RENDRE AUTONOME LA PRODUCTION ENTRE PAIRS Michel Bauwens Association EcoRev' |

RENDRE AUTONOME LA PRODUCTION ENTRE PAIRS Michel Bauwens Association EcoRev' | « EcoRev' » 2012/1 N° 39 | pages 45 à 49 ISSN 1628-6391 DOI 10.3917/ecorev.039.0045 Article disponible en ligne à l'adresse : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- https://www.cairn.info/revue-ecorev-2012-1-page-45.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour Association EcoRev'. © Association EcoRev'. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. 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Mais tout espoir n'est cependant pas perdu. Nombreuses sont les initiatives poussant au développement de "logiques productives post- capitalistes" où le Commun trouverait toute sa place. ans cet article nous décrirons d'abord simplement la mécanique de création de valeur de la production entre pairs, ainsi que le système institutionnel qui émerge autour, pour ensuite voir comment ce système s'insère dans l'économie politique du capitalisme. Enfin nous examinerons s'il est possible de sortir ce système émergent de cette interdépendance, afin de rendre son processus de reproduction "autonome". La question sous-jacente étant : la production entre pairs peut-elle être plus qu'un simple adjoint du capita- lisme ? Si oui, à quelles conditions ? La production entre pairs et ses institu- tions La production entre pairs regroupe tout système de production de valeur ouvert à la participation de toutes personnes capables d'apporter une contribution à l'ensemble, sans besoin de permission préalable, et dont le résultat du travail collectif est mis à la disposition de toute l'humanité sous la forme d'un commun. Le système de contributions ouvertes nécessite l'emploi de techniques de gouver- nance "participative". Il existe d'ores et déjà plusieurs exemples de mise en œuvre de cette nouvelle forme de production, dans différents domaines comme celui des connaissances (Wikipedia), celui des logiciels (Linux) ou celui des productions matérielles (Arduino). La maturité de ce nouveau système (1) nous permet d'y discerner une logique institutionnelle émergente. Au centre se trouve la communauté des contributeurs composée soit de volontaires bénévoles aux motivations variés, soit de contributeurs salariés par des entreprises, ou d'autres institutions, ayant un intérêt matériel dans la production d'un commun particulier. Dans le cas de l'encyclopédie en ligne Wikipedia, l'immense majorité de cette communauté est composée de volon- taires bénévoles, dans le cas de Linux, les trois quarts perçoivent des salaires de diffé- rentes firmes informatiques. Rendre autonome la production entre pairs D Michel Bauwens © Association EcoRev' | Téléchargé le 05/01/2022 sur www.cairn.info via Université Lyon 3 (IP: 193.52.199.24) © Association EcoRev' | Téléchargé le 05/01/2022 sur www.cairn.info via Université Lyon 3 (IP: 193.52.199.24) UNE ÉCONOMIE DU COMMUN ? - p.46 - Ce qui importe, du point de vue de la communauté, est que la logique de production ne soit pas dictée par une firme mais par l'ensemble du travail des contri- buteurs. Autrement dit le système d'allocation de ressources suit une logique sociale, de valeur d'usage, non une logique commerciale, de valeur d’échange. Dans le cas de Linux, par exemple, ce sont toujours les "maintainers" de la communauté – choisis au sein de la communauté et non nommés par une firme – qui ont le mot final pour adopter ou non une contribution dans le système. En général, un deuxième acteur entre en jeu. La plupart des projets nécessite une infrastructure de coopération qui demande un financement, une protection légale, des licences de partages, etc. Pour cela, les communautés de producteurs entre pairs ont crée un nouveau type d'association sans but lucratif. Ces associations ne dirigent pas le processus de production, elle le rendent possible en supportant financièrement l'infrastructure notamment. Ainsi Wikipedia qui doit financer ses serveurs par exemple, ne pourrait pas exister sans le financement et les campagnes de la Wikimedia Foundation, dont les activités sont entreprises, sans but lucratif, "au profit" de la communauté et de son travail. Enfin il existe une troisième type d'acteurs, à savoir les entreprises qui opèrent sur le marché et qui ont besoin du commun ainsi produit. Ces entreprises payent les employés qui participent aux projets et soutiennent les associations. Également nécessaires à la production du commun, elle doivent aussi être capables de produire des produits et services susceptibles d'être vendus. Il s'agit la plupart du temps de commercialiser le travail de développement ou des services à valeur ajoutée. L'imbrication du système de production entre pairs dans le capitalisme Ce nouveau système de production a une double logique. Ses logiques de contri- bution et d'accès libre sont clairement non ou "post" capitalistes, mais il dépend en même temps de l'existence des associa- tions pour maintenir son existence collective. La "reproduction sociale" des contributeurs dépend essentiellement des coalitions d’entreprises et de leurs moyens. Ce sont les firmes qui payent les salaires des contributeurs, voire qui financent en partie les activités des associations. Par conséquent la deuxième logique est celle d'un nouveau type de capitalisme, disons "ouvert", qui ne repose plus sur des rentes intellectuelles mais sur des services ajoutés sur la base du commun. Les firmes sont tout aussi dépendantes de la communauté que l'inverse et un équilibre existe de fait. Il y a dès à présent des avantages considé- rables à voir se développer ce nouveau système hybride. Lorsque le pouvoir des entreprises est soumis aux règles et normes de la production communautaire, le "design" de production se fait alors logiquement avec des objectifs de durabilité. Une communauté n'a en effet aucun intérêt a développer des systèmes obsolescents, contrairement aux firmes capitalistes, dont la stratégie d'obsoles- cence programmée est la règle et non l'exception, car elle doivent maintenir la rareté pour pouvoir fonctionner dans le marché. Le "design ouvert" est donc durable et modulaire, avec un objectif d'inclusion et de réutilisation tourné vers le plus grand nombre. « Ce qui importe, du point de vue de la communauté, est que la logique de production ne soit pas dictée par une firme mais par l'ensemble du travail des contribu- teurs. © Association EcoRev' | Téléchargé le 05/01/2022 sur www.cairn.info via Université Lyon 3 (IP: 193.52.199.24) © Association EcoRev' | Téléchargé le 05/01/2022 sur www.cairn.info via Université Lyon 3 (IP: 193.52.199.24) Concrètement dans la sphère de production matérielle, nous pouvons ainsi constater que les conceptions de voitures "open source", comme WikiSpeed et Local Motors par exemples, ont un design durable de ce type. Pourtant l’interdépendance entre la production entre pairs et le capitalisme pose plusieurs problèmes. D'une part, désireuses de maintenir une rareté artifi- cielle, les entreprises vont constamment essayer de créer de nouveaux mécanismes de raréfaction. D'autre part, il existe un problème plus fondamental lié à "la crise de la valeur". La production entre pairs crée une valeur d'usage qui croit d'une façon exponentielle, tandis que les firmes ne sont capables de profiter que d'une fraction de cette valeur en la transformant en valeur d'échange. De moins en moins de contributeurs peuvent être rémunérés pour leurs contributions, avec à terme de plus en plus de précarité pour les travailleurs et une crise d'accumulation de capital. Cette situation est très claire en ce qui concerne la logique de l'économie de partage dans les médias sociaux, même s'il s'agit plus d'échanges communicatifs que de production entre pairs à proprement parler. Néanmoins, ce sont les publics qui créent de la valeur d'usage, mais ce sont exclusivement les plateformes privées qui en monétisent une fraction seulement, en agrégeant "l'attention" pour la revendre ensuite aux publicitaires. Dans ce système, aucun retour d’ascenseur ! Pour ce qui est du "crowdsourcing" (2) la situation est peut être pire encore, car c'est parfois un moyen pour le capitalisme d'externaliser les coûts et les risques vers le public, mis en état de compétition permanente. Ces nouveaux modèles sont donc loin de n'être que des bienfaits et nous pensons que l'abondance informationnelle ne peut participer au bien de tous, dans le contexte de rareté qu'impose la logique du marché. La production entre pairs, conçue comme une collaboration entre communautés et entreprises, posent alors un problème systémique ! Peut-on dépasser l’interdépendance avec le capitalisme ? Nous considérons donc pour le moment, que la production entre pairs est un 'proto- 'mode de production, incomplet car incapable uploads/Industriel/ ecorev-039-rendre-autonome-la-production-entre-pairs.pdf

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