1 Les synthèses turques A u cours des trente dernières années, l’Espagne et la

1 Les synthèses turques A u cours des trente dernières années, l’Espagne et la Turquie ont in- tensifi é, diversifi é et institutionnalisé leurs relations bilatérales. Si ce rapprochement est d’abord le fruit de plusieurs points communs – un atlantisme affi rmé, une européanisation récente (ou en cours), une économie ouverte sur l’extérieur – la diffi culté consiste désormais à maintenir et appro- fondir ces liens alors même que l’Europe semble plus que jamais recroquevillée sur elle-même, et que le bassin méditerranéen bouillonne de fi èvres populaires aux suites plus ou moins violentes. Nous examinerons cette problématique à travers cinq questions-clés. Dans un premier temps, nous chercherons les facteurs ayant favorisé les échanges entre les deux nations. En second lieu, nous nous demanderons pourquoi Madrid a toujours défendu l’ambition européenne d’Ankara. Nous verrons ensuite dans quelle mesure la crise actuelle de l’Union affecte leurs rap- ports, y compris au sujet d’une éventuelle adhésion turque. Enfi n nous esquis- serons l’inventaire des dossiers internationaux ayant révélé leur unité de vue et d’action, avant de nous demander si cette unité peut tenir face aux mutations actuelles du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. L’Espagne et la Turquie : comment aller plus loin ensemble ? par Eduard Soler i Lecha Ces dernières décennies, les relations hispano-turques ont connu un développement spectaculaire, aussi bien sur le plan diplomatique (sommets bilatéraux) qu’en matière commerciale (augmentation des échanges, investissements directs) ou encore d’interac- tions culturelles. Il est vrai que ces deux pays ont beaucoup en commun, que ce soit leur implication au sein de l’OTAN, leur parcours européen, ou la récente et notable internationalisation de leurs économies. Mais si les relations entre l’Espagne et la Turquie n’ont jamais été aussi vigoureuses qu’aujourd’hui, elles peuvent encore progresser. Cela exige un enracinement qui les préserve des aléas politiques et des calculs de courte vue. La candidature turque à l’UE, que soutiennent l’ensemble des élites espagnoles, et le défi démocratique lancé par le printemps arabe créent de nouveaux espaces de coo- pération bilatérale. Il faudra néanmoins composer avec une Europe en récession, qui peine à s’accorder sur le cas turc, et où l’idée même d’élargissement devient taboue. TURKEY POLICY BRIEF SERIES 2013 - DIXIÈME ÉDITION Rédacteur en chef : Şaban Kardaş À propos de l’auteur : Eduard Soler i Lecha est coordinateur de recherches à CIDOB, Barcelona Center for International Affairs. Il est également chargé de cours en relations interna- tionales à l’Institut Barcelo- na d’Estudis Internacionals et à Universitat Autònoma de Barcelone. 2 TURKEY POLICY BRIEF SERIES Une relation bilatérale multiforme Il aura fallu que l’Espagne et la Turquie retrouvent la démocratie – la pre- mière après quarante années de franquisme, la seconde après la parenthèse militaire de 1980-1983 –, pour que leur relation prenne son juste essor. Depuis, leurs interactions politiques et économiques n’ont cessé de s’ap- profondir, et ce quelle que soit la couleur politique des pouvoirs en place. Il faut dire que l’on partait de loin, puisque le dialogue était quasi-inexis- tant jusqu’aux années 1970. Parmi les autres facteurs de rapprochement, citons l’absence de contentieux territorial entre les deux pays ; un fort consensus, au sein des élites espagnoles, sur les avantages d’une Turquie atlantiste et européenne ; le dynamisme des milieux d’affaires dans chacun des deux pays, et l’ouverture de nouveaux canaux d’échanges entre les deux sociétés civiles. Le lien hispano-turc s’est renforcé à tous points de vue – politique, économique, social –, chaque avancée dans un domaine rejaillissant sur les deux autres. Sur le plan politique, un grand pas fut accompli avec l’instau- ration de sommets bilatéraux annuels, dits « Rencontres de haut niveau », dont le premier se déroula à Istanbul en avril 2009. Ces événements ne concernent pas uniquement les chefs de gouvernement et leurs ministres des Affaires étrangères mais aussi tous les ministères techniques – éner- gie, industrie, éducation, culture – à l’affût de nouvelles coopérations. La régularité assignée à ces rendez-vous est une manière de s’affi rmer comme partenaires privilégiés, ce qui bien sûr n’interdit pas d’instituer des cadres de dialogue avec d’autres, comme l’Espagne avec ses voisins régionaux et les États majeurs de l’UE, ou la Turquie avec l’Italie, la Fédé- ration russe, la Grèce, la Bulgarie, le Conseil de coopération du Golfe, la Syrie (jusqu’en 2011) et les nouveaux régimes issus du printemps arabe, notamment celui du Caire. En pratique, ces rencontres nourrissent également les relations bilatérales non-gouvernementales, à la faveur de forums citoyens ou de symposiums d’affaires organisés en marge des sommets offi ciels. Comme mentionné plus haut, le secteur privé est devenu un puissant moteur de la dynamique hispano-turque, tout comme le boom des relations com- merciales entre les deux pays. En 2012, l’Espagne était le dixième marché d’exportation pour la Turquie et son neuvième fournisseur. Depuis 2001, les importations ont bondi de 464 % de la Turquie vers l’Espagne, et de 291 % dans l’autre sens1. Du côté des investissements, et malgré le réces- sion qui frappe tout le sud européen, l’intérêt grandissant des entreprises espagnoles pour le marché intérieur turc est manifeste, en particulier dans la fi nance, le bâtiment, les infrastructures et le tourisme. En novembre 2010, l’acquisition par le géant espagnol BBVA de 24,9 % du capital de Garanti Bank illustra bien cette tendance de fond, et l’année suivante la « En 2012, l’Espagne était le dixième marché d’exportation pour la Turquie et son neuvième fournisseur. » 2013 - N° 10 3 Turquie devint la première destination des investissements directs étran- gers espagnols, en captant à elle seule 18 % de leur total2. L’inauguration en 2011 de la Chambre de commerce hispano-turque puis la tenue de deux Conférences de coopération et d’investissement en 2012 démontrent elles aussi la vitalité des relations entre les deux pays, malgré la grave crise économique que traverse l’Espagne depuis cinq ans. Les échanges sociaux et culturels ne font pas exception à cette fé- conde entente. Ainsi, en 2013, le pays mis à l’honneur par la Foire in- ternationale d’art contemporain de Madrid (ARCO) n’était autre que la Turquie3. De même, l’ouverture d’un Institut Cervantes à Istanbul et d’un consulat turc à Barcelone en 2008, tout comme le nombre croissant d’échanges Erasmus entre les universités des deux pays, facilitent et nour- rissent la communication entre les sociétés civiles. Mais l’indicateur le plus parlant est encore l’augmentation des vols directs vers Istanbul. Si, jusqu’à peu, ceux-ci n’étaient pas même quotidiens, on dénombre aujourd’hui dix-huit liaisons hebdomadaires depuis Madrid, vingt et une depuis Bar- celone, et Turkish Airlines dessert un bel éventail de villes espagnoles dont Malaga, Bilbao, Valence et Saint-Jacques-de-Compostelle4. La dimension européenne Depuis sa propre entrée dans l’Union européenne 1986, l’Espagne a toujours soutenu la volonté d’adhésion turque et s’est efforcée, chaque fois qu’elle présidait l’UE, de stimuler le dialogue entre l’Europe et la Turquie. Ainsi, en 1989, soit deux ans seulement après qu’Ankara eut offi cialisé sa candidature, le Premier ministre socialiste Felipe González promit publiquement à son homologue Turgut Özal de défendre la can- didature turque5. La seconde présidence espagnole (1995) arriva à un moment crucial, puisqu’il fallut alors conclure les négociations sur le grand projet d’Union douanière avec la Turquie. Toujours dirigée par le PSOE, l’Espagne poussa les autres gouvernements de gauche – et leurs parlementaires européens – à ratifi er l’accord. En 2002, le conservateur José María Aznar mena les pourparlers entre l’UE la Turquie sur la coo- pération Europe-OTAN, et en profi ta lui aussi pour réclamer un juste examen de la candidature turque. Puis, en 2010, alors que les négo- ciations d’adhésion semblaient au point mort, l’Espagne arracha contre l’hostilité de plusieurs États membres l’ouverture d’un nouveau chapitre de discussions – « Sécurité alimentaire, politique vétérinaire et phytosa- nitaire ». Cet apparent succès fut toutefois en-deçà des attentes soulevées par José Luis Zapatero et son ministre des Affaires étrangères Miguel Ángel Moratinos qui s’étaient engagés, pour cette quatrième présidence espagnole, à ouvrir pas moins de quatre chapitres et à asseoir « l’irréver- sibilité » du processus6. « Depuis sa propre entrée dans l’Union européenne 1986, l’Espagne a toujours soutenu la volonté d’ad- hésion turque. » 4 TURKEY POLICY BRIEF SERIES Ainsi, en dépit de leurs nombreux désaccords en matière de politique étrangère, un particularisme espagnol veut que socialistes et conservateurs aient toujours appuyé la candidature d’Ankara. Mieux, leur position reste constante, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition. L’actuel Premier ministre Mariano Rajoy a confi rmé cette ligne traditionnelle en déclarant en marge de la Rencontre de haut niveau de 2012 : « Si la Turquie consent les même efforts que nous, elle aura toute sa place dans l’Union euro- péenne et pourra compter sur le soutien inconditionnel de l’Espagne.7 » Cette continuité assure la stabilité des relations bilatérales et explique la quasi-absence, dans l’espace politique et social espagnol, de débat sur « l’européanité » de la Turquie. En conséquence, l’Espagne est perçue comme un pays ami, ce que suggère également son appartenance – avec le Royaume-Uni, l’Italie, la Suède et la Finlande – au cercle informel des « Amis de uploads/Finance/ l-x27-espagne-et-la-turquie-comment-aller-plus-loin-ensemble.pdf

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  • Publié le Oct 11, 2021
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