pourrait partir de là : un monde clos, fermé, plein, totalement immanent, un monde ou une chose, peu importe, qui serait si bien à soi et en soi qu’il ne se toucherait même pas et qu’on ne le toucherait pas non plus, un monde qui serait seul, à soi et en soi, cela ne serait pas un corps1. » 1 Cela pourrait être ça, le monde d’avant la technique : un circuit fermé, une masse indifférenciée, comme le fond du monde, une chose en soi, lovée sur son fonctionnement biologique, se produisant et se reproduisant selon les mêmes lois naturelles immuables. Jean-Luc Nancy oppose ce monde-là à l’idée de corps, qui, lui est « l’ouvert », « l’extension », « l’exposition » au monde. Le monde devient corps par ce qui l’extériorise à lui-même. « Si le corps n’est pas masse, s’il n’est pas fermé sur soi et pénétré de soi, il est hors de soi. Il est l’être hors de soi2. » C’est le préfixe « ex » qui nous situe par rapport au reste du vivant. Depuis nos premiers gestes de transformation de la matière pour l’exposer à son devenir-forme, jusqu’aux objets techniques contemporains les plus sophistiqués, c’est dans le rapport de l’intérieur à l’extérieur que nous évoluons, sur un mode qui serait celui de l’existence, par opposition, ou plutôt par extension, à celui de la vie. 2 Selon J.-L. Nancy, le corps – de l’homme, du monde – s’expose à l’existence comme « techné des corps », système de création des corps connectés au monde par la technique. Dans quelle mesure peut-on dire que la technique « fait » le corps humain, fait corps avec l’humain, et par quels moyens ? Doit-on filer la métaphore mécaniste d’un corps qui fonctionne à l’instar d’une machine, et, le cas échéant, en étudier les rouages et les mécanismes en tant qu’objet technique ? Faut-il au contraire considérer le corps comme l’élément déterminé par la nature qui inscrit l’homme dans sa condition d’être vivant ? Ou bien le corps humain est-il un cas particulier qu’il faut penser selon une organologie qui lui est propre ? Quel rapport entretient-il alors avec Du toucher au geste technique : la « technè des corps » Appareil, 8 | 2011 1 la technique qu’il produit ? Tentons d’apporter quelques éléments de définition du geste, notamment du geste artisanal, dans son articulation entre le corps et la technique qu’il secrète, exsude hors de lui, mais aussi à partir de lui, donc par lui. 3 Nous envisagerons d’abord la technique comme moyen de pouvoir, au double sens auquel le mot nous renvoie : comme nom d’abord, c’est-à-dire comme moyen d’action et de domination, mais aussi comme verbe, qui pose la question de la technique en puissance : Que peut-elle ? Nous verrons ensuite que le corps, pour produire de la technique, doit être technicisé lui-même, c’est-à-dire dressé, formé, ou dé-formé (toute la question est là). Nous analyserons les gestes techniques et leur impact sur l’intégrité voire l’identité corporelle de ceux qui s’y soumettent, avant d’aborder la question du toucher, qui, en tant que sens propre de l’exposition – ou de « l’expeausition » – ouvre l’espace d’un entre-deux, d’un partage des corps, qui est aussi celui d’une technicité. Nous distinguerons notamment la main qui touche des mains qui prennent et tenterons de définir le rapport propre à chacun de ces gestes. 1. La technique comme pouvoir 4 Au départ, la technique se pose toujours comme une hypothèse : « Et si on pouvait faire ceci ou cela avec ceci ou cela ? » « Et si… » disent les enfants, qui ne font rien d’autre que découvrir le monde des possibles. La technique, elle, découvre la forme dans l’informe, dé-couvre la puissance des ressources naturelles et, les découvrant, se découvre elle-même. Effet réflexif de la matière, qui, se donnant à l’œil, aux mains et à l’intelligence des hommes, les informent de ses potentiels. 5 À la manière de Bachelard, on peut imaginer que la glaise prise dans les mains, contenue, faisait déjà figure de contenant, induisant par ses qualités plastiques et métamorphiques sa forme à venir, à dé-couvrir. C’est la technicité des hommes qui révèle, qui réveille celle des éléments, a priori inépuisable. « Et si… » : début d’une idée, qui se forme en se formant, qui ré-fléchit en re-gardant ; aller-retour de la matière à l’imagination, en passant par le toucher. La réflexivité de la matière n’est pas uniquement visuelle, elle est aussi corporelle et s’inscrit dans les gestes de celui qui la manipule. Il ne s’agit pas d’une « intelligence de la main », comme on dit, mais plutôt d’une réceptivité, d’une disponibilité. « La main aussi a ses rêves, elle a ses hypothèses. Elle aide à connaître la matière dans son intimité. Elle aide donc à la rêver3. » Joie spéciale et primordiale du pétrissage des pâtes, « main dynamique », organe d’énergie avant d’être organe des formes, la main a ses raisons que la raison ignore. 6 « Et si on faisait… » : « Et si » est suivi d’un verbe à l’imparfait. Jamais un temps n’a si bien porté son nom ; l’imparfait ouvre à la perfectibilité, il est ce qui n’est pas achevé et est souvent suivi, selon la formule consacrée, d’un autre verbe au conditionnel : « …on pourrait… ». Oui mais, à condition de. On peut le dire autrement : l’imparfait serait le temps d’un manque. Pierre-Damien Huyghe analyse la technicité comme « le fait que l’homme est cet être qui touche à son monde. […] L’homme est l’animal technicien4. » Toucher à son monde, cela signifie exister, donc « sortir du mode de l’être en subsistance », et le moyen humain de pallier ce manque, c’est une émancipation par la technique, c’est-à-dire « toujours la mise en œuvre (en grec : l’én-ergie, en ergon) d’une puissance d’être5. » 7 L’« animal sans qualité » doit s’a-percevoir de son manque de technicité, c’est-à-dire sortir de sa condition strictement bio-logique (dictée par la nature), et y réagir. Cela Du toucher au geste technique : la « technè des corps » Appareil, 8 | 2011 2 implique un certain regard sur les choses, qui se distingue de la simple faculté de voir. La technique s’inscrit donc dans la matière comme un possible soumis à conditions. Celle de l’envisager d’abord. Elle doit se former dans l’esprit qui réfléchit, s’y représenter , s’y inventer. C’est ce que Gilbert Simondon qualifie d’« imagination technique, comme définie par une sensibilité particulière à la technicité des éléments6. » Ce n’est pas l’argile qui suggère le récipient, mais sa plasticité. Autrement dit, la technicité de l’argile est soumise à un ensemble d’éléments tels que sa consistance, la quantité d’eau qu’elle contient, sa résistance mécanique etc., qui induisent sa plasticité, et seulement alors devient-elle un élément susceptible de prendre forme dans le corps et l’esprit de celui qui la tourne et la retourne entre ses mains. L’invention, qui est création de l’individu, suppose chez l’inventeur la connaissance intuitive de la technicité des éléments ; l’invention s’accomplit à ce niveau intermédiaire entre le concret et l’abstrait qui est le niveau des schèmes, supposant l’existence préalable et la cohérence des représentations qui recouvrent la technicité de l’objet de symboles faisant partie d’une systématique et d’une dynamique imaginatives7. 8 « Entre le concret et l’abstrait », il y a l’intuition, cette qualité informe de l’esprit, entre le rationnel et l’irrationnel. Intueri en latin signifie « regarder attentivement ». L’invention naîtrait de l’observation, de la concentration, du vouloir voir quelque chose, là où il n’y a encore rien. À moins, si l’on retient l’hypothèse de Gaston Bachelard, que ce ne soit pas la perception des images qui détermine le processus de l’imagination créatrice, et que « l’image perçue et l’image créée [soient] deux instances psychiques très différentes ». Les images imaginées seraient alors des « sublimations des archétypes plutôt que des reproductions de la réalité » et ces images sortiraient « du propre fonds humain ». S’attachant au caractère primitif de l’imagination créatrice, Bachelard se met en porte-à-faux de la philosophie réaliste et de la psychologie, selon lesquelles pour « richement combiner, il faut avoir beaucoup vu ». 9 À cette uploads/s3/ appareil-1315.pdf

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