l’Université de Paris prend son envol (XIIIe s.) -- regard de Loránt Deutsch L’

l’Université de Paris prend son envol (XIIIe s.) -- regard de Loránt Deutsch L’Université de Paris a connu ses prémices ici-même…en plein air ! Sur cette place Maubert, et aussi rue du Fouarre, les étudiants venaient écouter la paroles de maîtres. Fouarre…mot du vieux français qui signifiait « fourrage », parce que les jeunes gens à la curiosité intellectuelle en éveil venaient s’asseoir sur des bottes de foin à peine débarquées des bateaux qui naviguaient sur la Seine. Et pourquoi Maubert ? Ce nom est une contraction plaisante de Magister Maubus, le nom latin d’Albert de von Bollstädt, dit maître Albert, un dominicain allemand institué maître en théologie à l’Université de Paris en 1245. […] Maître Albert était un dominicain, mais il tenait à s’éloigner des leçons prédigérées de l’Église, éloignement au sens propre comme au figuré : il quitta la majestueuse autorité de Notre-Dame pour donner ses cours au couvent des dominicains de la rue Saint-Jacques, entre les murs duquel on se trouva bientôt un peu à l’étroit, tant la foules des « escholiers » s’y pressaient. Alors, il vint professer dans la boue de la rive gauche ! Il fallait en avoir de la foi et de la santé, pour enseigner ainsi en plein vent, sous le soleil ou sous la pluie, juché sur une caisse en bois, devant des étudiants passionnés assis sur leur ballot de foin. Aujourd’hui les étudiants manifestent pour avoir des locaux, et ils ont raison. Mais à l’époque, alors qu’on pouvait mourir d’un mauvais rhume, les écoliers prenaient le risque d’attraper une méchante fluxion…pour le seul bonheur de l’étude ! L’habitude se poursuivit longtemps, car on vit plus tard prendre place sur les ballots de paille un jeune Florentin au visage émacié, c’était Dante Alighieri, qui n’avait pas encore écrit sa Divine Comédie… Et voilà pourquoi on trouve, à deux pas, la rue Dante. Le célèbre poète a connu une rue du Fouarre ouverte, fréquentée et animée jour et nuit par des étudiants. Bien plus tard, en 1358, tout a changé : afin d’empêcher les jeunes exubérants de venir y faire leurs frasques avec les prostituées du quartier, la rue fut fermée par deux portes de bois dès la nuit tombée. […] Au XIIe siècle, la connaissance et l’enseignement sont encore aux mains d’une Église dogmatique et figée. La théologie mais aussi la science, la grammaire, la rhétorique et la dialectique ne s’exercent que dans les monastères. Il faut obéir à l’école épiscopale, se soumettre au droit canon enseigné à l’école Notre-Dame, sur l’île de la Cité. Face à tant d’interdits et de rigidité, des dissidents émergent… Oh, ce ne sont pas de dangereux rebelles, ce ne sont même pas encore des humanistes : religieux et laïcs rêvent seulement d’un peu d’indépendance. Pour se ménager une relative autonomie face au pape et à l’école épiscopale – seule habilitée à délivrer les diplômes –, ils s’installent sur la rive gauche où les communautés de maîtres et d’élèves gagnent de la hauteur en gravissant les pentes de la montagne Sainte-Geneviève. Tout cela se fait dans la confusion, chaque maître prétend pourvoir enseigner, chaque disciple entend choisir son professeur, et l’évêque de Paris proteste avec véhémence contre les atteintes portées à ses privilèges. En 1200, le roi Philippe Auguste estime qu’il faut mettre un peu d’ordre dans cette cacophonie. Il régularise la liberté relative des écoles en leur conférant des lettres patentes : elles sont désormais appelées collectivement Universitas parisiensis magistrorum et scholarum. Encore le mot « universitas » est-il à prendre ici comme son sens strictement latin, c’est-à-dire « société » ou « compagnie » ; bref, une réunion de personnes exerçant la même activité. N’empêche, le roi crée le cadre dans lequel l’enseignement peut se pratiquer librement, désormais affranchi de la tutelle ecclésiastique. Le XIIIe siècle sera donc celui de l’Université… Les maîtres les plus célèbres ouvrent des cours libres sur la montagne Sainte- Geneviève, et les étudiants les suivent en masse. Les enseignants cherchent à s’éloigner de l’orthodoxie, c’est-à-dire la « juste opinion » imposée. Ils veulent notamment enseigner la médecine, tâche difficile car le pape Honorius III, en 1219, en interdit l’instruction aux moines, par crainte de voir ces balivernes scientifiques détourner les serviteurs de Dieu de la théologie, unique véritable érudition. Du coup les travaux d’Hippocrate et de Galien s’étudient plus ou moins clandestinement, en tout cas en marge de l’Église, transmis par des professeurs de différents ordres religieux, pressés de marquer ainsi une certaine indépendance. La rive gauche de la Seine se couvre rapidement de collèges et d’écoles qui accueillent non seulement les étudiants du royaume, mais attirent des écoliers de toutes l’Europe. Dans son Histoire occidentale, l’évêque Jacques de Vitry nous donne un tableau effarant de ce Quartier latin en gestation. Il faut y voir, bien sûr, la part de l’ecclésiastique horrifié par des mœurs qui se libéralisent, tant sur le plan intellectuel que dans la vie privée, mais son témoignage nous offre quand même un aperçu de ce Paris médiéval… Pour Jacques de Vitry, la ville est « une chèvre galeuse » et le bon évêque voit des prostituées partout ! En tout cas, il nous décrit des maisons de la rive gauche dans lesquelles se trouvent une école en étage et une fille de joie en rez-de-chaussée… Les étudiants passent ainsi allègrement du bonheur de la connaissance aux plaisirs des sens. Et tout ce petit monde, qui regroupe des Français, des Normands, des Bretons, des Bourguignons, des Allemands, des Flamands, des Siciliens, des Romains, s’écharpe sous le moindre prétexte, tandis que les maîtres, plus préoccupés de monnaie sonnante et trébuchante que de science pure, essaient de se voler entre eux les élèves. Et tout cela s’agite en de vaines arguties qui ont le tort, aux yeux de l’évêque, de se préoccuper d’autres choses que de l’âme éternelle et de l’omnipotence divine. N’en déplaise au rigoureux contempteur du Quartier latin, les écoles se multiplient. De riches aristocrates et de nombreux ordres religieux, comme les dominicains ou les franciscains, financent et ouvrent des fondations où les étudiants, logés et nourris, peuvent s’instruire. Entre la place Maubert et la montagne Sainte-Geneviève, des collèges poussent partout. Certains, il est vrai, n’ouvrent que pour une poignée d’élèves, et il y en a tant qu’ils s’absorbent, fusionnent, se dévorent. Le collège des Irlandais mange le collège des Lombards, le collège du Danemark est vendu au couvent des Carmes, le collège de Presles fait partie du collège de Dormans-Beauvais, le célèbre collège Coqueret est éclipsé par le collège Sainte- Barbe… Quarante-deux mille étudiants de tous âges, entre quinze et cinquante ans, suivent les cours dans près de soixante-quinze collèges. Au même moment, dans les autres capitales européennes, on trouve seulement quelques rares écoles. Paris fait vraiment figure de cœur vibrant du monde intellectuel. […] En 1229, alors que Philippe Auguste est mort depuis six ans, que Louis VIII est mort depuis trois ans et que la France vit sous la régence de Blanche de Castille en attendant la majorité de Louis IX, l’Université se révolte. Les écoliers de ce temps-là ont fort mauvaise réputation : ces jeunes gens, censés représenter l’élite de la nation, font si peur aux bourgeois de Paris que, le soir, les rues sont désertes… On accuse, parfois à raison, les étudiants de voler pour survivre, d’enlever des femmes à travers la vielle pour assouvir leurs bas instincts et même de tuer à l’occasion. Pour tenter d’imposer le calme, l’évêque de Paris, Guillaume de Seignelay, menace d’excommunier ceux qui se promèneraient armés. Mais les gaillards se fichent pas mal d’un tel anathème, et poursuivent allègrement leurs exactions. L’évêque se fâche, il ordonne l’arrestation des plus violents et en fait bannir d’autres, qu’ils aillent se faire pendre ailleurs. Au mois de février de cette année 1229, le jour du lundi gras, après le carnaval, une bande d’écoliers vient s’abreuver de vin chez un cabaretier du faubourg Saint-Marcel. En fin de soirée, passablement éméchés, ils entament une discussion animée sur le prix de la boisson, un peu trop élevé pour leur bourse. Bien vite, le débat pécuniaire s’envenime, le ton monte, aux mots succèdent les coups… Le tavernier gueule, il gueule si fort que des hommes costauds accourent de tout le quartier. Une bataille rangée entre étudiants et parisiens se déroule dans la nuit, et finalement les mauvais garçons se voient plutôt rudement chassés. Le lendemain, les écoliers humiliés viennent investir la fameuse taverne du faubourg Saint-Marcel. Armés de bâtons, ils mettent à sac la boutique, et s’en vont de rue en rue à l’assaut d’autres boutiques. Sur leur chemin, ils passent à tabac bourgeois et bourgeoises rencontrés, blessant et tuant au hasard de leur rage. Le scandale soulevé par ces excès traverse Paris, et parvient jusqu’à la régente. Celle-ci déclare sans ambages donner raison aux bourgeois contre les étudiants et charge sergents et archers de « châtier les écoliers de l’Université ». Rien en ressemble plus à un étudiant qu’un autre étudiant, alors les gens d’armes ne se préoccupent guère de retrouver uploads/Litterature/ luniversite-deutsch-corrige.pdf

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