Henri Lavondès Magie et langage In: L'Homme, 1963, tome 3 n°3. pp. 109-117. Cit

Henri Lavondès Magie et langage In: L'Homme, 1963, tome 3 n°3. pp. 109-117. Citer ce document / Cite this document : Lavondès Henri. Magie et langage. In: L'Homme, 1963, tome 3 n°3. pp. 109-117. doi : 10.3406/hom.1963.366584 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1963_num_3_3_366584 103 MAGIE ET LANGAGE Note à propos de quelques faits malgaches par HENRI LAVONDÈS Partant des travaux de Frazer, et particulièrement de sa définition des lois sympathiques, Hubert et Mauss ont construit une théorie de la magie dont un aspect très important est d'avoir montré les rapports qui existent entre magie et langage. Leur apport en ce domaine se situe sur deux plans. Sur un plan très général, tout d'abord, la pensée magique apparaît comme une application parti culière d'une « fonction symbolique » qui devient le dénominateur commun à de nombreux aspects de la culture : « Nous réduisons donc le système des sympathies et des antipathies à celui des classifications de représentations collectives ». Et plus loin : « En somme, dès que nous en arrivons à la représentation des propriétés magiques, nous sommes en présence de phénomènes semblables à ceux du lan gage y)1. Il est inutile de souligner la fécondité de ces vues et le rôle qu'elles ont joué dans l'élaboration d'une anthropologie structurale2. Mais Mauss a également établi des rapports entre langage et magie en envisageant les phénomènes sous un angle plus restreint et concret. Mauss suggère que certaines pratiques magiques correspondent à des « incantations muettes » et que certains ingrédients figurant dans les compositions magiques ne sont que des « mots réalisés » agissant à la manière d'incantations3. En effet, il ne suffit pas d'éclairer par des hypothèses générales la démarche de la pensée magique, encore faut-il tenter de rendre compte avec précision de l'emploi dans les rites magiques d'une collection hétéroclite d'objets et d'ingrédients qui semble un défi au bon sens. Notre propos est de mont rer que la signification de certaines recettes magiques devient claire à partir du moment où l'on considère qu'elles sont un discours figuré à l'aide d'objets, grâce à une démarche qui opère en liaison étroite avec le langage. Nous ne prétendons 1. M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, 1950, pp. 71-72. 2. Cl. Lévi-Strauss, Introduction à l'œuvre de Marcel Mauss, in M. Mauss, op. cit., pp. xxxl et passim. 3. M. Mauss, op. cit., pp. 50, 53, 70. IIO HENRI LAVONDÈS pas, dans le cadre de cette note, aborder à la lumière de cette hypothèse la magie en général, ni même l'immense domaine qu'offrirait l'ensemble des faits malgaches. Nous avons seulement été tenté d'organiser en séquences significatives quelques faits qui ont attiré notre attention. * Les rites de la fraternité de sang malgache (fatidrà) nous fournissent un pre mier exemple. Le fatidrà est le lien de parenté artificielle (et partielle) que sont susceptibles de créer volontairement deux individus non parents et la cérémonie qui permet de l'établir. Celle-ci comporte obligatoirement l'énoncé d'une formule d'imprécation et l'utilisation d'un certain nombre d'objets et d'ingrédients. Dans le recueil du missionnaire E. Birkeli1, figure un texte d'imprécation accompagné de l'énoncé des ingrédients utilisés pour la cérémonie : une sagaie, de la suie, une balle de fusil, du sel et une assiette pleine d'eau. Les deux hommes qui vont s'unir par la fraternité de sang tiennent tous deux la sagaie, la pointe reposant sur l'assiette où les autres ingrédients mentionnés et un peu de sang prélevé sur une coupure faite à l'épigastre de l'un et de l'autre sont mêlés à l'eau. A la fin de la cérémonie, chacun des deux partenaires boit un peu du liquide contenu dans l'assiette. Dans la formule d'imprécation, les divers ingrédients sont seulement pris à témoin : « je vous annonce à vous sagaie, balle, suie et eau... qu'un tel et un tel veulent s'unir d'une amitié étroite... » Mais rien ne vient éclairer le rôle ou la signification de ces objets. C'est du reste la règle générale, au moins dans l'aire culturelle où a été établi le recueil de Birkeli. Dans les formules d'imprécation qu'a notées M. Faublée2, comme dans celles que nous avons recueillies personnellement, les paroles de l'imprécation n'explicitent pas directement la signification des objets utilisés pour le rite. Il n'en est pas de même dans le rituel du fatidrà merina tel que le rapporte M. Decary. Outre la sagaie, les ingrédients sont « de la bouse provenant d'un veau qui a perdu sa mère, une sauterelle dont la tête a été tordue et placée à l'envers, sept herbes sèches, de l'eau provenant d'une source en train de se tarir, une balle de fusil, un vieil os, quatre pincées de terre prises aux quatre points cardinaux ». Ils sont associés à la formule imprécatoire suivante : « O Dieu, écoute-moi. Voici R. et R. qui veulent se faire fatidrà, se lier d'une amitié intime, se venir en aide, contribuer aux dépenses de leurs funérailles, se donner des soins quand ils seront malades, se réunir à jamais dans le bonheur commun comme dans le malheur. Voici sept racines d'herbe ; si l'un d'eux viole le pacte juré, que la mort s'abatte sept fois sur lui et sur les siens. Voici une sau terelle dont la tête a été tordue ; que celui qui se parjurera soit comme elle et ne I.E. Birkeli, « Folklore sakalave recueilli dans la région de Morondava », Bulletin de l'Académie malgache, 1922-1923, p. 359. 2. J. Faublée, La cohésion des sociétés Bava, Paris, 1954, P- IO9- MAGIE ET LANGAGE III puisse voir devant lui. Voici la bouse d'un veau qui n'a plus de mère ; que celui qui se parjurera ne laisse pas de postérité et que son corps devienne semblable à cette ordure. Voici l'eau d'une source qui est tarie ; que la vie et les biens de celui qui se parjurera se tarissent comme elle. Voici une balle de fusil ; qu'elle tue celui qui violera le pacte et que son cadavre soit la proie des bêtes sauvages. Voici un vieil os ; que le crâne et les ossements du parjure ne soient ensevelis par per sonne et soient dispersés de tous côtés. Voici un peu de terre ; que notre mère à tous lui refuse ses produits. Et qu'il soit percé de part en part par cette sagaie que je tiens à la main... »*. Dans cet exemple merina, il y a correspondance terme à terme entre l'impré cation effectivement prononcée par le mpisisika (le maître de cérémonie) et les objets utilisés dans le rituel. Ceux-ci sont une imprécation figurée dont l'impré cation verbale n'est que la transcription littérale. Et par là se trouve également éclairé le rôle des ingrédients qui interviennent dans le rituel noté par Birkeli : au lieu de doubler les paroles ils les complètent par une imprécation figurée dont il n'est pas difficile de restituer le sens. Le fatidrà n'est pas seulement la consécration de liens de sympathie, d'amitié entre deux individus. Il peut aussi constituer un véritable contrat comportant des engagements relatifs à des activités précises. La formule d'imprécation notée par Birkeli met en cause un cultivateur et le piroguier qui transportera et vendra en son nom ses productions. Elle comporte un engagement, qui dans ce cas parti culier apparaît unilatéral, à se comporter loyalement dans l'exécution du contrat. Dans les sociétés sans écriture, il ne peut y avoir de texte que chaque partie garde par devers elle. Mais en absorbant l'eau de l'assiette, chacun des deux frères de sang emporte dans son propre corps un « texte » qui n'est pas écrit avec les signes d'une véritable écriture, mais qui est matérialisé par les objets avec lesquels l'eau a été en contact. Chacun de ces objets n'a en effet de sens que par rapport aux for mules d'imprécations qu'il évoque immédiatement. Dans le rituel noté par Birkeli, le symbolisme, d'ailleurs transparent, de la sagaie et de la balle de fusil est parfa itement éclairé par le commentaire qu'en apporte l'imprécation merina notée par M. Decary. Restent le sel et la suie. A notre sens, le sel est le rappel du premier élément d'une formule de malédiction très courante : manjary sira, manjary talio, « deviens sel, deviens tourbillon »2. Pour la suie, nous n'avons pas d'explication à proposer, mais il est infiniment probable que cela ne tient qu'à une lacune dans notre documentation et que l'ensemble de ces objets assemblés doit se « lire » un peu comme un rébus. 1. R. Decary, Mœurs et coutumes des Malgaches, Paris, 1951, p. 49. 2. Il est attaché au sel un pourvoir néfaste. Les Masikoro, ethnie du sud-ouest de Madag ascar, mangent des aliments extraordinairement peu salés. Dans bien des cas, ils ne sont pas salés du tout. La viande que l'on cuit à l'occasion des sacrifices ne doit pas être salée. On ne peut pas mettre de sel dans les aliments cuits avec du lait : cela ferait apparaître des stries sur les trayons de la vache. Lors de la castration, le propriétaire du bœuf consomme le testicule bouilli sans sel : le saler uploads/Religion/ magie-et-langage.pdf

  • 64
  • 0
  • 0
Afficher les détails des licences
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise
Partager
  • Détails
  • Publié le Jui 29, 2021
  • Catégorie Religion
  • Langue French
  • Taille du fichier 0.9987MB