Les Cahiers philosophiques de Strasbourg 35 | 2014 La réception germanique d'Au

Les Cahiers philosophiques de Strasbourg 35 | 2014 La réception germanique d'Auguste Comte Auguste Comte et la philosophie positive Franz Brentano Traducteur : Denis Fisette et Hamid Taieb Édition électronique URL : http://journals.openedition.org/cps/1061 DOI : 10.4000/cps.1061 ISSN : 2648-6334 Éditeur Presses universitaires de Strasbourg Édition imprimée Date de publication : 14 juin 2014 Pagination : 257-284 ISBN : 978-2-86820-574-2 ISSN : 1254-5740 Référence électronique Franz Brentano, « Auguste Comte et la philosophie positive », Les Cahiers philosophiques de Strasbourg [En ligne], 35 | 2014, mis en ligne le 14 décembre 2018, consulté le 01 mai 2019. URL : http:// journals.openedition.org/cps/1061 ; DOI : 10.4000/cps.1061 Cahiers philosophiques de Strasbourg Les Cahiers Philosophiques de strasbourg, i / 2014 Auguste Comte et la philosophie positive1 Franz Brentano Parmi les lecteurs de la revue Chilianeum, nombreux sont ceux, peut-être, qui lisent ici pour la première fois le nom de l’homme sur la philosophie duquel je souhaiterais attirer quelque peu votre attention. Ceux d’entre vous qui le connaissent déjà s’étonneront peut-être encore davantage que d’autres de rencontrer une présentation de sa doctrine dans cette revue. Car le nom « philosophie positive » désigne ici quelque chose de tout à fait diférent de ce que la polysémie de l’expression pourrait suggérer à certains. Comte ne voulait pas fonder [16] une philosophie chrétienne. étranger à la croyance dans ses années d’enfance déjà, et pas même convaincu de l’existence d’un dieu (sans toutefois vouloir la nier), il exclut par principe du domaine de la recherche scientiique les questions mêmes qui doivent former le noyau de toute philosophie dite chrétienne. et cependant, il n’y a peut-être aucun philosophe contemporain qui mérite autant notre attention que Comte. Le combat d’un esprit puissant est déjà en soi un spectacle stimulant ; et Comte était sans conteste l’un des penseurs les plus remarquables dont notre siècle /100/ peut se gloriier. La brève esquisse de ses réalisations, à laquelle nous devons nous limiter ici, conirmera suisamment, je l’espère, ce 1 source : Chilianeum, Blätter für katholische Wissenschaft, Kunst und Leben, vol. 2, 1869, p. 15-37, réédité dans Franz Brentano, Die vier Phasen der Philosophie und ihr augenblicklicher Stand nebst Abhandlungen über Plotinus, homas von Aquin, Kant, Schopenhauer und Auguste Comte, éd. oskar kraus, 2e éd. hamburg : Felix Meiner verlag, 1968, p. 97-133. traduction : denis Fisette et hamid taieb. abréviations utilisées en notes : Franz Brentano = F. B. ; denis Fisette et hamid taieb = d. F. / h. t. ; oskar kraus (éditeur scientiique de Brentano) = o. k. franz brentano 258 jugement. Car si l’importance de l’homme ne suit pas en elle-même à le justiier, l’importance du mouvement qu’il a stimulé dans le domaine de la recherche philosophique, non seulement en France, mais encore davantage peut-être en angleterre, le justiie. en allemagne, nous n’avons été inluencés, jusqu’à présent, que dans une moindre mesure par la pensée de Comte, et une inluence directe n’est en tous les cas pas très tangible. habitués depuis longtemps à nous considérer comme la seule nation philosophique, nous n’accordions que peu d’attention aux pays étrangers ; et lorsque les échecs de nos penseurs les plus glorieux ont inalement été mis au jour, et que nos regards se sont tournés vers l’étranger avec un plus grand désir d’apprendre, nous n’avons rien trouvé, dans ce que la France enseignait, qui aurait pu satisfaire notre besoin de science véritable. Le grand ouvrage de Comte, bien qu’accessible dès la in des années vingt, était inconnu de ses propres compatriotes. Les Royer- Collard, Cousin, Joufroy étaient les seuls à être estimés ; et que pouvait bien nous apporter un éclectisme qui ne faisait essentiellement que répéter, dans des phrases encore plus ronlantes, les pensées évanescentes de chez nous ? La situation en France est maintenant diférente. Le positivisme de Comte qui, durant sa vie, n’était connu que dans le petit cercle de ses élèves inconditionnels, fait maintenant parler de lui dans le monde entier, et tandis qu’il gagne certains sympatisants, il force aussi les autres, ses adversaires, à le prendre au sérieux et à reconnaître son importance par l’ardeur même avec laquelle ils contestent sa philosophie. Mais nous ne sommes actuellement pas capables, en allemagne, de voir ce qui se fait dans la philosophie française. Pourtant, il semble d’autant plus opportun de nous instruire au sujet de Comte et de la /101/ nature de sa philosophie positive que nous avons subi de nombreuses inluences de sa part depuis l’angleterre, sans toutefois en connaître l’origine véritable. J’en ai à plusieurs reprises trouvé les traces les plus lagrantes chez des auteurs qui le soupçonnaient le moins. Je crois ainsi que l’invitation que je lance dans ces pages à prendre en considération la philosophie de Comte [17] est suisamment justiiée. et elle apparaîtra encore plus fondée lorsque nous découvrirons, ce dont je ne doute pas, qu’il y a beaucoup à apprendre de Comte, tant là où il est dans la vérité que là où il est dans l’erreur. Comte a clairement vu les défauts de notre philosophie, ainsi que les maux de notre époque en général ; il a reconnu, souvent mieux que quiconque, ses absurdités et ses besoins ; et nous devons admettre qu’il souhaitait ardemment apporter 259 auguste comte et la philosophie positive son aide, même si cette ardeur était malheureusement en substance mal inspirée. C’est pourquoi ce chercheur, qui ne veut rien savoir d’un dieu en philosophie, se fait néanmoins une opinion merveilleusement haute de l’église catholique – ce qui semble pourtant à première vue impossible –, et recherche de façon constante le salut dans ses institutions, sans toutefois le rechercher en elle-même. en bout de ligne, ne pouvant trouver le salut de la sorte, il devait aboutir à des chimères insensées. Les erreurs de Comte sont grandes, mais elles témoignent également de grandes vérités. L’échec de ses tentatives est complet, mais cet échec est, d’une certaine manière, la preuve la plus convaincante de la divinité de l’église2. Comte s’était ixé un double objectif durant sa vie : fonder une philosophie positive, et fonder une sociologie positive, deux grands projets qui, selon lui, étaient inséparablement liés. L’enfant qui a grandi dans la tempête du Premier empire3 réléchissait déjà avec le sérieux d’un homme mûr à la reconstruction des conditions sociales ordonnées, /102/ à laquelle il a consacré toute sa pensée de préférence à tout autre sujet. ses premiers écrits de jeunesse en témoignent4. dans ceux-ci s’exprime clairement déjà, outre plusieurs idées qu’il reprendra plus tard, la conviction qu’un renouvellement de la société n’est possible que sur le fondement large et solide d’une science générale. ainsi germa en lui l’idée du grand ouvrage qu’il a développé dans le Cours de philosophie positive. tournons-nous tout d’abord vers cet ouvrage remarquable dont [18] le plan était déjà arrêté en avril de l’année 1826 par le jeune homme de vingt-huit ans, tandis que sa réalisation, retardée par la maladie et ralentie à plusieurs reprises par des obstacles extérieurs, intervint dans les 2 Cf. Franz Brentano, Die Lehre Jesu und ihre bleibende Bedeutung, édité par alfred kastil, Leipzig : Meiner, 1922, p. 113 sq. [o. k.]. 3 il est né le 19 janvier 1798 [F. B.]. 4 dans la mesure où il ne les a pas lui-même détruits plus tard, les considérant erronés et indignes de conservation, il s’agit, dans l’ordre chronologique, des suivants : 1. Séparation générale entre les opinions et les désirs (juillet 1819). 2. Sommaire appréciation de l’ensemble du passé moderne (1820). 3. Plan des travaux scientiiques nécessaires pour réorganiser la société (avril 1822 ; le plus important de ces écrits plus courts). 4. Considérations philosophiques sur les sciences et les savants (1825). 5. Considérations sur le pouvoir spirituel (1826). 6. Examen du traité de Broussais sur l’irritation et la folie (août 1828) [F. B.]. franz brentano 260 années 1829-1842. ensuite seulement considérerons-nous, de la même manière, les travaux plus tardifs de Comte qui, à maints égards, sont de nature très diférente. avant tout, qu’entend Comte par « philosophie positive » ? – Que « positive » ne veuille pas dire « chrétienne », c’est ce que nous avons déjà remarqué ; mais ce que veut vraiment dire ce mot n’est pas encore devenu /103/ clair. et Comte nous doit également une explication de ce qu’il entend par « philosophie », car, comme on le sait, le concept est compris en un sens diférent par chaque philosophe. C’est pourquoi se pose à nouveau la question : « qu’appelle-t-on philosophie positive ? ». dès l’avant-propos du premier volume de son grand ouvrage, nous trouvons une courte réponse à notre question. J’emploie le mot philosophie, dit Comte, dans l’acception que lui donnaient les anciens, et particulièrement aristote, comme désignant le système général des conceptions humaines ; et, en ajoutant le mot positive, poursuit Comte, j’annonce que je considère cette manière spéciale de philosopher qui consiste à envisager les théories, dans quelque ordre d’idées que ce soit, comme ayant pour objet la coordination des faits observés5. il n’y a pas de doute que, par ces uploads/Philosophie/ de-brentano-sobre-comte 1 .pdf

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