1 GABRIELLE RADICA « Amour des lois et amour de soi chez Rousseau » « Si, par e
1 GABRIELLE RADICA « Amour des lois et amour de soi chez Rousseau » « Si, par exemple, on les exerce assez tôt à ne jamais regarder leur individu que par ses relations avec le corps de l’État, et à n’apercevoir, pour ainsi dire, leur propre existence que comme une partie de la sienne, ils pourront parvenir enfin à s’identifier en quelque sorte avec ce plus grand tout, à se sentir membres de la patrie, à l’aimer de ce sentiment exquis que tout homme isolé n’a que pour soi-même, à élever perpétuellement leur âme à ce grand objet et à transformer ainsi en une vertu sublime, cette disposition dangereuse d’où naissent tous nos vices ». Rousseau, Discours sur l’économie politique1. I. Les bonnes raisons d’obéir aux lois es fondements de l’obligation politique n’occupent que les deux premiers livres du Contrat social, et les conditions de l’obéissance aux lois sont l’objet des deux derniers. Comme Montesquieu, Rousseau s’intéresse au « ressort » passionnel qui fait mouvoir les gouvernements. Il généralise la thèse de l’Esprit des lois qui fait de la vertu politique2 le ressort d’une république, car la « république » au sens où lui3 et non Montesquieu4 l’entend désormais, désigne tout 1 Œuvres complètes, éd. Raymond Gagnebin, Paris, Bibliothèque de la Pléiade-Gallimard, 1959-1995, 5 vol., t. III (volumes notés désormais OC avec la mention du tome en chiffres romains, et orthographe modernisée). 2 Voir Esprit des lois, éd. R. Derathé, Paris, Garnier, 1973, t. 1, Avertissement, p. 3 ; III, 3, p. 26 et suiv. Rousseau commente ce point : « Voilà pourquoi un Auteur célèbre a donné la vertu pour principe à la République ; car toutes ces conditions ne sauraient subsister sans la vertu : mais faute d’avoir fait les distinctions nécessaires, ce beau génie a manqué souvent de justesse, quelquefois de clarté, et n’a pas vu que l’autorité souveraine étant partout la même, le même principe doit avoir lieu dans tout État bien constitué, plus ou moins, il est vrai, selon la forme du Gouvernement », Contrat social, III, 4, OC III, p. 405. 3 Contrat social, II, 6, OC III, p. 379-380 : « J’appelle donc république tout État régi par des lois, sous quelque forme d'administration que ce puisse être : car alors seulement l'intérêt public gouverne, et la chose publique est quelque chose. Tout gouvernement légitime est républicain*. » ; la note précise : « Je L 2 régime légitime. Montesquieu identifiait cette vertu politique à « l’amour de la patrie, c’est-à-dire l’amour de l’égalité » ainsi qu’à « l’amour des lois de son pays »5. Si Rousseau y voit la préférence donnée à la volonté générale sur la volonté particulière6, il la définit aussi comme amour des lois7, et la rapproche de l’amour de la patrie dans l’article « Économie »8 et dans les projets pour la Corse et la Pologne. La méthode des penseurs du droit naturel les porte à étudier la légitimité du pouvoir, tandis que les arguments anthropologiques de Montesquieu décrivent des passions sociales, repèrent leur convenance à tel ou tel régime, sans pour autant prescrire aucune passion, et a fortiori aucune passion qui devrait valoir ou devrait être cultivée dans tout régime. Mais le mélange des genres que l’on trouve chez Rousseau, jusnaturaliste d’une part, et anthropologique-sociologique d’autre part, aboutit à un questionnement hybride qui lui est propre, sur les passions qu’un gouvernement doit légitimement cultiver, ou sur les moyens légitimes de l’obéissance. Quelles sont donc les passions qui peuvent à bon droit soutenir un gouvernement légitime chez Rousseau ? Certaines sont exclues : contre Hobbes, et à l’instar de Montesquieu, Rousseau refuse de s’en tenir à la peur ; il ignore cependant les avantages que Montesquieu trouvait dans l’honneur. Les trois figures de la vertu politique mentionnées plus haut : l’amour de la patrie, la préférence donnée à l’intérêt commun et l’amour des lois sont en revanche désignés par Rousseau comme dispositions tout à la fois utiles et légitimes. Il y aurait non seulement un comportement adéquat et légal à adopter pour être un bon citoyen, mais encore de plus ou moins bonnes raisons de l’adopter. Or l’amour des lois figure parmi les meilleures de ces raisons. On peut trouver des éléments d’explication de cette préférence rousseauiste dans les liens de l’amour des lois à ce qui en semble pourtant le plus éloigné : l’amour de soi, cette passion naturelle qui est réhabilitée notamment dans le second Discours. Quoique tout oppose ces deux amours : l’amour de soi naturel, l’amour des lois artificiel, l’un qui se rapporte à un être en chair et en os, l’autre à un être moral et collectif, il n’est pas impossible que des liens génétiques et historiques les lient. n’entends pas seulement par ce mot une Aristocratie ou une Démocratie, mais en général tout gouvernement guidé par la volonté générale, qui est la loi ». 4 Esprit des lois, II, 1, p. 14 : « Le gouvernement républicain est celui où le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple a la souveraine puissance ». 5 Ibid., Avertissement, p. 3. 6 Discours sur l’économie politique, OC III, p. 259-260. 7 Ibid., p. 251-252 : « Si vous voulez qu’on obéisse aux lois, faites qu’on les aime, et que pour faire ce qu’on doit, il suffise de songer qu’on le doit (…). En un mot, faites régner la vertu ». 8 Discours sur l’économie politique, OC III, p. 259. Jus Politicum - n°10 - 2013 3 Rousseau pense que des individus d’abord rapportés uniquement à eux-mêmes peuvent détourner leurs affections premières vers le respect et l’amour des lois et ainsi en créer de nouvelles. Articuler l’amour des lois à l’amour de soi permet de comprendre ce que Francine Markovits désigne comme le « paradoxe de l’amour des lois » : comment aimer une source de contrainte, et comment porter son amour sur ce qui n’est pas un objet, mais une règle du désir9 ? L’intelligence de l’amour de soi est en question : cette passion n’est pas un élan irrationnel, mais une structure intentionnelle qui rapporte l’individu à lui-même et à sa conservation, qui donne un point de vue spécifique sur cet objet et peut contribuer à le faire mieux connaître. L’objet de cette affection, le « soi », est susceptible de transformations et de développement, et les liens affectifs qui nous rapportent à nous- mêmes peuvent devenir complexes et impliquer différentes médiations. Si l’on accepte de considérer une telle intentionnalité des affections, et ce rapport adaptatif et « intelligent » à leur objet, on découvre que l’amour des lois présente divers liens à l’amour de soi, ce qui entraîne le questionnement non seulement vers une étude psychologique de l’amour des lois, mais aussi vers une histoire sociale et politique de l’amour de soi, et de son expression collective et culturelle. J’examinerai deux conceptions de l’intentionnalité de l’amour des lois. Dans la première, l’amour des lois apparaît comme le meilleur moyen de l’amour de soi, dans une perspective qui est ultimement individualiste. Telle est la thèse de Jean-Fabien Spitz. Mais, entendu comme partie importante de l’amour de la patrie, l’amour des lois peut aussi être considéré comme une figure de l’amour de soi, ce « soi » qui est aimé et que l’on souhaite conserver, désignant désormais un moi collectif. L’amour des lois n’est plus alors un instrument de l’amour de soi, mais son expansion et son développement. Or, quand bien même on adopte la seconde solution, l’amour des lois porte encore des significations fort différentes : est-il plutôt une opposition de soi et des siens aux autres et aux étrangers, ou bien une conscience de soi et une appropriation à soi ? 9 « Le paradoxe de l’amour des lois », l’amour des lois. La crise de la loi moderne dans les sociétés démocratiques, dir. Josiane Boulad-Ayoub, Bjarne Melkevik, Pierre Robert, Presses de l’Université Laval,1996, p. 79-102, p. 79 : « Mais comment pourrait-on aimer ce qui oblige, ce qui réprime, ce qui sanctionne, à moins d’être dans les dispositifs et les protocoles sadiens d’une juridiction de la jouissance? » ; « L’amour des lois est une expression paradoxale. Les lois règlent le désir, elles n’en sont pas l’objet ». G. Radica : Amour des lois et amour de soi ... 4 II. L’amour des lois utile à l’amour de soi Devenu rare chez les modernes, l’amour des lois s’expliquerait-il par des traits psychologiques artificiels, que seules savaient conférer les éducations des anciens ? « Patriotisme », « amour des lois », « préférence pour la volonté générale » et « vertu politique » - on pourrait ajouter « bonnes mœurs » - constituent un ensemble d’expressions aux significations parfois équivalentes, parfois distinctes, mais toujours reliées. Si le civisme, l’amour de la patrie, et l’héroïsme qui le sert peuvent se montrer dans des occasions extrêmes, l’amour des lois a toutefois plus de constance et d’uniformité, il ne se raconte ni ne se met aisément en scène. Rousseau trouve chez Plutarque des exemples uploads/Politique/ pdf-jp-amour-des-lois-chez-rousseau-pdf-3.pdf
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- Publié le Mai 05, 2022
- Catégorie Politics / Politiq...
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