Hommes & migrations Revue française de référence sur les dynamiques migratoires

Hommes & migrations Revue française de référence sur les dynamiques migratoires 1311 | 2015 Femmes et migrations Femmes camerounaises en migration De l’invisibilité institutionnelle à un dynamisme migratoire accéléré Pierre Kamdem Édition électronique URL : http://journals.openedition.org/hommesmigrations/3300 DOI : 10.4000/hommesmigrations.3300 ISSN : 2262-3353 Éditeur Musée national de l'histoire de l'immigration Édition imprimée Date de publication : 1 juillet 2015 Pagination : 115-121 ISBN : 978-2-919040-32-2 ISSN : 1142-852X Référence électronique Pierre Kamdem, « Femmes camerounaises en migration », Hommes & migrations [En ligne], 1311 | 2015, mis en ligne le 01 juillet 2018, consulté le 19 avril 2019. URL : http:// journals.openedition.org/hommesmigrations/3300 ; DOI : 10.4000/hommesmigrations.3300 Tous droits réservés hommes & migrations n° 1311 - 115 Issu d’une construction territoriale assez particu- lière, le Cameroun présente un contexte migratoire tout aussi spéciique1. L’efet de diverses hégémo- nies impérialistes et coloniales a conduit à l’adop- tion de modes migratoires assez variés. Bien que son solde migratoire apparaisse oiciellement posi- tif, ce territoire s’érige en un pourvoyeur de plus en plus important de migrantes internationales. Le regroupement familial et l’appel du marché du travail (les emplois domestiques, les emplois liés aux soins et à la prise en charge de personnes et la prostitution) constituent les principaux facteurs de mobilité des Camerounaises. Les caractères stra- tégique et collectif de la migration afectent, par ailleurs, la prise de décision migratoire. Il s’agit d’interroger les diférentes conditions qui sous- tendent autant la mise en migration et l’accueil, que le retour des femmes camerounaises, ain de mieux comprendre les stratégies et les postures de visibi- lité dont elles font preuve dans les divers espaces migratoires pratiqués. Des dispositifs de mise en migration peu favorables aux femmes Les prémices de la mise en migration se dessinent au Cameroun durant la période coloniale. Les nom- breuses églises, principalement protestantes soute- nues par la Baptist Missionary Society2, qui s’ins- tallent en particulier dans la partie méridionale 1. Pierre Kamdem, “Le Cameroun”, in Gildas Simon, Dictionnaire des migrations internationales. Approche géohistorique, Paris, Armand Colin, 2015, pp. 366-372. 2. Jean-Paul Messina, Jaap Van Slageren, Histoire du christianisme au Cameroun des origines à nos jours, Paris, Karthala, 2005. FEmmEs camErouNaisEs EN migratioN DE l’iNvisibilité iNstitutioNNEllE à uN DyNamismE migratoirE accéléré par PIERRE KAMDEM, enseignant-chercheur, HDR en géographie, université de Dschang (Cameroun). La féminisation des lux migratoires au départ du Cameroun s’est accélérée depuis le début des années 1990. Dans leur pays d’accueil, les migrantes camerounaises déploient diférentes stratégies de visibilité, dont les actions se manifestent aux niveaux culturel, économique et politique. En Île-de-France, par exemple, elles sont à la fois des passeuses reconnues de leur culture et des actrices économiques de premier plan. éléments clés de la structuration des espaces associatifs en migration, ces femmes luttent contre les pesanteurs sociales et les discriminations de genre. du pays tout au long de la deuxième moitié du XIXe siècle, engagent des stratégies de construction de clergé particulièrement focalisées sur les pasteurs masculins. Le système colonial de la première moi- tié du XXe siècle s’intéresse davantage aux hommes au titre de leur force de travail et de la constitution d’un vivier de main-d’œuvre3, que ce soit dans le cadre des migrations internes au service des grands travaux et chantiers (chemin de fer Congo-Océan et plantations coloniales) ou des migrations inter- nationales pour la formation d’auxiliaires de l’ad- ministration coloniale. Le caractère fortement dis- puté de la situation stratégique du Cameroun par les princi- pales puissances coloniales tout au long de la période critique du XXe siècle conine la gestion des mouvements de population dans un cadre prioritairement sécuritaire4. Les mouvements de rébellion face à l’ordre colo- nial imposent un encadrement réglementaire particulièrement rigide des déplacements des personnes, visant prin- cipalement les hommes. Il est clair que l’insécu- rité ambiante de la période ne fut pas de nature à promouvoir les mobilités féminines. Par ailleurs, les femmes n’étaient guère mieux considérées en métropole. Elles ne sont devenues oiciellement électrices et éligibles en France, dans les mêmes conditions que les hommes, qu’en 1944. Bien que le Cameroun ait été l’un des premiers pays africains à le faire dès 19465, les conditions réelles d’applica- tion ne connurent pas de véritable incidence, même au-delà de l’indépendance survenue en 1960. Le vent de liberté qu’apporte l’indépendance came- rounaise s’avère vicié par la poursuite des actions des mouvements indépendantistes initiées depuis la in de la Deuxième Guerre mondiale, inscrivant litté- ralement le Cameroun dans le théâtre de l’afron- tement des deux blocs. Un pouvoir en place acquis à la cause occidentale, combattant une rébellion marxiste, prolonge les procédures d’encadrement de la population par des politiques de gestion des lux migratoires axées sur les limitations de sorties du territoire, avec l’instauration du passeport fédé- ral en 1962. Malgré la suppression de certaines ins- titutions coutumières telles que le lévirat, le sororat et la répudiation, par l’ordonnance 81/02 du 29 juin 1981 portant organisation de l’état civil au Came- roun, ces contraintes persistent pour les femmes à travers, par exemple, l’instauration de l’autorisa- tion maritale de sortie du pays. L’emprise masculine déjà assez pesante à travers, entre autres, le non- versement de l’allocation logement aux femmes actives mariées, s’en trouve renforcée. L’imposition du thème de la promotion féminine dans les agen- das internationaux dès la conférence de Mexico en 1975 et le lancement de la décennie de la femme (1975-1985) semblent avoir insulé au Cameroun un élan féministe. L’une de ses répercussions va être la féminisation des lux migratoires camerou- nais, observée dès la in des années 1980. Cette ten- dance est renforcée non seulement par la crise d’un pouvoir camerounais exclusivement masculin6 au tout début des années 1990, mais aussi par la réac- tion des femmes. Les rapports sociaux de sexe en vigueur dans le pays, conférant traditionnellement aux hommes, selon Pierre Bourdieu “le monopole (…) de l’humain universel7”, sont remis en cause. bouleversements de la société camerounaise et évolution des proils migratoires La libéralisation politique et la transition démocra- tique se concrétisent pour les Camerounaises par l’abrogation de l’ensemble des dispositifs limitatifs dans le contexte de la promulgation des lois de 116 - Femmes & migrations 3. Martin Zachary Njeuma, Histoire du Cameroun. XIXe-début XXe siècle, Paris, L’Harmattan, 2000. 4. Pascal Dejoli Mbogning, “La politique migratoire du Cameroun : la rigidité normative à l’épreuve des lux humains”, in Luc Sindjoun (dir.), État, individus et réseaux dans les migrations africaines, Paris, Karthala, 2002, pp. 19-66. 5. Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), “Rapport mondial sur le développement humain”, 2002 [en ligne]. 6. Aussi qualiiée de crise de la “gouvernementalité phallocratique” par Luc Sindjoun, La Biographie sociale du sexe. Genre, société et politique au Cameroun, Paris, Codesria/Karthala, 2000. 7. Pierre Bourdieu, “La domination masculine”, in Actes de la recherche en sciences sociales, n° 84, 1990, pp. 2-31. L’imposition du thème de la promotion féminine dans les agendas internationaux dès la conférence de Mexico en 1975 et le lancement de la décennie de la femme (1975-1985) semblent avoir insuflé au Cameroun un élan féministe. démocratisation en 1990, suivie de la ratiication par le Cameroun, le 23 août 1994, de la Conven- tion sur l’élimination de toutes les formes de dis- criminations à l’égard des femmes (Cedef), aussi appelée “charte internationale des droits de la femme”. Autant de leviers qui stimulent l’irruption des femmes dans les lux migratoires au départ du Cameroun. Dans le même temps, les plans d’ajustements structurels portent un sérieux coup aux structures familiales8 en lami- nant le pouvoir d’achat masculin et, par rico- chet, leur position sociale traditionnellement dominante. Apparaissent alors de nombreux facteurs de changement tels que l’école, les médias, les mouvements associatifs et autres réseaux de solidarité. Ils génèrent de nou- velles valeurs à l’instar de la monoparentalité, des femmes chefs de ménage, de l’instabilité matrimoniale et des familles recomposées, qui constituent autant de sources de diver- siication des stratégies de sortie de crise ancrées dans la mobilité. Les migrantes partent principalement de Yaoundé et de Douala, les deux grandes métropoles du pays. Elles sont directement ou indirectement issues des intenses lux migratoires internes nourris par l’exode rural qui afecte les régions administratives9 de la partie méridionale du pays. Les trois princi- pales régions émettrices sont, par ordre d’impor- tance, l’Ouest, le Centre et le Littoral. Les mouve- ments de ces femmes sont, par ailleurs, fortement impactés par certains paramètres tels que les réseaux migratoires préalablement installés en zone de destination, pour celles qui sont prises en charge par des membres de leur famille ou des amis déjà installés à l’étranger. Les plus mobiles se recrutent dans la tranche 25-29 ans. En général, les femmes âgées qui partent du Cameroun ont accusé soit des problèmes de santé, soit des pro- blèmes dans leur ménage. Les plus jeunes, quant à elles, se déplacent beaucoup plus pour des raisons d’études, de formation ou de travail. Les Camerounaises se dirigent en priorité vers les pays qui ont un lien colonial avec le Came- roun, à savoir l’Angleterre pour les anglophones et la France pour les francophones, faisant ainsi de l’Europe leur uploads/Geographie/ femmes-camerounaises-en-migration.pdf

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