Les paradoxes de la Protohistoire française Anne Lehoërff « La Protohistoire co
Les paradoxes de la Protohistoire française Anne Lehoërff « La Protohistoire constitue l’étude de civilisations dont il ne nous reste que des témoignages archéologiques, sans aucun texte d’écriture (comme pour la Préhistoire) mais dont les écrits de l’Antiquité, de civilisations plus ou moins différentes (et dont la littérature nous est parvenue) ont parlé : pour eux (poètes, philosophes, voyageurs, géographes, historiens ou conquérants), ces civilisations étaient celles des barbares. » En 1950, Guy Gaudron reprend, dans un débat publié dans le Bulletin de la Société préhistorique française 1, une définition proposée par d’autres avant lui, dont son maître Raymond Lantier (1886-1980), et que l’on trouve encore aujourd’hui dans les esprits, en particulier hors du monde restreint de l’archéologie 2. 1 - Retranscription d’un échange oral entre Guy Caudron et Franck Bourdier dans Franck BOURDIER, « Sur la définition de la protohistoire », Bulletin de la Société préhistorique française (dorénavant BSPF), 47-5, 1950, p. 211-213, ici p. 211. 2 - La position de Raymond Lantier, antiquisant mais lié aux préhistoriens, est moins clairement affirmée que celle de Gaudron : Raymond LANTIER, « Un siècle d’étude d’archéologie protohistorique », XCVII e session du Congrès archéologique de France, t. II, La société française d’archéologie et les études archéologiques en France, 1834-1934, Paris, A. Picard, 1934, p. 85-126. Malgré le titre, le fond de cet article ne porte pas sur une quelconque définition de la Protohistoire. L’auteur y fait le bilan des découvertes archéo- logiques en France à l’occasion du centenaire de la Société d’archéologie, dans les- quelles il inclut d’ailleurs les monuments mégalithiques néolithiques. Cet article a pour objet surtout de dénoncer l’absence d’une législation en France en matière de fouille archéologique. Ce problème n’a d’ailleurs été réglé que partiellement en 1941, et de manière plus aboutie en 2001 et 2003. Annales HSS, septembre-octobre 2009, n°5, p. 1107-1134. 1 1 0 7 A N N E L E H O Ë R F F Le terme est né au XIXe siècle en France dans une situation complexe, à la fois à l’échelle métropolitaine et européenne, précisément avec une rupture selon ces deux échelles. Dès les années 1820, l’archéologie méditerranéenne prend son essor dans une association avec l’histoire de l’art. Même si l’Allemagne s’affirme comme un précurseur, que Rome ou Athènes s’imposent comme des lieux essen- tiels, la France accorde avant la fin du siècle une légitimité indiscutée à l’archéo- logie classique, y compris sur le plan académique. Dans ces mêmes années, l’Europe septentrionale ouvre des pistes nouvelles à une archéologie des anti- quaires héritée du XVIIe siècle, montrant ainsi la voie sur le plan méthodologique et conceptuel. Ces idées sont débattues à l’échelle européenne de manière très active pendant un demi-siècle par des personnalités issues, en général, du monde des naturalistes. Fortement marquée par l’Antiquité, la voix officielle française des humanistes refuse de reconnaître pour son territoire, pendant des décennies, l’exis- tence de périodes hautes, non tributaires des civilisations méditerranéennes. Des savants comme Alexandre Bertrand (1820-1902) admettent deux blocs en dehors de l’archéologie classique, une Préhistoire qui apparaît en France également vers le milieu du XIXe siècle dans la sphère des naturalistes, puis une période « civilisée » par les populations méditerranéennes. Elle correspond globalement aux Celtes, aux Gaulois, aux « Antiquités nationales » que Napoléon III a privilégiées et qui soulignent le poids des questions politiques dans les débats archéologiques. Les travaux sur l’histoire de la Préhistoire sont dynamiques. Ils ne distinguent cepen- dant pas la Protohistoire française dans ses spécificités et ses contradictions. La France est perçue, à tort, comme un pays où le Néolithique et l’âge du Bronze auraient été admis dès lors que l’idée de Préhistoire le fut à partir des années 1860. Dans ce tableau général, un ensemble manque pourtant en France alors qu’il a sa place dans le reste de l’Europe, y compris méditerranéenne à l’image de l’Italie. Ni Antiquité nationale, ni Préhistoire, la « Protohistoire » a été proposée pour répondre à un besoin impérieux, donner une existence à des millénaires d’histoire auxquels on refusait un nom en marge des périodes admises. Spécificité française dès sa naissance, le terme n’a jamais trouvé d’unité. Défini d’abord en négatif, il fut tardivement doté d’un contenu et d’une légitimité, mais qui ne font toujours pas l’unanimité à l’aube du XXIe siècle. Au-delà d’un mot, il reflète une construction intellectuelle vieille de 150 ans. Son histoire faite de paradoxes met en lumière des manières de concevoir, de pratiquer et d’enseigner l’archéologie en France qui sont encore aujourd’hui d’actualité, en particulier dans son association avec l’his- toire de l’art, « naturelle » pour certains ou, au contraire, sans objet pour d’autres. La Protohistoire incarne d’une certaine manière les contradictions de l’archéologie française. Une telle situation invite à s’interroger, tant en praticien de l’archéo- logie qu’en historien, sur les liens qui peuvent se tisser entre l’épistémologie disci- plinaire et le fonctionnement institutionnel. 1 1 0 8 Q U ’ E S T - C E Q U E L A P R O T O H I S T O I R E ? La naissance des archéologies dans l’Europe du XIXe siècle L’archéologie classique et l’histoire de l’art En Europe, au cours du XIXe siècle, les acteurs de l’archéologie prennent place et les disciplines s’organisent selon des traits fixés parfois pour longtemps. Dans le domaine de l’archéologie classique, l’Allemagne joue un rôle clef, ouvrant une voie que d’autres pays concernés suivent à leur manière, à l’image de la France. Au XVIIIe siècle, Johann Joachim Winckelman (1717-1768) 3 avait bousculé la tradition des antiquaires 4. Ses études introduisaient la notion d’évolution à partir des œuvres et conduisaient à l’établissement d’une chronologie stylistique de l’art antique. Dans cette perspective, l’art grec représentait une beauté parfaite que les œuvres de Phidias incarnaient. En 1829, sous l’impulsion du diplomate Christian Bunsen et d’érudits comme Eduard Gerhard ou Theodor Panofka, la fondation à Rome de l’Instituto di corrispondenza archeologica transforme la méthode Winckelman en un paradigme de l’archéologie antique. Ainsi peut-on lire sous la plume de Gerhard en 1850 : « Par Archéologie, nous entendons cette branche de la philologie classique qui, en contraste avec les sources écrites et les matériaux écrits, s’appuie sur les œuvres monumentales 5. » Le but est donc une connaissance complète de l’Anti- quité, l’archéologie y participe avec ses spécificités qu’il est nécessaire de lui reconnaître. L’opposition avec les sources écrites est claire. Aucune méthode spéci- fique à l’archéologie n’est en revanche d’actualité, en particulier dans le domaine de la fouille pour laquelle rien n’est proposé, et le programme de Gerhard lie indé- fectiblement l’archéologie et l’art. En 1860, l’historien de l’art Jacob Burckhardt (1818-1897) renforce encore cette association 6. Ce dernier propose une lecture téléologique de l’histoire culturelle de l’Europe, établissant un lien entre l’Anti- quité classique et le néoclassicisme en passant par la Renaissance, en particulier grâce au vecteur des monuments. La difficulté de l’archéologie classique tient alors essentiellement dans son autonomie vis-à-vis de l’écrit, textes et inscriptions. Elle se construit contre ces derniers et non avec eux. Les historiens affirment quant à eux la supériorité de l’écrit sur tout autre document dans la connaissance de l’Anti- quité, au premier rang desquels pour la France Numa-Denys Fustel de Coulanges. Celui-ci précise dans sa leçon inaugurale de 1875, alors qu’il reprend en Sorbonne la chaire d’Auguste Geffroy qui vient d’être nommé directeur de l’École française 3 - Johann Joachim WINCKELMAN, Geschichte der Kunst des Altertums, Dresde, Waltherischen Hof-Buchhandlung, 1764. 4 - Sur l’archéologie des antiquaires et les débuts de l’archéologie, voir Alain SCHNAPP, La conquête du passé. Aux origines de l’archéologie, Paris, Carré, 1993 ; Id., « Archéologie et tradition académique en Europe aux XVIIIe et XIXe siècles », Annales ESC, 37/5-6, 1982, p. 760-777. 5 - Eduard GERHARD, Archäologischer Anzeiger zur archäologischer Zeitung, VIII, 1850, extrait de l’article 1, p. 203. 6 - Jacob BURCKHARDT, Die Cultur der Renaissance in Italien, Bâle, Schweighauser, 1860. 1 1 0 9 A N N E L E H O Ë R F F de Rome : « Ma méthode [...] consiste à chercher avec patience, à étudier longue- ment les textes, à n’admettre comme vrai que ce qui est prouvé 7. » Il ajoute que « l’histoire emploie trois sortes de documents, les textes écrits, les inscriptions et les monuments figurés ou les médailles. Aussi les travaux des paléographes, des épigraphistes et des archéologues sont-ils pour elle d’un très grand prix 8 ». Ces propos peuvent être interprétés comme une subordination d’un travail technique au service de l’histoire – ce fut le cas à l’époque – ou au contraire comme un tout cohérent sans hiérarchie – ce qui correspond à la position des Annales à leur nais- sance. Dans tous les cas, l’archéologie non monumentale, non artistique et totale- ment dépourvue de textes n’a guère de place ici, ni même d’existence comme champ de l’histoire. Le mariage de l’archéologie classique avec l’histoire de l’art répond donc à des raisons scientifiques communément revendiquées, mais également à des impératifs d’identité et de pouvoir des uploads/Histoire/ les-paradoxes-de-la-protohistoire-francaise-pdf.pdf
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- Publié le Nov 29, 2021
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