JACQUES CHAPLAIN OCTAVE, CÔTÉ JARDINS Mirbeau et l’art des jardins Propos rusti
JACQUES CHAPLAIN OCTAVE, CÔTÉ JARDINS Mirbeau et l’art des jardins Propos rustiques entre délices et supplices À Daw Aung San Suu Kyi. Enfermée en son jardin, elle nous enseigne comment vaincre nos peurs et lutter ainsi contre toutes les formes de tyrannies. « Encore un »... autre article sur Mirbeau et les jardins, me direz-vous ! Rassurez- vous je ne suis ni homme de lettres, ni critique d'art pas plus qu'horticulteur, mais... comment pourrais-je dire... allons-y, j'avance le terme de... jardiniste... je suis un retraité jardinier qui essaie de composer son jardin comme le peintre inventant son paysage in situ, d'où le sous-titre « Propos rustiques ». En réalisant un parc de bambous et de nymphéas1 près de l'Océan, j'ai pris le risque de faire des liens avec le voyage des plantes, l'histoire de botanistes voyageurs oubliés et avec celle de l'art des jardins européens au siècle des Lumières et au XIXe siècle... Mes recherches sur l’histoire de l’introduction des bambous en Europe m’ont conduit à découvrir l’œuvre scientifique du naturaliste belge Jean Houzeau de Lehaie (1867-1959) et à lui dédier notre bambusetum qu’il appelait des ses vœux2. Outre ses relations avec les grands botanistes de son époque, il a eu l’occasion de rencontrer des personnages aussi éminents qu’Elisée Reclus, l’abbé Breuil et Claude Monet… Et c’est finalement une lettre, découverte récemment, de Claude Monet invitant Jean Houzeau et son père, professeur de géographie politique, à venir à Giverny, en septembre 1919, qui m’a permis, « de fil en aiguille », de découvrir les « amitiés de Monet en son jardin » avec Georges Clemenceau, Gustave Geffroy, Sacha Guitry, Gustave Caillebotte... et Octave Mirbeau. Tout cela pour vous dire que je suis un parvenu dans la sphère mirbellienne car j’ai « retrouvé » Octave Mirbeau il y a seulement quelques mois. Si je n’avais pas eu l’occasion, quelque quarante ans auparavant, d’entendre un extrait de sa « Licorne magique », le terme découverte serait plus idoine ! Après avoir badiné avec 1 Pour nommer les plantes nous utiliserons soit les termes des auteurs cités, soit les noms binominaux selon les usages et conventions qui régissent la taxinomie botanique (genre et épithète en latin écrits en italique, avec la première du genre en majuscule et la première lettre de l’épithète en minuscule sauf s’il dérive directement du nom d’une personne ex : Papaver Monetii), soit les noms communs en français (avec la première lettre en minuscule ex : bégonia). 2 Cf. notre article sur Jean Houzeau de Lehaie, dans Wikipedia. « Mon jardinier » et « Le Concombre fugitif », il a fallu passer aux choses sérieuses et acquérir des clés de lecture pour comprendre l’œuvre de Mirbeau, côté jardin. Dans un premier temps, je vais traiter de Mirbeau et l’art des jardins : amitiés en ses jardins, son réseau d’horticulteurs, le style des jardins impressionnistes3. Dans un deuxième article, j’évoquerai les jardins dans l’imaginaire mirbellien. Ces articles n’ont d’autre but que de vous faire partager cette première expérience cognitive et sensible avec Octave Mirbeau. Au cours de sa vie, Octave Mirbeau n'a jamais oublié les paysages champêtres de son enfance. C'est à Rémalard (Perche), dans la propriété paternelle du « Chêne vert », qu’il acquiert « la force robuste, la vigueur âpre4 » qui l'aideront à surmonter les revers de la vie et à mener tous ses combats. Pour l'écrivain, le jardin rural s'inscrit essentiellement dans un paysage dont il est indissociable. Un génie apparu des jardins Paul Hervieu, dans un tonifiant article sur M. Octave Mirbeau publié dans Le Gaulois prête avec beaucoup d'imagination à des fées tutélaires des propos annonciateurs des grandes et fécondes périodes du « Northman [...] d'origine gothique, [...] aux moustaches de cuivre rouge ». Ainsi à sa retraite océanique, succèdera sa période florale : « Bientôt, tu seras attiré par le charme silencieux des fleurs ; et tu les traiteras avec les intuitions d'un art si doux qu'il leur naîtra, de toi, un trouble nouveau, et que certaines en arboreront des nuances inédites : si bien que – au bout de quelques mois de culture – les concours floraux proclameront, en ta personne, un génie apparu des jardins5. » À l'issue de sa période de "négriat littéraire", au cours du second semestre 1886, il choisit avec enthousiasme de relire Le Calvaire à Noirmoutier (Vendée)6 dans une maison rustique située au Pélavé, où Claude Monet vient lui rendre visite. Mirbeau décrit le jardin attenant, herbu, plein de fleurs et arboré où « le mimosa, le grenadier , l'eucalyptus et le laurier-rose y poussent aussi forts et aussi parfumés que sous les ciels du Midi7 ». Après son mariage en catimini à Londres avec Alice Regnault (1887), et leur long séjour à Menton, près de la frontière italienne (1888-89), il entreprend de résider, lorsque cela sera possible, dans des propriétés rurales pouvant comprendre un parc boisé, un jardin potager, un poulailler et surtout un jardin floral attenant à la maison bourgeoise. Réceptions en ses jardins Parmi les résidences campagnardes habitées par les Mirbeau, les locations aux Damps, près de Pont-de-l'Arche (Eure), non loin de Giverny où s'est définitivement installé son ami Claude Monet, puis de Carrières-sous-Poissy (Yvelines), correspondent à la 3 Les jardins impressionnistes de Mirbeau et de Monet dans l’histoire des jardins feront éventuellement l’objet d’un article ultérieur. 4 Edmond Pilon, Octave Mirbeau, Bibliothèque internationale d’édition, Coll. Les célébrités d’aujourd’hui, Paris, 1903, pp. 5-6. 5 Paul Hervieu, « M. Octave Mirbeau », Le Gaulois, 14 décembre 1897. 6 Cf. Pierre Michel, « Noirmoutier », (notice), Dictionnaire Octave Mirbeau, 2011-2012 7 Octave Mirbeau, Noirmoutier, notes de voyage, suivi de lettres à Monet, Loti, Hervieu et de La mer, édition établie par J.-F. Nivet, Séquences, 2003, 61 p. période où l'écrivain s'adonne à temps partagé entre l'écriture et le jardinage. Les Mirbeau résident aux Damps quatre ans (1889 à l’hiver 1893) dans une grande maison avec un vaste jardin (de 5 hectares, selon Edmond de Goncourt) qui serait un merveilleux modèle pour son voisin, le peintre paysagiste. Par besoin de renouvellement constant, Mirbeau s'installe à Carrières-sous-Poissy au Clos Saint-Blaise (1893-1898), où il écrira Le Jardin des supplices. Les jardins des Damps ne manquent pas de séduire également ses amis. Ce n’est pas Monet, de plus en plus casanier, qui immortalisera les jardins qui entourent la belle maison de briques, mais son ami Camille Pissarro qui réalisera quatre toiles. Plusieurs visiteurs ont laissé également des témoignages colorés et vivants. Edmond de Goncourt, amateur très urbain de jardins, venu avec ses amis Léon Daudet et Henri de Régnier, de sa propriété d'Auteuil8, se sont retrouvés le 6 juillet 1895 à la gare Saint-Lazare pour rendre visite à Mirbeau. Bien que la maison, de style cottage anglais avec ses nombreuses fenêtres, soit « inondée de jour et de soleil », l’ameublement lui semble « bien inharmonique pour des yeux de peintre » : la cuisine peinte en jaune (comme la salle à manger de Monet) et les cadres de dessin vert lézard ne sont pas de son goût ! Goncourt semble plus ravi par le jardin : « Dans le petit parc, des plantes venues de chez tous les horticulteurs de l'Angleterre, de la Hollande, de la France, des plantes admirables, des plantes amusant la vue par leurs ramifications artistes, par leurs nuances rares, et surtout des iris du Japon, aux fleurs grandes comme des fleurs de magnolia et aux colorations brisées et fondues des plus beaux flambés. Et c'est un plaisir de voir Mirbeau, parlant de ces plantes, avoir dans le vide des caresses de la main, comme s'il en tenait une. C'est une longue promenade dans cinq hectares de plantes, puis la visite aux poules exotiques dans leur installation princière, avec leurs loges grillagées, au beau sable, d'où s'élèvent quelques arbustes et renfermant ces poules cochinchinoises, ces poules toutes noires avec leurs houppes blanches, les petits combattants britanniques, enfin ces poules dans l'embarras des plumes de leurs pattes, courant avec la gêne de gens dont la culotte serait tombée sur les pieds. » Et c’est un plaisir de savoir par ailleurs que la douce Alice vend ses œufs en surplus et possède une bergerie comme le faisait Marie-Antoinette ! Autre détail intéressant qui rappelle la disposition du jardin d’eau de Monet, séparé du Clos Normand par le chemin du Roy et la ligne de chemin de fer vers Gisors : « Avant dîner, on va faire un tour dans la partie de la propriété qui est de l'autre côté de la route et qui est le potager, un potager immense, semblant descendre jusqu'à la Seine et comme bastionné en haut d'une sorte de terrasse à l'italienne, toute remplie de rosiers et pouvant, avec un peu d'arrangements, quelques vases mis sur les pilastres, devenir un coin de terre délicieux9. » Jules Huret est venu voir Mirbeau aux Damps en avril 1891 afin de réaliser une enquête sur les écrivains contemporains10. Bien que les premières pousses des vivaces 8 Julia Daudet, Souvenir autour d’un groupe littéraire, Charpentier, Paris, 1910, Ch. uploads/Geographie/ jacques-chaplain-octave-cote-jardins-mirbeau-et-l-x27-art-des-jardins.pdf
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- Publié le Aoû 27, 2022
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