N.Auray, in van Andel P. et Boursier, D., éds., La sérendipité. Le hasard heure

N.Auray, in van Andel P. et Boursier, D., éds., La sérendipité. Le hasard heureux, Hermann, 2011, pp.329-343. Les technologies de l’information et le régime exploratoire Les « technologies de l’Internet » - la fonction « j’ai de la chance » de Google, les recommandations insolites des sites de folksonomy, l’affichage de « ceux qui vous font rêver » sur les sites de rencontre en ligne - ont répandu une figure du butinage, de la trouvaille heureuse et de la cueillette, qui dit à la fois une profusion, un foisonnement, et une immédiateté de biens offerts à la prise, comme tombant tout cuits sous la main. Le mot-clef au plus fort pouvoir désignateur pour définir ainsi ces technologies de l’information pourrait être celui d’exploration. Internet est une ressource à l’exploration, dans la mesure où il prédispose à trois catégories d’enquête curieuse. D’une part, il offre un gisement illimité d’informations et suscite un sentiment grisant, voire pirate, de navigation dans une immensité de données. D’autre part, structuré autour de ce carrefour qu’est le lien hypertexte, il offre une providence de directions potentielles pour nouer de nouvelles formes d’association : ainsi, la lecture sur Internet a pu être considérée par certains analystes, comme Nicholas Carr1, comme susceptible de changer notre façon de lire, en multipliant les distractions, les risques de désorientation et en affaiblissant la tenue du plan. Google incite au surf d’un site commercial d’un site commercial à l’autre. Enfin, il constitue une opportunité interactionnelle précieuse pour la rencontre, et au-delà pour l’agrandissement de réseaux personnels : véritable média social, il permet de constituer des réseaux d’échanges interpersonnels dont la taille dépasse celle des cercles d’amis de la sociabilité mondaine (Simmel, 1908), voire celle des communautés du fan et de l’amateur (Licoppe et Beaudoin 2001). Ainsi, il invente des prises pour la manifestation et la visibilisation de communautés de grande taille (Conein 2004, Cardon et Granjon 2004, Fekeete 2009), aussi appelés « gros réseaux sociaux » ou « grands graphes ». Une telle définition de l’Internet, et plus largement des « technologies de l’information», autour du régime exploratoire, s’est historiquement constituée. Il est d’ailleurs fort possible que cette construction historique soit menacée d’estompement ou de disparition. En effet, il se peut que les technologies qui ont vu le jour avec l’émergence d’Internet – et que l’on peut faire commencer avec la création d’Unix en 1969- et qui forment une conjonction de promotion d’explorations soient voues à se déliter dans les années à venir. Plusieurs mouvements avant-coureurs indiquent la désolidarisation technique en cours : 1 Nicholas Carr, The Big Switch, Rewiring the World, from Edison to Google, 2007. N.Auray, in van Andel P. et Boursier, D., éds., La sérendipité. Le hasard heureux, Hermann, 2011, pp.329-343. (i) l’émergence des mobiles 3G et la diffusion de la norme UMTS, qui annoncent une fusion prochaine entre technologie de téléphonie mobile et Internet et risquent de faire émerger un Internet « relocalisé », comme en témoignent le succès de services de géolocalisations ; (ii) les changements de routage dans les core networks autour de la hiérarchisation des flux en fonction de leur type ou de leur origine (en projet dans l’ipv6 et l’Internet du futur). Ils risquent d’aboutir à une convergence entre Internet et les médias traditionnels et à un renforcement de technologies logicielles visant à empêcher la libre circulation des contenus culturels, dont l’adoption en France de la loi Hadopi est un autre signe avant-coureur. L’objectif de ce texte est de montrer que la force politique d’Internet (1969-2009) réside dans la prééminence donnée à une catégorie particulière d’activité : l’exploration. Internet s’est fondamentalement constitué sur le réaménagement de l’action autour de l’exploration : il a donné la prééminence à l’expérimentation sur l’intériorisation, aux tâtonnements incertains sur les apprentissages formels, au jeu et au défi sur l’examen scolaire. Il a structuré des communautés sceptiques, ouvertes et curieuses. L’analyse fine de cette activité s’inscrit dans le cadre d’un programme de sociologie pragmatique, qui a visé à dégager, en-deçà des formes de collectif fondés sur l’identification de biens justifiés (collectifs équipés de cités et d’ordres de grandeur, et en-deçà encore de formes collectives libérales fondées donnant la priorité à la responsabilité et à l’autonomie, un régime de la proximité, qui repose sur des tâtonnements (Thévenot 2006), voire sur des élans de sollicitude (Breviglieri et Pattaroni 2001), et sur une « grammaire d’affinité » (Thévenot 2009). Cette exhibition d’un pluralisme des architectures de communauté (Thévenot 2009) permet de faire ressortir que le mode d’engagement en collectif propre aux technologies de l’Internet ne s’ordonne pas suivant une grammaire de l’individu doté de volonté, capable de se montrer responsable et de se tenir dans une autonomie, mais sur une grammaire de tâtonnements et d’affinités2. Dans un premier temps nous mettrons en évidence l’émergence historique de ce régime d’exploration autour d’une histoire technique de l’informatique et d’Internet marquée par le contournement, et l’affaiblissement, des figures du plan. D’autre part, on mettra en évidence les conséquences politiques de cette prééminence, dans le cadre de la diffusion des technologies de l’information, du régime exploratoire et de la serendipité. L’exploration est menacée par des évolutions institutionnelles qui entravent son fonctionnement : ainsi, l’évolution du droit de la propriété intellectuelle la bride ; de façon plus générale, un monde qui se focalise sur la responsabilité individuelle et sur l’exigence de communicabilité des arguments, exerce un effet de censure et une menace sur ces engagements exploratoires. C’est 2 . Sur la généalogie de la grammaire de l’individu et la tyrannie qu’exerce cette grammaire, d’histoire libérale, sur les régimes et les biens du proche : voir Pattaroni 2007. N.Auray, in van Andel P. et Boursier, D., éds., La sérendipité. Le hasard heureux, Hermann, 2011, pp.329-343. autour de cas où sont rendus délictueux les tâtonnements hésitants des jeunes hackers et autres cyberdélinquants et chercheurs informatiques, que nous définiront cette contradiction entre une société sécuritaire, pour qui l’exploration est une faute, et une modèle alternatif de civilisation de l’exploration. La principale gageure d’un travail sur l’exploration est la nécessité de faire face à une documentation très éclatée. La curiosité ou l’exploration n’ont jamais été constitué en thèmes fédérateurs, ils sont par contre cursivement référés par une grande liste éclectique de travaux appartenant à diverses disciplines. Ainsi, six grands types de travaux ont été mobilisés pour leur contribution à une pensée de l’exploration et de ses vertus : théorie du développement personnel (Vygotsky 1993, Bruner 1960), sociologie de la jeunesse (Cichelli et Galand 2009, Lebreton 2002, Duret 2001), pragmatisme et sociologie urbaine (autour d’une double thématisation qui fut particulièrement vivace dans une tradition qui s’est nouée autour du pôle de l’école de Chicago, d’une part sur l’articulation entre l’institution démocratique et la notion d’enquête avec Dewey et d’autre part sur la flânerie et la façon dont les espaces publics des métropoles configurent une observation non focalisée du citadin) ; théorie morale (autour de sa réflexion sur la curiosité, et ses commentaires sur les textes fondamentaux de Apulée, Saint-Augustin, Pascal et Diderot (Tasinato 1999) ; éthologie cognitive (Jacob 1999) ; anthropologie ou sémiologie des technologies intellectuelles (Vandendorpe 199), et sociologie des TICs insistant sur les performativités (Licoppe et Beaudouin 2003), c’est—à-dire la façon dont elles transforment le lien social. 1. Exploration et serendipité : L’exploration curieuse définit le maintien d’une attention non focalisée, par dédoublement de l’activité intellectuelle entre une tâche planifiée et un canal de distraction. C’est ainsi un régime d’attention divisée. L’exploration n’est pas une simple norme d’ouverture attentionnelle à l’imprévu. Elle désigne une activité plus active, de rapport de l’événement perturbant en l’intégrant, en l’assimilant, en le rattachant à un état antérieur et en le rapportant à une succession d’événements et d’actions. Le fouineur de controverses réforme son jugement en fonction de ses enquêtes, le collectionneur modifie son état en fonction de sa flânerie, et pour le curieux la carte et la juxtaposition spatiale ont remplacé le rendez-vous. L’amateur spécifie son esthétique avec le nouvel air qu’il apprécie. Le trait commun à tous ces travaux d’enquête est qu’ils sont fondés sur une dévalorisation systématique des figures du plan. Ce qui fonde avant tout cette quête explorante, c’est l’attente d’une surprise, voire plus précisément l’excitation d’être surpris. Comme le souligne Jacob (2001), à propos d’un homme qui a perdu ses clefs et les cherche partout, bien qu’il présente exactement les marqueurs comportementaux de l’exploration, personne ne serait prêt à considérer qu’il s’agit là de curiosité. A l’inverse, l’exploration curieuse, N.Auray, in van Andel P. et Boursier, D., éds., La sérendipité. Le hasard heureux, Hermann, 2011, pp.329-343. qui est donc « non déterminée », évoque bien cet état de disponibilité qui conditionne la curiosité : l’exploration d’un objet inconnu rencontré sur un terrain familier est ainsi le prototype d’activité d’exploration curieuse. La plupart des travaux sur l’exploration curieuse ont ainsi mis en évidence ces situations d’inquiétante étrangeté ou d’attente curieuse. En raison de cette dévalorisation du plan et de l’auscultation méthodique, l’exploration entretient des liens étroits avec la notion de « sérendipité ». Pek van Andel et Danielle Boursier précisent l’origine du uploads/Science et Technologie/ les-technologies-de-l-x27-information-et-le-regime-exploratoire.pdf

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