Mélanges de la Casa de Velázquez Nouvelle série 43-1 | 2013 Les transferts de t
Mélanges de la Casa de Velázquez Nouvelle série 43-1 | 2013 Les transferts de technologie au premier millénaire av. J.-C. dans le sud-ouest de l’Europe Colonia, entre appropriation et rejet : la naissance d’un concept (de la fin des années 1750 aux révolutions hispaniques) «Colonia», entre apropiación y rechazo: el nacimiento de un concepto (de finales de los años 1750 a las revoluciones hispánicas) Colony, betwixt assumption and rejection: the birth of a concept (from the late 1750s until the Hispanic revolutions) Philippe Castejon Édition électronique URL : http://mcv.revues.org/4966 ISSN : 2173-1306 Éditeur Casa de Velázquez Édition imprimée Date de publication : 15 avril 2013 Pagination : 251-271 ISSN : 0076-230X Référence électronique Philippe Castejon, « Colonia, entre appropriation et rejet : la naissance d’un concept (de la fin des années 1750 aux révolutions hispaniques) », Mélanges de la Casa de Velázquez [En ligne], 43-1 | 2013, mis en ligne le 15 avril 2015, consulté le 18 janvier 2017. URL : http://mcv.revues.org/4966 Ce document est un fac-similé de l'édition imprimée. © Casa de Velázquez Colonia, entre appropriation et rejet La naissance d’un concept (1760-1808) Philippe Castejón Université Paris I 251 miscellanées Mélanges de la Casa de Velázquez. Nouvelle série, 43 (1), 2013, pp. 251-271. ISSN : 0076-230X. © Casa de Velázquez. Vosotros habéis sido colonos, y vuestras Provincias han sido colonias y factorías miserables: se ha dicho que no; pero esta infame calidad no se borra con bellas palabras, sino con la igualdad perfecta de privilegios, derechos y prerrogativas…1 Au cours de l’été 1810 circula à Santiago du Chili le Catecismo político cristiano de José Amor de la Patria. Ce brûlot anonyme apportait une réponse radicale aux déclarations du Conseil de Régence du 14 février 18102 sur l’égalité entre Espagnols américains et européens. Se fondant sur la théorie du pacte, selon laquelle les liens entre le roi et les possessions américaines étaient personnels, l’auteur niait toute légitimité au Conseil de Régence qui entendait suppléer le roi déchu. La disparition du souverain avait rompu toute la chaîne de l’auto- rité et la souveraineté devait maintenant revenir au peuple. L’argument était traditionnel3. Plus novateur était, en revanche, son regard sur la période de do- mination espagnole. Toute l’histoire de l’Amérique était revisitée sous l’angle de la domination coloniale. Les Espagnols avaient privé les Américains du commerce avec les autres nations, interdit les manufactures en Amérique afin qu’elles ne concurrencent pas celles de l’Espagne, privé les créoles de l’accès aux magistratures et envoyé des serviteurs uniquement motivés par le lucre. L’auteur du Catecismo político cristiano présentait une lecture originale des rap- ports entre l’Espagne et l’Amérique, prenant l’exploitation pour fil conducteur. L’Espagne apparaissait comme la métropole et les Indes (Amérique espagnole) étaient une colonie. Il reprenait cette catégorie de colonie en l’instrumentalisant. 1 Catecismo político cristiano, f° 23. Consulté le 11 avril 2012 sur <http://www.memoriachilena. cl/temas/documento_detalle.asp?id=MC0005049>. 2 Guerra, 1992, pp. 146-147. 3 Hanisch Espíndola, 1970, revient sur les origines intellectuelles du texte et les différentes influences de Platon à Montesquieu. 252 Mélanges de la Casa de Velázquez. Nouvelle série, 43 (1), 2013, pp. 251-271. ISSN : 0076-230X. © Casa de Velázquez. miscellanées Le passé colonial permettait ainsi de justifier l’indépendance. La stratégie de construction d’un passé colonial était bien une innovation dans le discours politique et le mot « colonia » devenait alors une arme politique destinée à favoriser l’émergence d’une autre identité, voire d’une autre Nation. Cette instrumentalisation du mot colonie tranche pourtant radicalement avec l’utilisation qui en est faite en Espagne dans la seconde moitié du xviiie siècle. Partant d’un sens démographique, le mot devient polysémique au cours des années 1760. Il est alors un outil pour penser les réformes économiques. Ce n’est qu’avec les crises hispaniques qu’il se transformera en une arme politique. Nous tâcherons de suivre sur près d’un demi-siècle les processus qui ont amené ce mot à se transformer en « concept historique fondamental4 ». Las Indias no eran colonias La publication, en 1951, de Las Indias no eran colonias a déclenché un débat passionné sur la nature des liens qui unissaient l’Espagne à ses possessions américaines avant les indépendances. Dans cet essai, l’historien argentin Ri- cardo Levene se refusait à assimiler les territoires américains de la monarchie espagnole à des colonies ; l’égalité juridique entre Européens et créoles, ainsi que l’absence du mot colonia dans la législation des Indes en constituaient, selon lui, les preuves irréfutables. L’auteur postulait, implicitement, qu’il exis- tait une adéquation entre colonia en tant que catégorie d’historien5 — qui suppose la domination d’un territoire étranger — et le mot utilisé par les hommes du xviiie siècle. En fait, l’usage du terme à la fin de l’époque mo- derne se révèle complexe, et les deux catégories précédemment citées ne coïn- cident qu’imparfaitement en espagnol. La notion, réifiée par les historiens6, est en pleine recomposition dans la seconde moitié du xviiie siècle. L’archéo- logie du mot révèle la coexistence de différentes strates sémantiques qui ne se recouvrent qu’imparfaitement. L’acception démographique originelle du mot et ses champs d’utilisation forment cette première strate. Une stabilité sémantique apparente Les dictionnaires permettent de saisir l’apparente stabilité sémantique du mot colonia. Tout au long du xviiie siècle, ce terme conserve en espagnol une acception migratoire, héritage d’une définition plus ancienne. Colonia apparaît déjà dans le Tesoro de la lengua castellana o española de Sebastián 4 Voir la traduction de Fernández Torres de l’introduction au Dictionnaire des concepts historiques fondamentaux de Reinhart Koselleck, présentée dans Fernández Torres, 2009, pp. 93-94, ainsi que dans Koselleck, 1990, pp. 99-118. 5 Prost, 1996, chap. vi, « Les concepts ». 6 Lempérière, 2004. 253 Mélanges de la Casa de Velázquez. Nouvelle série, 43 (1), 2013, pp. 251-271. ISSN : 0076-230X. © Casa de Velázquez. philippe castejón colonia, entre appropriation et rejet de Covarrubias (1611) avec une définition mettant l’accent sur l’aspect mi- gratoire et une autre mentionnant la dimension historique lorsque le mot est employé au pluriel ; il fait alors explicitement référence à la colonisation romaine. Cette définition est la matrice sur laquelle ont été moulées toutes les définitions du xviiie siècle. Les deux acceptions sont reprises, parfois au mot près, dans le Diccionario de autoridades de 17297. Les éditions suivantes8 de la Real Academia maintiennent cette acception migratoire9. À partir de l’édition de 1780, le terme semble cependant ne plus s’appliquer à la seule histoire antique, mais être devenu d’usage courant. De même, et c’est l’un des apports de cette édition, l’action de coloniser est associée à des acteurs (un prince ou une république). Le mot renvoie ainsi tant au processus qu’à son résultat : la définition de 1729 s’enrichit. Jusqu’en 1808, les dictionnaires offrent donc l’image d’une continuité linguistique qui met de façon constante l’accent sur la dimension migratoire de la fondation coloniale. La confrontation à l’usage de la langue montre que tout au long de cette période de nombreux auteurs utilisent le terme de colonia dans son acception traditionnelle. Le lieutenant de vaisseau, Francisco Millau y Mirabal dans sa Descripción de la Provincia del Río de la Plata y de sus poblaciones (1772)10 ou Félix de Azara dans sa Geografía, física y esférica de las provincias del Paraguay y misiones guaraníes (1790), pour ne prendre que deux exemples, utilisent le mot comme un synonyme de población. Par ailleurs, le mot est loin de s’appli- quer à la seule réalité américaine. Il désigne tout établissement de population : En nuestras Colonias de Sierra-morena y Andalucía se va estableciendo esta industria popular en las familias de labradores11. Le dictionnaire en tant qu’outil normatif livre néanmoins une « image » figée de la langue. Il ne fait qu’intégrer, avec un décalage souvent important, les apports lexicaux12 et les transformations de sens. L’utilisation de la base de données CORDE13, tout en confirmant la persistance de cette dimension 7 Voir l’édition numérisée sur le site de la Real Academia Española (RAE), t. II, pp. 419-420. L’édition de 1729 ajoute une nouvelle acception : celle d’un ruban de soie. 8 Éditions du dictionnaire de la RAE de 1780, 1783, 1791 et 1803 consultables sur le site de la RAE : http://www.rae.es. 9 « Cierta porción de gente que se envía de orden de algún príncipe o república a establecerse en otro país. » 10 BPRM (Bibliothèque du Palais Royal de Madrid), II/2829 fos 134rº-213rº. 11 Rodríguez de Campomanes, Discurso sobre el fomento de la industria popular, chap. xvii, note 1, pp. 131-132. 12 Il est à noter que « colonial » et « colonizar » n’apparaissent que dans l’édition de 1837 de la RAE. Pourtant le comte d’Aranda utilise l’adjectif en 1783 dans sa correspondance officielle avec Floridablanca. 13 Le Corpus Diacrónico del Español (CORDE) est un ensemble de textes permettant d’étudier l’usage d’un mot à une époque grâce aux textes publiés. Cette base de données devrait permettre à la RAE, à terme, de constituer un Diccionario histórico de la lengua española. L’absence de nombreux textes politico-économiques pour le xviiie siècle ne permet pas une 254 Mélanges de la Casa de Velázquez. Nouvelle série, 43 (1), 2013, uploads/Histoire/ castejon-colonia.pdf
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- Publié le Fev 20, 2022
- Catégorie History / Histoire
- Langue French
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