DU MÊME AUTEUR Mabula Taki (in Noir des Îles), Gallimard, 1995 Une campagne de

DU MÊME AUTEUR Mabula Taki (in Noir des Îles), Gallimard, 1995 Une campagne de folie. Comment j’en suis arrivée là, First, 2002 Codes noirs : de l’esclavage aux abolitions (introduction), Dalloz, 2006 Rendez-vous avec la République, La Découverte, 2006 Égalité pour les exclus. Le politique face à l’histoire et à la mémoire coloniales, Temps Présent, 2009 Mes météores : combats politiques au long cours, Flammarion, 2012 Paroles de liberté, Flammarion, 2014 L’esclavage raconté à ma fille, Bibliophane, 2002 ; Philippe Rey, 2015 ; Points, 2016 Murmures à la jeunesse, Philippe Rey, 2016 ; Pluriel, 2017 Nous habitons la Terre, Philippe Rey, 2017 L’éditeur remercie Christian Séranot-Sauron d’avoir contribué à la publication de cet ouvrage. © 2018, Éditions Philippe Rey 7, rue Rougemont – 75009 Paris www.philippe-rey.fr ISBN : 978-2-84876-696-6 Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo. 1 J’exige un autre centre du monde, d’autres excuses de nommer, d’autres manières de respirer… parce que être poète, de nos jours, c’est vouloir de toutes ses forces, de toute son âme et de toute sa chair, face aux fusils, face à l’argent qui lui aussi devient un fusil, et surtout face à la vérité reçue sur laquelle nous, poètes, avons une autorisation de pisser, qu’aucun visage de la réalité humaine ne soit poussé sous le silence de l’Histoire. […] Je suis à la recherche de l’homme, mon frère d’antan – à la recherche du monde et des choses, mes autres frères d’antan. Sony Labou Tansi, Les Sept Solitudes de Lorsa Lopez C’était, je crois, pour échapper au bruit. Et aux interdits. À l’ennui aussi, ma foi. Ce fut pour la langue. Et pour le temps. Cette sensualité de la présence dans l’instant. Lire. Voir d’abord. Puis toucher. Plonger. Pas toujours. Parfois on y entre à pas feutrés. Il se peut que l’on piétine à l’entrée, et même que l’on n’aille guère plus loin, que l’on fasse antichambre, avant de renoncer. Il faut d’emblée convenir que ceci n’est en rien contrariant, et même qu’il n’y a là rien que de bien ordinaire et salutaire. Car tout aimer, c’est n’aimer rien. Disons-le tout net, il y a des livres éblouissants et des livres assommants, voire horripilants. On croise assez peu ceux-là, leur réputation étant souvent faite. Il y a ces livres trompeurs, qui ont séduit des gens qu’on aime et qui nous laissent de marbre. C’est que, des goûts et des couleurs… Presque tout survient comme par incidence. Surtout l’essentiel. La langue. Elle se fait habilleuse. D’histoires, de mots, d’espaces. C’est seulement après, presque subrepticement, qu’elle se fait vaisseau d’imaginaires, qu’elle se livre nue, sans mystère, pour dire scrupuleusement ce qu’elle entend, parfois le faire sobrement, chichement, ou alors elle se cabre, joue, louvoie, aguiche, fait languir avant de s’éclipser. Ainsi va la langue des livres, avant que de nous livrer son langage. Elle sonne ou tonne ou ronronne, elle a sa musique, même lorsqu’il lui arrive d’être atone. Elle ne peut échapper, quelle que soit l’intention de celle ou celui qui écrit, au sillage de ses syllabes qui courent de l’œil jusqu’à l’ouïe du dedans, elle ne peut se 1. dissocier du timbre qu’elle émet à dessein ou malgré elle. Avant d’être langage et d’énoncer, la langue chante. Parfois, à côté des notes. Sans nécessairement être désagréable. Parfois en totale harmonie. Sans forcément être plaisante. Cette « masse tranquille de la langue1 » selon les mots d’Édouard Glissant est notre premier monde commun, et le « tourment de langage » notre premier lieu de doute. La langue nous est ainsi usuelle, elle varie pourtant à chaque dire, à chaque écrit. Elle en impose par le fait même que son existence est évidence. Elle charrie pourtant plus de conflits et d’incertitudes que la mer ne contient de limon. Lire. Je vous parle du livre qui a un corps, cette chose que l’on peut tenir doucement ou fermement, quelquefois trop lourde pour sa taille, qui garde à sa hanche la température de vos mains, cet objet rigide parfois souple qui diversifie comme on ne sait l’imaginer les nuances de papiers blancs et d’encres noires, qui s’irrite et perd votre page ou, rancunier, exhibe le pli de celles qu’au fil de lectures interrompues vous avez écornées parce que ce livre-là n’a pas de signet, on ne lit pas tous les jours la Pléiade, que vous n’avez pas de marque-page sous la main ou parce que vous voulez y revenir et sucer plus longuement sous la langue une phrase trop ronde pour être claire, percer une allusion recouverte d’aiguilles ou confondre une idée qui part en drive. Vous en avez même dont il faut séparer les pages au coupe-papier, un modèle à lame arrondie de préférence pour ne pas blesser le livre. Voyez l’édition du Seuil de 1947 de l’anthologie Damas des poètes d’expression française, ou l’édition 1953 José Corti des œuvres complètes de Lautréamont-Isidore Ducasse, incluant évidemment Les Chants de Maldoror. Ah ! Lautréamont, dont Aimé Césaire dit que sa poésie est « belle comme un décret d’expropriation… le premier à avoir compris que la poésie commence avec l’excès, la démesure, les recherches frappées d’interdit, dans le grand tam-tam aveugle […], jusqu’à l’incompréhensible pluie d’étoiles… ». Les sources bibliographiques et discographiques des citations sont en fin de volume. Speak white ! Haussez vos voix de contremaîtres Nous sommes un peu durs d’oreille Nous vivons trop près des machines Et n’entendons que notre souffle au-dessus des outils Voilà ce qu’éclaire le fulminant poème de Michèle Lalonde : la langue peut être en insécurité. Alors elle n’est plus que langage. Corsetée, elle s’efface derrière ses fonctions sociales, elle prend la tournure pauvre et laide de la domination. C’est une langue universelle Nous sommes nés pour la comprendre Avec ses mots lacrymogènes Avec ses mots matraques C’est dire que la langue, toute langue, peut dans son usage n’être que langage. Ordonner. Intimer. Dénier. Vaincre. Mais la langue a plus de ressources qu’il n’en faut. Elle n’est jamais détenue, ni tenue en joue moins encore en laisse ni non plus tenue au secret. Elle peut, fût-elle dominante en un lieu, écrasante, arrogante à force d’être confisquée par les maîtres, maîtres de relation, de situation ou même de plantation, se laisser reprendre, entraîner dans d’inattendus méandres d’où se dégagent de voluptueuses vapeurs. C’est la force de la littérature. Même lorsqu’elle n’invente pas et ne veut que raconter. S’emparer. Modeler. Foncer dans des chemins imprévus et donner chair à l’indicible. Mais alors, chez certains, quelle chair ! Lorsque Salvat Etchart use d’une langue qu’il fait tournoyer comme herbes folles, dispersées, indociles et partiales, lorsqu’il expulse toute ponctuation et fait cascader les mots lancés comme chevaux fougueux sur pente sinueuse et pierreuse, il enferme dans ces mots et fait éclater dans leur enchaînement toute la rage que peut susciter le « monde tel qu’il est », immonde de morgue et de criminel cynisme. Ce monde lui infligera l’éprouvante démonstration du péril que représente pour les autres et pour soi toute répugnance à l’inculture, au quant- à-soi, à la bêtise armée. Péril pour les autres et pour soi. « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », perça René Char. Etchart en mourut. Après en avoir éructé dans un déchirant lyrisme, il s’éloigna mais finit par se dissoudre. Comme si, même en allant respirer ailleurs, on ne sort pas indemne d’avoir vu de près la défaite du droit face à la force, on ne s’affranchit pas du souvenir de meurtres impunis, on ne s’apaise jamais, l’on garde ses fragilités même lorsque l’on s’est cru immunisé par la fréquentation d’une société d’oraliture, d’assemblées de conteurs et de parleuses, de gadô galvanisés, de soudards soudoyés, de voyants dévoyés, par la compagnie d’incorrigibles idéalistes, par le corps à corps avec sa conscience. C’est l’« histoire d’un fiasco ». À propos du français sa « langue silencieuse », Assia Djebar s’interroge : « Je cherche quoi, peut-être la douve où se noient les mots de meurtrissure. » Tandis que Kateb Yacine a tranché : le français est un butin de guerre. Certes. La chose peut ainsi être réglée et le tourment tenu par la bride. Tomorrow is my turn, chante Nina Simone, No more doubts no more fears. Il n’y a pas si longtemps que le monde a cessé d’être un agglomérat d’empires coloniaux. Même pas un demi-siècle, pour la queue de comète ! Et bientôt un siècle que la communauté internationale est régie par un club d’empereurs. Du continent de Gutenberg est venue et s’est répandue l’idée trompeuse que l’expérience universelle est européenne. La vigueur tropicale et équatoriale des langues européennes, et ce qu’avec élégance et orgueil elles transportent de vécus et de vouloirs bien ancrés en ces lieux où elles furent d’abord allogènes et dominantes, le démentent mieux que tout modèle mathématique ou tout raisonnement sophistiqué. L’expérience universelle est bien universelle. Dès lors, il n’y a pas lieu de s’extasier sur le fait que la littérature francophone, hispanophone, anglophone ou lusophone, se renouvelle et se métamorphose de l’autre côté des mers. Les uploads/Geographie/ baroque-sarabande-by-christiane-taubira-taubira-christiane.pdf

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