Umberto Eco Le Louvre invite du 2 novembre au 13 décembre 2009 © Léa Crespi, 20
Umberto Eco Le Louvre invite du 2 novembre au 13 décembre 2009 © Léa Crespi, 2009 Vertige de la Liste Supplément au N° 2347 du TéléObs Paris - Ne peut être vendu séparément - Ne pas jeter sur la voie publique. A près avoir reçu Robert Badinter en 2005, Toni Morrison en 2006, Anselm Kiefer en 2007 et Pierre Boulez en 2008, le Louvre invite cette année Umberto Eco à poser un regard nouveau sur les collections du musée. Écrivain qui a su atteindre le grand public, mais aussi sémiologue dont les travaux savants sont étudiés dans toutes les universités, es- sayiste et éditorialiste international, traducteur des auteurs français et anglais du XIXe siècle, spécialiste mondial de James Joyce, grand connaisseur de l’art contemporain, éditeur de quelque deux cents préfaces d’ouvrages sur les artistes les plus célèbres, ami et librettiste de grands musiciens comme Luciano Berio, Umberto Eco est ce qu’on appelait au XVIIe siècle un « honnête homme ». Il est de ces sa- vants qui délaissent parfois leur cabinet non seulement pour comprendre les mutations de leur époque, mais aussi pour y participer, en être un des acteurs. Visiter sa bibliothèque c’est se promener dans la diversité du monde, dans celle des langues et des disciplines, c’est aussi rester coi devant le pan de mur consacré à ses propres œuvres, qui propose plusieurs cen- taines d’ouvrages, les siens, traduits dans des dizaines de langues. Cet éclectisme constitutif de sa personnalité trouve son apogée aujourd’hui avec le thème qu’il a choisi pour ses interventions au Louvre : « la liste ». Ou mieux encore, le « vertige de la liste », vertige et chavirement de l’esprit, tour- billon métaphysique où vous entraînent ces lon- gues « listes » littéraires, artistiques, musicales, qui irriguent l’histoire de l’art et inspirent ses acteurs. D’Homère à Georges Perec en passant par Borges, Rabelais et Flaubert, nombreux sont les écrivains qui ont dressé des listes ou qui ont construit une partie de leur œuvre à partir d’elles. Et au-delà des auteurs, ce sont des pans entiers de la production artistique qui trouvent leur cohérence dans le concept de listes. Énumérations, répétitions, entassements, accumulations : autant de notions qui existent en peinture, en musique, au cinéma, en littéra- ture, dans les arts vivants et, bien sûr, dans de nombreuses œuvres du musée. Umberto Eco dresse en quelque sorte la liste des listes et cette double récurrence donne effecti- vement un vertige dont on n’est pas prêt de se remettre. De nombreux artistes accompagnent l’auteur du Nom de la rose (roman d’ailleurs empli de listes) dans cette virtuose promenade interdisciplinaire : Ludovic Lagarde, Christian Boltanski, Claude Closky, Giovanni Anceschi, Laurent Garnier, David Kadouch, Rodolphe Burger, Yuksek, Geoffroy Jourdain et les Cris de Paris, les solistes de l’Atelier lyrique et les musiciens de l’Opéra national de Paris, les co- médiens Carole Bouquet, Valérie Dashwood, Laurent Poitrenaux, Pierre Baux, les jeunes slameurs de Canal 93, le collectif artistique de la Comédie de Reims. À ces personnalités du monde du spectacle et de la musique s’ajou- tent écrivains, intellectuels, poètes et savants : Olivier Cadiot, les membres de l’OuLiPo au- tour de Marcel Bénabou et Jacques Roubaud, Nanni Balestrini, Peter Weibel, Margit Rosen, Carolyn Christov-Bakargiev, Hubert Damisch, Patricia Falguières, Martin Kaltenecker, Jannic Durand, Omar Calabrese, Anthony Grafton, Françoise Barbe et Anne Bouquillon. Une liste vertigineuse (comme il se doit) de personnali- tés pour des événements, lectures, spectacles, concerts, conférences, projections, expositions qu’Umberto Eco a bien voulu organiser pour nous et qu’il marquera de sa présence. Le Louvre invite Umberto Eco © Léa Crespi, 2009 63 lectures 3 concerts 1 exposition 1 Chambre des merveilles 2 accrochages 5 conférences 8 documentaires 300 courts-métrages 1 spectacle 1 colloque 51 intervenants 2 3 L orsqu’on demande à Umberto Eco quel livre il souhaiterait emporter sur une île déserte, il répond : le Bottin ! Quel argument vient justifi er ce choix ? « Je pense que si je devais rester de longues journées plongé dans la solitude, je ne manquerais pas de lire tous ces noms et que, victime d’une sorte de torpeur hallucinatoire, j’en viendrais à inventer des histoires. » Premier effet de la liste et de ses vertiges ? Umberto Eco affi rme, comme tout un chacun, en avoir constitué lui- même. Ainsi, celle qu’il adresse à son fi ls – alors jeune enfant – et qui énumère la liste des armes conçues et utilisées par l’homme. La liste ici tient lieu de mise en garde : elle s’adresse à un pacifi ste et prévient de la folie des êtres humains. Dans sa propre biblio- thèque, l’écrivain a l’embarras du choix : « Victor Hugo a constitué des listes – voyez par exemple celle des députés de la Convention dans Quatre-vingt-treize, James Joyce en a établi aussi dans Ulysse et dans Finnegans Wake. Même Thomas Mann, qui est un écrivain “sé- rieux” en a constitué lui aussi ! On pense tou- jours que l’idée de liste est liée aux décadents ou aux avant-gardes, mais on en trouve partout ! » À commencer par le site Internet dédié à Umberto Eco et sur lequel on peut lire la liste de ses romans, de ses essais, de ses dis- tinctions universitaires, des prix littéraires qui lui ont été décernés. Un ensemble im- pressionnant de noms, de citations, de titres qui jalonnent le parcours d’un intellectuel qui défi nit ainsi son activité : « Je m’ennuie lorsque je ne fais pas plusieurs choses à la fois. » Le grand public a découvert son nom à l’oc- casion de la publication du Nom de la rose, polar médiéval fondé sur ses concepts sémio- logiques et ses théories du langage. Le Pendule de Foucault, son second roman suscite le même engouement, fondé cette fois sur une dénon- ciation de l’ésotérisme. L’idée d’être devenu à 50 ans une star de la littérature mondiale amuse aujourd’hui encore Umberto Eco. Non pas qu’il rejette l’idée même d’être lu par le plus grand nombre. Mais c’est que, dit-il, « en devenant un écrivain contemporain, je me suis détaché du présent. Je ne lis plus d’auteurs contemporains, je préfère me tourner vers ceux des XVIIIe ou du XXe siècle. Ce n’est pas une question de mépris, c’est simplement parce que je veux me protéger, me préserver d’éventuelles infl uences littéraires. » Citoyen d’un monde fondé sur la connais- sance, Eco arpente les registres de l’histoire au même titre qu’il explore la planète. Le voici par exemple devant la Joconde. Non point celle du Louvre, mais celle du Palace of Living Arts de Buena Park, non loin de Los Angeles. Mona Lisa est fi gurée ici en trois dimensions avec, assis en face d’elle, Léonard de Vinci. Ce qui chez d’autres au- rait suscité le ricanement, provoque chez Eco cette réfl exion lucide. « Ce palais des arts vivants, dit-il, n’est pas là pour tromper le visiteur. Sa devise pourrait bien plutôt se résumer ainsi : “Nous vous donnons la repro- duction pour que vous n’ayez plus besoin de l’original.” » Ainsi une vérité est-elle posée qui donne au faux ce qu’il est aussi, à savoir le statut du vrai. Jeu de miroirs ? Pas seule- ment. Car pour Umberto Eco il s’agit de dé- busquer du sens « là où on ne serait porté à ne voir que des faits ». On ne saurait mieux dé- fi nir le rôle de l’intellectuel, cette vigie qui sonde les profondeurs du monde mais qui sait tout aussi bien brasser son écume. Dans les années 60, Umberto a ainsi fréquenté les membres du Groupe 63, pourfendeurs de la communication de masse et partisans d’une littérature expérimentale. Il s’est également rapproché du Gruppo T, regroupant des ar- tistes (notamment G. Anceschi, D. Boriani ou G. Colombo) dont les œuvres étaient fondées sur des recherches cinétiques. À quoi il faut ajouter, pour parfaire ce por- trait, ses propres travaux sur la scolastique médiévale, sur l’art et l’avant-garde (dont témoigne l’un de ses ouvrages majeurs, l’Œuvre ouverte), sur la sémiotique, ou sur la théorie de la réception (Les limites de l’interprétation). À la différence de Picasso qui affi rmait « je ne cherche pas, je trouve », Umberto Eco, lui ne cesse de chercher pour décrypter – et au bout du compte, il trouve, lui aussi ! En somme, Umberto Eco est un homme moderne qui passe sa vie dans les temps an- ciens. On le sait passionné par la bibliophilie. Il affi rme posséder 1 200 volumes précieux et rares. Il en a bien entendu dressé la liste et, mieux encore, pour chacun, établi une fi che décrivant en détail tous les éléments se rap- portant à l’ouvrage en question. Mais parlez- lui d’Internet. Avec le même élan, il évoque « cette grand-mère de toutes les listes » dont les tentacules se répandent sans discernement. « Internet, dit-il, ne fi ltre pas. Ce n’est pas un instrument de culture. La culture est un ins- trument de conservation mais c’est également un élément de fi ltrage. uploads/s3/ umberto-eco.pdf
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- Publié le Apv 17, 2022
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