APPARITIONS, "IMAGINATIONS" ET VISIONS DANS LA "VITA NUOVA" La complexité d'une
APPARITIONS, "IMAGINATIONS" ET VISIONS DANS LA "VITA NUOVA" La complexité d'une oeuvre comme la Vita Nuova est probablement liée au fait que Dante s'y projette à la fois en tant que personnage qui ressent l'amour, en tant qu'auteur qui pense son amour et, enfin, en tant que scripteur qui transcrit l'histoire de cet amour. En ce sens, le poète se trouve investi d'un triple statut : celui d'auteur-victime, de traducteur et aussi celui de destinataire, puisqu'il devient le premier lecteur de son oeuvre1. Selon la critique la plus récente2 la Vita Nuova fut probablement écrite en 1293-94, raconte l'amour de Dante pour Béatrice et se présente comme un prosimetrum, car elle comprend en effet trente et une poésies qui s'insèrent dans une structure narrative en prose divisée 1 Sur le dédoublement "protagoniste" - "auteur interprète", voir Giorgio BARBERI SQUAROTTI, Artificio ed escatologia della "Vita Nuova", in L'artificio dell'eternità, Verona, Fiorini, 1972, p. 35-40. 2 Charmone Lee reprend la datation de Michele Barbi : 1292-1293 (Charmone LEE, La "Vita Nuova" di Dante, in Manuale di letteratura italiana. Storia per generi e problemi, a cura di Franco BRIOSCHI e Costanzo DI GIROLAMO, Torino, Bollati-Boringhieri, 1993, vol. 1, p. 809). Carlo Paolazzi propose des arguments intéressants pour reculer la date de composition du libello aux années 1293-94 (Carlo PAOLAZZI, La "Vita Nuova", legenda sacra e historia poetica, Milano, Vita e pensiero, 1994, p. 2-4). 2 F. GLÉNISSON-DELANNÉE en quarante-deux chapitres. Cette structure narrative ressemble à celle d'un roman, où se succèdent différents épisodes, exposés selon un ordre chronologique réel ; elle assume la fonction de commentaire des textes lyriques, tout en étant une garantie de véridicité pour le récit. Les poésies, écrites en grande partie antérieurement à la prose3, furent ensuite ordonnées de façon à constituer une autobiographie poétique. Dans cette perspective, Dante se rattache à la tradition des troubadours qui compilaient des recueils de vers et qui, tout en faisant le récit de leur vie, en fournissaient également le commentaire. Les deux modèles auxquels se réfère Dante sont, en l'occurrence, Boèce et saint Augustin4. Parler de soi signifiait, pour le premier, répondre à une accusation injuste de détracteurs mal intentionnés, pour le second, à s'ériger en exemple, ce qui correspond pour Dante aux deux seuls cas, où se mettre en avant était permis5. Cette dernière précision permet sans doute de comprendre le sens du titre de l'oeuvre Vita Nuova, qui pourrait signifier le désir du poète de fuir le danger de rester trop lié à la tradition littéraire, ainsi que celui de proposer son expérience amoureuse, en tant qu'exemple pour tous, ou, au moins, pour une élite. La Vita Nuova, en somme, correspondrait à l'histoire de la vie de Dante renouvelée par l'amour, en parfaite symbiose avec une nouvelle forme6 poétique. En ce sens, il est possible d'affirmer que, dans le texte, la nature de l'amour évolue en même temps que l'élaboration d'un nouveau style poétique, que l'homme et le poète coïncident et que la félicité, qui naît de l'amour, naîtra également de la poésie de la "louange"7. - I - 3 Les poésies datent des années 1283-1293, ibid., p. 59. 4 La Consolatio philosophiae de Boèce et les Confessiones de saint Augustin. 5 "... dico [...] per necessarie cagioni lo parlar di sè è conceduto : e intra l'altre necessarie cagioni due sono più manifeste. L'una è quando sanza ragionare di sè grande infamia o pericolo non si può cessare [...] L'altra è quando, per ragionare di sè, grandissima utilità ne segue altrui per via di dottrina." (Dante ALIGHIERI, Convivio, Milano, Rizzoli, 1952, trattato I, cap. II, p. 23-24). 6 "... la poesia è celebrata nella Vita Nuova come mediatrice di cultura, come appropriazione e interpretazione della realtà, forma e ragione di conoscenza" (Mario PAZZAGLIA, La "Vita Nuova" fra agiografia e letteratura, in L'armonia come fine. Conferenze e studi danteschi, Bologna, Zanichelli, 1993 5, p. 77). 7 "La beatitudine è dunque nell'amore stesso, amare è tutto nell'inno. Le ragioni dell'uomo e quelle del poeta coincidono : la poesia è quella perfezione di vita" (Domenico DE ROBERTIS, Il libro della "Vita Nuova", Firenze, 1961, p. 7-11). Apparitions, "imaginations" et visions dans la "Vita Nuova" 3 Si l'on s'intéresse à présent à la structure de l'ensemble, force est de constater que ce sont les visions, les "imaginations" et les apparitions qui rythment l'histoire d'amour, ainsi que l'histoire poétique de la Vita Nuova8. L'apparition se distingue de la vision, en ce qu'elle met en valeur tout ce qui est visuel dans la naissance de l'amour et se réfère au souvenir et donc au passé. Il faut distinguer entre apparition réelle et apparition en songe, bien que dans les deux cas, l'on trouve le terme "apparaître"9, avec toutefois une connotation mystique dans le cas du songe ; cette dernière est alors une vision. La vision, quant à elle, permet de projeter à l'extérieur les débats qui agitent la conscience de celui qui écrit et, en cela, elle se réfère au futur qu'elle anticipe. Là encore, on a deux sortes de visions : en songe et en état de veille ; cette dernière pourrait être l'"imagination"10. En fait, l'"imagination" est plus subjective que la vision - qui est prophétique - et davantage ancrée dans le réel ; si la vision est résolument tournée vers le futur11, l'"imagination" renvoie plutôt à une nécessité présente. Il faut préciser que ces distinctions demeurent complexes, car sur les quatre "imaginations", la deuxième, en état de maladie (XXIII), se rapproche assez de la vision en songe12 et, par ailleurs, la dernière vision, qui est en état de veille (XLII), n'est pas qualifiée d'"imagination" mais bien de "vision" ; en effet, son caractère prophétique est fortement accentué. L'histoire qui se constitue à l'intérieur de l'oeuvre évolue avec un rythme ternaire13. Mis à part ce que l'on peut appeler l'antefatto, trois phases semblent s'enchaîner : la première comprend quinze chapitres et représente l'état d'amoureux de Dante et l'initiale et nécessaire purifi- cation des sens ; la deuxième s'étend dans l'espace narratif de neuf chapitres et développe la poésie de la loda et la contemplation spirituelle ; la troisième, enfin, de quinze chapitres, permet de passer à la contemplation intellective et évoque l'amour béatifique14. 8 Pour le détail concernant ces trois formes, voir Appendice. 9 Pour les nombreux emplois du verbe apparire, voir Appendice. 10 Sur ces termes, et plus particulièrement sur les visions en songe et l'"imagination" en état de maladie, voir Ignazio BALDELLI, Visione, immaginazione e fantasia nella "Vita Nuova", in I sogni nel Medioevo, Seminario Internazionale, Roma 2-4 ottobre 1983, a cura di Tullio GREGORY, Edizioni dell'Ateneo, 1985, p. 1-10. 11 Charles S. SINGLETON, Saggio sulla "Vita Nuova", Bologna, Il Mulino, 1968, p. 24. 12 La science médico-philosophique de l'époque comparait le sommeil et la maladie, états dans lesquels un affaiblissement du corps rendait difficile le raisonnement, mais libérait les forces de l'imagination (I. BALDELLI, Visione... , p. 1). 13 Guido FAVATI, Inchiesta dul Dolce Stil Nuovo, Firenze, 1975, p. 299-301. 14 Première partie : 15 chapitres (3x5), chap. IV à XVIII ; deuxième partie : 9 chapitres (3x3), chap. XIX à XXVII ; troisième partie : 15 chapitres (3x5), chap. XXVIII à XLII . 4 F. GLÉNISSON-DELANNÉE Dans la partie introductive, c'est-à-dire dans les trois premiers chapitres, Dante raconte ses deux premières rencontres avec Béatrice qui se situent à neuf ans de distance. Dès lors, l'accent est mis sur la mémoire15 et le récit présent constitue une réflexion sur des événements passés, choisis et interprétés, puis proposés à titre d'exemplum16. La première apparition se veut l'analyse de la naissance de l'amour : les trois phases qui se détachent décrivent la contemplation visuelle de la beauté féminine17, les sensations que ressent Dante au moment de l'appréhension de cette beauté et enfin, la réflexion que suggère a posteriori au poète cette même approche sensitive. Les détails temporels qui situent le moment précis de la rencontre auréolent d'une grande solennité l'apparition de Béatrice qui se résume à la description rapide d'un vêtement, dont la valeur symbolique ne peut échapper18 : le rouge vif de la robe indique, à la fois, la modestie et la dignité, la ceinture renvoie à la virginité et à la pureté. Les sensations de Dante se succèdent ensuite selon un ordre bien précis en un rythme ternaire qui imprime au texte une symétrie stylistique tripartite parfaite19, visant à mettre en évidence l'évolution physiologique de l'être qui tombe amoureux : l'esprit "de la vie", c'est-à-dire le coeur, tremble, l'esprit "animal", c'est-à-dire le cerveau, est frappé de stupeur, enfin l'esprit "naturel", c'est-à-dire l'estomac, pleure. A chaque étape intervient un monologue en latin, triple litanie qui réapparaîtra au Purgatoire20. Le 15 "In quella parte del libro de la mia memoria dinanzi a la quale poco si potrebbe leggere si trova una rubrica la quale dice : Incipit Vita nova" (Vita Nuova, désormais V.N., a cura di Marcello CICCUTO, Milano, Rizzoli, 1984, I, p. 87). 16 "Sotto la quale rubrica io trovo scritte le parole [i ricordi] le quali è mio intendimento d'assemplare uploads/Litterature/ apparitions-dans-la-quot-vita-nuova-quot.pdf
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- Publié le Fev 11, 2021
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