Michel Houellebecq En présence de Schopenhauer L'Herne Michel Houellebecq En pr

Michel Houellebecq En présence de Schopenhauer L'Herne Michel Houellebecq En présence de Schopenhauer Lorsque j'ai emprunté Aphorismes sur la sagesse dans la vie à la bibliothèque municipale du VIIe arrondissement (plus précisément à l'annexe du quartier Latour-Maubourg), je pouvais avoir vingt- six ans, mais aussi bien vingt-cinq, ou vingt-sept. C'est de toute façon bien tard pour une découverte aussi considérable. À l'époque, je connaissais déjà Baudelaire, Dostoïevski, Lautréamont, Verlaine, presque tous les romantiques ; beaucoup de science-fiction, aussi. J'avais lu la Bible, les Pensées de Pascal, Demain les chiens, La Montagne magique. J'écrivais des poèmes ; j'avais déjà l'impression de relire, plutôt que de lire vraiment ; je pensais au moins avoir achevé un cycle, dans ma découverte de la littérature. Et puis, en quelques minutes, tout a basculé. M. H. Préface d'Agathe Novak-Lechevalier © Michel Houellebecq et Flammarion © L'Herne pour la présente édition, 2017 Éditions de L'Herne 22, rue Mazarine 75006 Paris lherne@lherne.com www.Iherne.com Michel Houellebecq EN PRÉSENCE DE SCHOPENHAUER Préface d'Agathe Novak-Lechevalier L'Herne PRÉFACE Histoire d'une révolution Lorsqu'il entreprend en 2005 ce travail de traduction et de commentaire de l'œuvre de Schopenhauer - travail ardu, inattendu, qui témoigne à lui seul de la force de son admi- ration -, Michel Houellebecq vient d'achever la rédaction de La Possibilité d'une île. Il se consacre quelques semaines à ce nouveau projet, dont il pense d'abord faire un livre ; puis, assez vite, il l'abandonne. Mais il a entre- temps traduit lui-même et commenté presque une trentaine d'extraits issus de deux des ouvrages les plus célèbres de Schopenhauer (1788-1860), Le Monde comme volonté et comme représentation, et Aphorismes sur la sagesse dans la vie. Le premier, qui est le livre majeur du philosophe, est aussi l'œuvre d'une 5 vie : le jeune Schopenhauer, qui vient tout juste de soutenir sa thèse, y travaille intensé- ment de 1814 à 1818, et une première version paraît en 1819 ; mais il ne cessera d'y apporter des ajouts, et l'ouvrage s'amplifie au fil d'édi- tions successives jusqu'à devenir l'imposant volume, souvent publié en plusieurs tomes, que nous connaissons aujourd'hui. Ce n'est cependant qu'avec la publication des Parerga et Paralipomena (1851), où il regroupe divers essais (dont les Aphorism.es sur la sagesse dans la vie) qui reprennent les points essentiels de sa doctrine, que Schopenhauer rencontre enfin - très tard - le succès public qu'il avait toujours espéré : « La comédie de ma célébrité commence », aurait-il alors déclaré, « que faire là avec ma tête grise ? » En présence de Schopenhauer n'est cepen- dant pas seulement un travail de commen- taire : c'est aussi le récit d'une rencontre. Vers vingt-cinq ou vingt-sept ans - ce qui situe la scène dans la première moitié des années 1980 - Michel Houellebecq emprunte dans une bibliothèque, presque par hasard semble- t-il, les Aphorismes sur la sagesse dans la vie. « A l'époque je connaissais déjà Baudelaire, 6 Dostoïevski, Lautréamont, Verlaine, presque tous les romantiques ; beaucoup de science- fiction, aussi. J'avais lu la Bible, les Pensées de Pascal, Demain les chiens, La Montagne magique. J'écrivais des poèmes ; j'avais déjà l'impression de relire, plutôt que de lire vrai- ment ; je pensais au moins avoir achevé un cycle dans ma découverte de la littérature. Et puis, en quelques minutes, tout a basculé. » Ebranlement définitif : le jeune homme court à travers Paris, avec une hâte fébrile, pour dénicher enfin un exemplaire du Monde comme volonté et comme représentation, bruta- lement devenu « le livre le plus important du monde » ; et cette nouvelle lecture-là encore, dit-il, « chang[e] » tout1. « Un auteur », affirme François, le narra- teur de Soumission, « c'est avant tout un être humain, présent dans ses livres », et la littéra- ture seule peut « vous permettre d'entrer en contact avec l'esprit d'un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec 1. En présence de Schopenhauer, p. 23. 7 un ami2 ». Sans doute est-ce précisément cette sensation mystérieuse et saisissante qu'a d'abord ressentie Michel Houellebecq lors de sa découverte' de l'œuvre de Schopenhauer ; sans doute aussi est-ce cette rencontre pour lui décisive qu'il a voulu partager avec ses lecteurs en se lançant dans la rédaction de ce texte significativement intitulé En présence de Schopenhauer. La force de la révélation que suscita en lui cette lecture est en effet liée, à n'en pas douter, au choc que procure la reconnaissance d'un alter ego avec lequel on comprend d'emblée que va s'instaurer un long compagnonnage. Schopenhauer l'expert en souffrance, le pessimiste radical, le solitaire misanthrope, s'avère une lecture « réconfor- tante » pour Michel Houellebecq - à deux, on se sent moins seul. Au point que l'on s'inter- roge : Michel Houellebecq était-il schopen- hauerien avant sa lecture de Schopenhauer, ou est-ce cette lecture qui l'a fait tel qu'on le connaît ? Était-il déjà, fondamentalement, « non réconcilié » (avec le monde, avec les hommes, avec la vie), ou Schopenhauer a-t-il 2. Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, p. 13. 8 semé les germes du conflit ? Houellebecq aimait- il déjà les chiens mieux que le genre humain, ou faut-il reconnaître, là comme ailleurs, l'in- fluence d'Arthur ? Peu importe, à l'évidence : nous entrons là dans les secrets des couples au long cours. Ce qui est sûr, en revanche, c'est qu'en 1991, l'année où paraissent les premières publications signées Michel Houellebecq, on trouve Schopenhauer partout : dès le titre (schopenhauerien en diable) de son essai sur Lovecraft, Contre le monde, contre la vie ; dès la première phrase de Rester vivant, « Le monde est une souffrance déployée », qui rappelle furieusement l'axiome schopenhauerien selon lequel « Toute vie est essentiellement souf- france3 » ; et jusque dans ces vers, pour le moins étonnants, de son premier recueil, La Poursuite du bonheur : Je veux penser à toi, Arthur Schopenhauer, Je t'aime et je te vois dans le reflet des vitres, Le monde est sans issue et je suis un vieux pitre 3. Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, I, § 56. 9 Rencontre qui tiendrait presque du coup de foudre, donc - mais qui a aussi toutes les allures d'une révolution. Car, la philosophie de Schopenhauer, qui a pour ambition de développer une « seule et unique pensée4 » capable de rendre compte de l'ensemble du réel dans toute sa complexité, apparaît d'em- blée à Michel Houellebecq comme un formi- dable opérateur de vérité. Schopenhauer dessille les yeux et apprend à contempler le monde tel qu'en lui-même - c'est-à-dire comme entièrement mû par un « vouloir- vivre » aveugle et sans fin, qui est l'essence de toutes choses, depuis la matière inerte jusqu'aux hommes en passant par les plantes et les animaux. Cette « volonté » étrangère au principe de raison, fonde chez Schopenhauer le caractère absurde et tragique de toute exis- tence, dont les souffrances sont à la fois inévi- tables (car « tout vouloir procède d'un besoin, c'est-à-dire d'une privation, c'est-à-dire d'une souffrance5 ») et dépourvues de toute justifi- cation. Elle explique aussi le légendaire 4. Ibid., Préface à la première édition. 5. Ibid., I, § 38. 10 pessimisme de l'auteur. Pessimisme radical, certes ; mais pessimisme roboratif : car selon Michel Houellebecq, « la désillusion n'est pas une mauvaise chose6 ». Et Schopenhauer, selon la formule de Nietzsche dans la troi- sième de ses Considérations inactuelles1, s'avère être le meilleur des « éducateurs ». Sa parole serait comparable, affirme Nietzsche, à celle d'un père instruisant son fils : elle est « un épanchement loyal, rude et cordial, devant un auditeur qui écoute avec amour8 ». Ecole morale, l'œuvre de Schopenhauer, qui insuffle au lecteur les qualités de loyauté, de sérénité, de constance qui caractérisent son auteur, est aussi, toujours selon Nietzsche, leçon de style (car morale et style sont les deux revers d'une même médaille) : « L'âme rude et un peu sauvage de Schopenhauer apprend non tant à regretter qu'à mépriser la souplesse et 6. Entretien accordé au Hors-Série du Point, oct.-nov. 2016, p. 74. 7. Selon Houellebecq, le « meilleur texte » jamais écrit sur Schopenhauer, ibid. 8. Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles, dans Œuvres complètes, Mercure de France, vol. 5, t. II, 1922, p. 20. 11 la grâce de courtisans des bons écrivains fran- çais9. » Nietzsche en a-t-il toujours tiré toutes les conséquences ? Michel Houellebecq, oui, à coup sûr : nul hasard s'il oppose avec constance, à tous ceux qui éternellement lui reprochent de manquer de style, la fameuse phrase de Schopenhauer selon laquelle « la première — et pratiquement la seule — condi- tion d'un bon style, c'est d'avoir quelque chose à dire10 ». Comme le montre de manière décisive, Michel Onfray, c'est à vrai dire l'ensemble de l'œuvre de l'écrivain qui pourrait être lue à travers le filtre de la philosophie de Schopenhauer". Même évidence de la souf- france, même pessimisme, même conception du style, mais aussi même importance centrale accordée à la compassion uploads/Litterature/ en-presence-de-schopenhauer-michel-houellebecq 1 .pdf

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