AU CHAMP DES ESCRIPTURES Ille Colloque international sur Christine de Pizan Etu
AU CHAMP DES ESCRIPTURES Ille Colloque international sur Christine de Pizan Etudes réunies et publiées par Eric HICKS Avec la collaboration de Diego GONZALEZ et Philippe SIMON PARIS HONORÉ CHAMPION ÉDITEUR 7, QUAI MALAQUAIS (VI') 2000 www.honorechampion.com CHRISTINE DE PIZAN ET LA PAIX: LA RHÉTORIQUE ET LES MOTS POUR LE DIRE INTRODUCTION Durant une période en proie aux affrontements les plus divers, comme la guerre de Cent Ans, le grand Schisme d'Occident, la que- relle des Armagnacs et des Bourguignons, l'étude du discours sur la paix rencontre un écho favorable dans l'espace littéraire des XIVe et xve siècles. En effet, dès l'aube du XIVe siècle, mues par une aspiration pacifique ancestrale, les plumes de différents écrivains s'attellent à composer nombre de pièces, du traité en prose à la vision allégorique, exploitant toutes les ressources de la matière littéraire, pliant les mots aux contingences extérieures afin de clamer leur désir de paix. Loin d'être le seul témoin ou l'hôte de choix de ce constat, Christine de Pizan n'en reste pas moins une digne représentante, seule femme de lettres dans l'univers du mâle. Sur l'ensemble de sa pro- digieuse production littéraire, comprenantl vingt-cinq compositions poétiques et seize œuvres en prose, soit quarante-et-une œuvres 2, trois pièces présentent la particularité d'avoir été rédigées par ou pour la 1. Voir Edith YEN AL, Christine de Pizan: A Bibliography of Writings by Her and about Her, Metuchen (N]) : Scarecrow Press, 1982, p. 29-55; Charity Cannon WILLARD, Christine de Pizan: Her Life and Works, New York: Persea Books, 1990. 2. Il convient d'ajouter une œuvre perdue que Christine mentionne dans son Livre de paix : «contre celle cruelle ardeur de convoitise, m'en passeray plus brief- ment pour ce que aucune chose en escrips assez au plain, selon mon povre advis, en un petit traictié nommé l'Advision du Coq, lequel nom puet interpreter l'ancien nom de cestui royaume que presentay a toy meismes, Loys de France, seant en ta chambre à Saint Pol cestui present an [année 1413] ou temps de Karesme.» Voir The Livre de la Paix of Christine de Pisan, éd. Charity Cannon Willard, 's-Gravenhage : Mouton, 1958, p. 152; Kornelis SNEYDERS DE VOGEL, «Une œuvre inconnue de Christine de Pisan », Mélanges de philologie romane et de littérature médiévale offerts à Ernst Hoepffner par ses élèves et amis, Paris: Les Belles Lettres (<< Publications de la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg»), 1949, p. 369-70. 664 Tania VAN HEMELRYCK paix. De fait, l'Epistre a la reine3 (1405) est écrite au plus fort de la crise bourguigno-orléanaise et tente de convaincre Isabeau de Bavière - ultime recours aux yeux de Christine - d' œuvrer en faveur de la paix auprès des belligérants j cinq ans plus tard, c'est au duc de Berry qu'elle adresse sa Lamentacion sur les maux de la France4 (1410), tou- jours dans l'espoir de faire cesser la guerre civile j enfin, dans Le Livre de paix 5 (1412-1413), c'est la paix conclue à Auxerre grâce à Louis de Guyenne qui motive la rédaction de ce «miroir du prince ». Bien sûr ces trois œuvres ne sont pas les seules à se faire l'écho d'un désir de paix j songeons au chapitre que Christine réserve au rôle pacifique des princesses dans Le Livre des .III. Vertus a l'enseignement des dames (1405) ou aux allusions disséminées dans Le Ditié de Jehanne d'Arc (1429), entre autres. Loin de faire défaut, la matière exige pourtant certaines précautions d'analyse j de fait, il convient de distinguer les œuvres à part entière des motifs pacifiques qui émaillent les pièces les plus diverses. Ainsi, nous envisagerons l'étude de la paix dans l'œuvre de Christine de Pizan selon deux perspectives : l'une formelle, qui dégagera les élé- ments structurels du discours pacifique christinien tel qu'il apparaît dans Le Livre de paix; l'autre thématique, qui présentera les différents topoï relatifs à la paix rencontrés dans l'ensemble de 1'« opus mag- num» de Christine. Cette double analyse ne se fera pas sans un constant souci de comparaison avec d'autres productions de l'époque, tant du point de vue de la configuration du discours que des thèmes utilisés, toujours dans l'optique de pouvoir distinguer l'originalité de la 3. «Christine de Pizan's Epistre a la reine (1405»>, éd. Angus J. Kennedy, Revue des Langues Romanes, 92 (1988), p. 253-64; Charity Cannon WILLARD, «An Autograph Manuscript of Christine de Pizan? », Studi Francesi, 27 (1965), p. 452-57. 4. «La Lamentacion sur les maux de la France de Christine de Pisan », éd. Angus J. Kennedy, Mélanges de langue et littérature françaises du Moyen Âge et de la Renaissance offerts à Charles Foulon, Rennes: Université de Haute Bretagne, 1980> t. 1, p. 177-85. 5. Habituellement, cette œuvre est appelée Le Livre de la paix. Nous adoptons le titre donné par Christine dans le texte : Le Livre de paix; voir éd. Willard, The livre de la Paix, p. 57 «< Cy commence la table des rubriches du Livre de paix»); ibid., p. 58 «< Cy commence le Livre de paix»); ibid., p. 181 «< Cy fin le Livre de paix» [nous soulignons]). Ces observations se vérifient également sur le manuscrit 10366 de la Bibliothèque royale de Bruxelles, contemporain de la rédaction; nous n'avons pas pu consulter le ms. 1182 de la Bibliothèque nationale de France à Paris, daté du troisième quart du XVC siècle (contemporain du manuscrit conservé dans une collection privée et décrit par Charity Cannon WILLARn, «An Unknown Manuscript of Christine de Pizan's Livre de la Paix», Studi Francesi, 64 [1978], p. 90- 97). CHRISTINE DE PIZAN ET LA PAIX 665 tradition littéraire, et de ce fait d'esquisser le profil pacifique de Christine à l'aune d'autres témoignages littéraires. 1. ANALYSE FORMELLE Nombre de critiques6 ont démontré comment, durant les XIVe et xve siècles, le poète entre littéralement dans le champ politique de son temps. Face au vide du pouvoir entraîné par le règne de Charles VI, l'écrivain se sent investi d'un devoir de dire-vrai, usant de la pédagogie ou de l'interpellation. Cependant, par son statut non offi- ciel dans la sphère curiale, l'écrivain n'est pas mandaté pour élaborer un système de valeurs compensatoire; tout au plus dispose-t-il de stra- tégies textuelles pour légitimer sa réflexion morale7 aux yeux du pouvoir. Ainsi, et suivant les appellations forgées par Jean-Claude Mühlethaler, les masques du «narrateur-prophète», du «narrateur- philosophe» et du «narrateur-régime» transcenderont ses écrits d'une 6. Outre l'étude monumentale de Gianni MOMBELLO «< Quelques aspects de la pensée politique de Christine de Pizan d'après ses œuvres publiées», Culture et poli- tique en France à l'époque de l'humanisme et de la Renaissance, Atti del convegno inter- nazionale promosso dall' Accademia delle scienze di Torino in collaborazione con la Fondazione Giorgio Cini di Venezia, 29 marzo-3 aprile 1971, éd. Franco Simone, Torino : Academia delle Scienze, 1974, p. 43-153), citons également : Joël BLANCHARD, «L'entrée du poète dans le champ politique au xve siècle », Annales ESC, 41 (1986), p. 43-59 ; Jean-Claude MÜHLETHALER, «Le poète face au pouvoir: de Geoffroy de Paris à Eustache Deschamps», Milieux universitaires et mentalité urbaine au Moyen Âge, Colloque du Département d'Études médiévales de Paris-Sorbonne et de l'Université de Bonn, éd. Daniel Poirion, Paris: Presses de l'Université de Paris- Sorbonne «<Cultures et civilisations médiévales»), 1987, p. 83-101; ID., «Les masques du clerc pour parler aux puissants: fonctions qu narrateur dans la satire et la littérature engagée aux XIIie et XIVe siècles», Le Moyen Age, 96, (1990), p. 265-86; id., « Le poète et le prophète : littérature et politique au xve siècle», Le Moyen Français, 13 (1983), p. 37-57; Claude GAUVARD, «Christine de Pizan et ses contemporains: l'engagement politique des écrivains daI}s le royaume de France aux XIVe et xve siècles », Une femme de Lettres au Moyen Age: études autour ge Christine de Pizan, éd. Liliane Dulac & Bernard Ribémont, Orléans: Paradigme «<Etudes christiniennes» ), 1995, p. 105-28; Eric HICKS, «Une femme dans le monde: Christine de Pizan et l'écriture de la politique», L'Hostellerie de pensée: études sur l'art littéraire au Moyen Âge offertes à Daniel Poirion par ses anciens élèves, éd. Michel Zink et al., Paris : Presses de l'Université de Paris-Sorbonne «< Cultures et civilisations médiévales»), 1995, p. 233-43; Simone PAGOT, «Du bon usage de la compilation et du discours di- dactique : analyse du thème "guerre et paix" chez Christine de Pizan », Une femme de Lettres, p. 39-50. 7. Au départ, le discours politique était pratique et théorique, avant de devenir rationnel et moral avec l'avènement du règne de Charles V. 666 Tania VAN HEMELRYCK aura de légitimité. Cet engagement politique du lettré se retrouve tout au long des deux siècles incriminés, avec des variations dues à la forme du discours, aux modalités de mise en œuvre et au contexte historique, mais avec à chaque fois ce même but de redressement. Quant aux trois textes précités, à savoir l'Epistre a la reine, La Lamentacion sur les maux de la France et Le Livre de paix, ils épousent parfaitement la configuration esquissée. De fait, malgré des uploads/Litterature/ christine-de-pizan-et-la-paix-la-rhetori.pdf
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- Publié le Dec 05, 2021
- Catégorie Literature / Litté...
- Langue French
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