UN EXEMPLE DE COURSE BARBARESCO-MORISQUE: L'ATTAQUE DE CUEVAS DE ALMANZORA (157

UN EXEMPLE DE COURSE BARBARESCO-MORISQUE: L'ATTAQUE DE CUEVAS DE ALMANZORA (1573) par BERNARD VINCENT Le phénomkne de la course tant barbaresque que chrétienne au XVIe sikcle est bien connu. Sa permanence est telle qu'on a pu le qua- lifier de <<forme supplétive de la grande guerre, l. I1 est cependant un aspect qui offre bien des particularités et qui reste mal étudié, celui de la course qui, a partir des villes dJAfrique du Nord, vise les c6tes espag- noles, andalouses surtout, ou la population morisque constitue une partie importante de la population. Les entreprises barbaresco-morisques consti- tuent un chapitre original de la course en Méditerranée au XVIe sikcle. Je tenterai ici d'en définir ies caractkres essentiels a partir d'un cas qui a valeur d'exemple, celui de l'expédition a Cuevas de Almanzora le samedi 28 novembre 1573. Peu d'affaires de ce type ont éveillé autant d'échos. Seule peut-etre la mise A sac de Tabernas le 24 semptembre 1567, dont José Angel Tapia Garrido a fait le récit dans une série d'articles du quotidien <(La Voz de Almeuias, fut l'objet d'enquCtes et r,apports aussi nombreux *. Taber- nas est distante de quelques soixante-dix kilomktres de Cuevas de Al- manzora, mais elles sont séparées par une espkce de no man's land, particulikrement propice aux débarquements clandestins des barbares- ques. Tout au long du XVIe sikcle, les villages ou bourgs de la terre almeriense furent une proie offerte aux audacieux corsaires. Le parallsle entre les deux expéditions peut &re conduit trks loin et je ne manquerai pas d'y revenir plus loin. Cependant une différence essentielle les sépare, c'est qu'entre les deux dates de 1567 et de 1573 ont eu lieu le soulbvement puis l'expulsion des Morisques du Royaume de Grenade (1568-1570) 3. Le sac de Tabernas survenait aprks toute une série d'opérations du m&me genre. La nouvelle émut en raison de l'am- pleur inusitlée de l'expédition. 350 barbaresques saccagbrent le bourg et emmenbrent outre-mer quarante-cinq vieux chrétiens. De trks nom- breux habitants de Tabernas et de Lucainena s'embarqukrent avec les as- saillants. L'affaire de Tabernas est en quelque sorte le point d'orgue de l'inlassablle activité des corsaires barbaresques au cours de la décen- nie 1560-1570. Elle annonce le soulbvement général des Morisques de la nuit de Noel 1568. Le sac de Cuevas se produit en revanche alors que la population rnorisque du Royaume de Grenade est dispersée dans l'ensem- ble du territoire de la Couronne de Castille et que le repeuplement de la région par de vieux chrétiens est en grande partie réalisé. Les bar- baresques ne disposent donc plus de l'efficace complicité des moris- ques. C'est pourquoi la nouvelle de l'expédition qui rappelle des temps que I'on croyait révolus a tant semé l'épouvante. Le 24 novembre 1573, les habitants dlAImuñécar signalaient la pré- sence au large de la ville de 23 navires. Ce cont ces memes embarcations parties de Tetouan et commandées par le caid Said ed Doghali qui tou- chaient terre dans la nuit du 27 au 28 a la Mesa'Roldaz, l'un des lieux les plus déserts de la c8te orientale de l'actuelle province de Almeria. Les barbaresques, au nombre de 400 a 800 selon les documents, passbrent par les villages de Teresa, Cabrera et Bedar, tous désertés depuis l'ex- pulsion des morisques de novembre 1570. 11s arrivbrent a Cuevas de Al- manzora dms la matinée du 28 novembre pénétrant dans le bourg a proximité du pigeonnier qui ap.artenait au Marquis de 10s Vélez, seigneur du lieu 4. 11s se répandirent dans les rues de la localité au son des tambours ei. des cornemuses. Les témoins les décrivent ccvestidos de gra- na y terciopelo carmesí ...,, et brandissant ccsiete banderas tendidas y un estandarte dorado que algunas gentes conocieron ser del Rey de Argel . . .,) Parmi eux, una centaine arborait un turban. Visitant toutes les mai- sons et les saccageant, les membres de l'expédition répandent la terrcur. Plus d'une vingtaine de personnes trouvent la mort sur le coup, plu- sieurs centaines d'autres son arrCtées et emmenées. La nouvelle de l'assaut est connue B Vera, petite ville distante de quelques kilombtres et sikge d'une garnison. Quarante cavaliers et deux cents cinquante hommes 2 pied prennent les barbaresques en chasse. L'erngagement qui a lieu provoque des pertes chez les chréticns: cinq morts, dont le sergent Artiaga 2 qui s'ajoutent sept ou huit bles- sés. Onze clievaux sont abattus. Finalement les corsaires repoussent leurs adversaires et peuvent rembarquer lendemain, 29 novembre, vers midi et regagner rapidement la ville de Tetouan d'ou ils étaient partis 6. L'audace et l'amplitude de l'opération suscitkrent l'émoi a tous les niveaux. Des repeuplants qui venaient de s'installer dans des villa- ges proches de Cuevas de Almanzora prirent peur et repartirent vers leurs lieux d'origine ou tout au moins vers des localités plus éloignées de la c8te méditerranéenne 7 . Les autorités s'interrogerent sur la facilité de l'entreprise barbaresque. On en vint a soupGonner les seises ms- risques d'avoir servi d'agents de renseignement aux assaillantss. Les seises étaient, jusqu'au soulkvement de 1568 les représentants de la communauté morisque. Et a ce titre, contrblaient le prélevement des imp6ts. 11s avaient provisoirement ou définitivement échappé a l'ex- pulsion parce que bons connaisseurs des limites de leur village, de ses LES HABITANTS DE CUEVAS EMMENES EM CAPTIVITE habitants et de leurs biens. 11s fournissaient les é1éments d'information indispensables a una répartition équitable des terres. Les incursions semblables a celle de novembre 1573 et antérieures a 1568 étaient effectivement toujours réalisées en liaison avec la population moris- que locale. 11 n'est pas impossible que le m&me schéma -avec pourtant une population morisque réduite- ait fonctionné d'autant plus que trois morisques s'embarqukrent avec les corsaires. Le Marquisi de 10s Vélez fut aussi suspecté. Son hostilité a l'expul- sion de ses vassaux morisques et a leur remplacement par des individus venus de régions plus septentrionales était bien connue. Aussi l'alcalde Bonifaz, responsable du repeuplement des villages qui relbvent du Mar- quis n'hésiica pas a dénoncer celui-ci dans una lettre adressée au Roi le 11 décernbre 1573. ... c c s e entiende que el marqués supo y entiendo la venida de 10s tuscos al almaqarron y a las cuevas por aviso de Alicante y tuvo el almaqarron donde tiene 10s alunbres muy prevenido y armado y a mi que estava en las cuevas siendo ministro de mestra magestad no me dio noticia del10 y 1 0 que mas advertencia me pone es que dos o tres dias antes que yo llegase a las cuevas quito el allcalde de la fortaleza della y 1 0 traxo a r velez el blanco donde el reside y 1 0 tuvo consigo hasta que 10s turcos se llevaron las cuevas ,aviendo dexado por alcalde en esta ausencia a un clerigo y tres mugeres y tres viejss que sirven de guar- da~,, 9. Les allégations de l'alcalde Bonifaz ne furent jamais prouvCes mais la conduite de Luis Fajardo marquis de 10s Vélez, parut étrangé 2i beaucoup. Mais en dtcembre 1573, i1 importait davantage de racheter les cap- tifs que d'établir les responsabilités du succbs de l'expédition barbares- que. D&s le premier jour du mois une liste ade 10s cristianos que el dogali cautivó en la villa de las Cuevas y les truxo a esta villa de Tituann fut dressée 1 ° . Le soin qu'on y porta fut tel que nous connaissons non seulement le nombre, 237, de ces malheureux mais aussi 1'8ge de 225 Centre eux et le lieu de provenance de 96 avant leur installation a Cue- vas de Almanzora. Un tableau partiel des origines et une pyramide des Bges peuvent donc etre dressCs. i Murcia Royaume de Murcia 57 I Albacete / Reino de Murcia I Valencia Royaume de Valence 12 Alicante Reino de Valencia I Almeria Royaume de Grenade 10 Granada Jaén 10 J aen ) Ciudad Real Nouvelle Castille 5 Cuencia Vieille Castille t Zamora 2 Burgos i Lorca 36 Cartagena 1 Mula 6 Los Alumbres 1 Cehegin 3 Totana 1 Murcia 1 Alhama de Murcia 1 Albacete 4 1 Tobarra 1 1 2 1 2 1 La Puebla del Duc 1 1 Orihuela 2 Cocentaina 1 1 6 9 Vélez Blanco I Z r i a 2 1 1 Granada 1 I Carnpillo de Arenas 3 Ubeda 1 10 Baeza 1 Porcuna 4 Alcaudete 1 1 El Almedina 1 Cuenca 2 Tierra de Cuenca 1 Campillo de Altobuey 1 1 Benavente 1 1 Aranda de Duero 1 Quelques constatations s'imposent. Les repeuplants, bien qu'origi- naires de terres assez peu lointaines dans l'ensemble, venaient rarement de villages ou le danger barbaresque était connu. Ou bien ils vivaient dans des villes trop importantes pour Ctre attaquées (Lorca), ou bien dans des zones assez densement peuplées. 11s ont donc été confrontés brutalment a un aspect important de la vie d'une grande partie du Ro- yaume de Grenade dont ils ignoraient tout quelques semaines aupara- vant. Par ailleurs la prédominance des femmes et des enfants est ab- solue. Les contemporains l'ont parfaitement remarquée. Ed Dhogali dans la lettre uploads/Geographie/ cuevas-de-almanzora-vicent-text-de-l-x27-article.pdf

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