1 Le droit d’apparaître Raphaëlle Nollez-Goldbach Doctorante en sciences juridi

1 Le droit d’apparaître Raphaëlle Nollez-Goldbach Doctorante en sciences juridiques et politiques Université Paris 7 Résumé Chez Hannah Arendt l’agir ensemble est ce qui fait monde, un monde commun constitué par l’espace entre les hommes agissant et parlant. Le monde commun se pense en lien avec l’action plurielle, avec un espace d’apparition aux autres. Pluralité, action et apparition sont donc indissociables. En se plaçant dans cette perspective arendtienne on tentera de penser la perte des droits de l’homme comme la perte du droit d’apparition dans l’espace public, comme un mode de disparition, d’invisibilisation. Toutes les citations d’Hannah Arendt de cet article sont tirées de Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 2005 et de Les origines du totalitarisme, Paris, Quarto Gallimard, 2002. Ces deux ouvrages seront mentionnés à la suite des citations comme suit : [CH, x] et [OT, y]. Introduction Je vais parler du droit d’apparaître, de l’espace de l’apparence chez Hannah Arendt. La pensée du monde et du politique se fait chez Hannah Arendt autour des notions d’action, de parole, de pluralité et d’espace de l’apparence. La pluralité humaine caractérise le monde, habité non pas par l’homme, mais par des hommes distincts et uniques. Pour Arendt cette « pluralité d’êtres uniques » [CH, 232] est la condition de l’action et de la parole humaines. Celles-ci révèlent l’unique individualité des hommes. Action et parole « sont les modes sous lesquels les êtres humains apparaissent les uns aux autres », [CH, 232]. Elles fondent la vie parmi les hommes, – ce qui constitue pour Arendt une seconde naissance confirmant la première apparition physique – et permettent aux hommes de se révéler, de faire voir qui ils sont. Action et parole sont donc les conditions du monde commun et de l’humanité de l’homme, dans la mesure où elles fondent « l’apparition dans le monde humain » [CH, 236], l’espace entre les hommes. 2 C’est cet espace créée entre les hommes par l’action et la parole qui constitue l’espace de l’apparence chez Arendt : « c’est l’espace du paraître au sens le plus large : l’espace où j’apparais aux autres comme les autres m’apparaissent, où les hommes n’existent pas simplement comme d’autres objets vivants ou inanimés, mais font explicitement leur apparition » [CH, 258]. L’espace public d’apparence est toujours potentiellement présent et son existence est assurée par le rassemblement d’hommes agissant ensemble. Ainsi la tyrannie, forme par excellence de gouvernement par l’isolement – celui du tyran et celui des sujets isolés les uns des autres – ne produit pas de puissance, i.e. rassemblement d’hommes agissant ensemble, créatrice d’espace de l’apparence. Arendt dans sa pensée de l’action et du monde commun utilise le registre sémantique de la visibilité. Elle parle, « du rayonnement », de « l’illumination », de la « lumière » de cette sphère publique1. Ainsi, si l’agent se révèle dans l’action, cette action appelle « la lumière éclatante […] qui n’est possible que dans le domaine public » [CH, 237]. C’est cette notion d’espace d’apparence qui nous intéresse ici. Notion qui est couplée avec la théorie des droits d’Arendt, le droit d’avoir des droits notamment. Elle renvoie à une compréhension de la perte des droits comme mode de disparition, d’invisibilisation et elle permet de penser un droit d’apparition. 1. Droit d’avoir des droits et droit d’apparition Un des concepts clefs de la théorie politique d’Hannah Arendt concernant les droits de l’homme réside dans sa célèbre expression du « droit d’avoir des droits ». Celui-ci participe d’une double refondation après la chute de l’État-Nation et l’horreur des camps, en tant que fondement des droits de l’homme, suivant l’annonce de leur « fin », dans un droit au politique et au monde commun, afin d’empêcher l’exclusion de l’humanité dont ont été victimes les sans-droits. Mais Arendt définit également le droit d’avoir des droits dans le cadre de sa refondation d'une pensée de l’action, qui est au centre de toute sa philosophie, et qui se pense autour de droits de l’homme centrés sur un droit à l’action plurielle. Le droit d’avoir des droits est avant tout le droit de participation à une communauté politique agissante. Il s’agit du droit pour les hommes d’être jugés pour ce qu’il pensent ou font, contrairement au système totalitaire où dans les camps « l’innocence, dans le sens de la 1 Seyla Benhabib, The Reluctant modernism of Hannah Arendt, Thousand Oaks, London, New Delhi, Sage Publications, 1996, p.127. 3 totale absence de responsabilité, était le signe de leur état de sans-droits tout comme elle était le sceau de leur perte de tout statut politique » [OT, 597]. Le droit d’avoir des droits c’est le droit à la participation au monde commun, le droit au politique, partant du fait que « priver un individu de ses droits fondamentaux, c’est d’abord le priver de la capacité du politique2 ». Le droit d’avoir des droits, en tant que droit à une communauté et droit au politique, est également gage d’un droit à un espace d’apparence, puisque c’est l’action et la parole plurielle qui fonde le domaine public de l’apparence. Arendt, à travers le droit d’avoir des droits, fait une tentative de refondation des droits de l’homme, par un dépassement de leur fondement dans l’État-Nation – dont elle a montré l’échec à assurer leur protection – et dans les droits naturels – car à l’inverse des théories naturalistes qui proclament que les hommes sont naturellement égaux, Arendt affirme que l’égalité des hommes est « seulement une égalité de droits, c’est-à-dire une égalité humaine dans ses intentions » [OT, 517]. Or le droit d’avoir des droits n’est garanti à un homme que par son statut de citoyen et non par l’appartenance au genre humain, comme la situation des sans-droits le démontre. Arendt cherche par ce concept à ancrer les droits dans une communauté politique universelle, dans une humanité politique. Le droit d’avoir des droits comme droit à la participation à une communauté politique, droit à l’action et droit à un espace de l’apparence n’est plus assuré aux hommes ayant perdu leur nationalité, leur citoyenneté. Ces sans-droits subissent deux pertes, celle d’une communauté et celle d’un statut juridique. La perte de participation au monde commun a alors pour conséquence une exclusion de l’espace de l’apparence et la perte des droits fonctionne comme disparition, invisibilisation. C’est pourquoi « la citoyenneté politique (qui est un mode de l’agir) […] doit être pensée sur le mode d’un agir-ensemble, lui-même indissociable d’un “apparaître-commun-des êtres” dont la condition impérative est l’institution et la préservation d’un espace public d’apparitions3 ». Redéfinir les droits par le biais du droit d’avoir des droits et d’un droit à l’apparition revient ainsi à les repenser dans le contexte d’une communauté politique agissante, créatrice de visibilité. Par ailleurs, c’est à partir de l’expérience totalitaire des camps qu’Arendt pense son concept de droit d’avoir des droits. La perte des droits ne signifie pas simplement une perte de 2 Anne-Marie Roviello, Sens commun et modernité chez Hannah Arendt, Bruxelles, Éditions Ousia, 1997, p. 206. 3 Étienne Tassin, « La phénoménologie de l’action, une politique du monde », in Hannah Arendt, L’humaine condition politique, Étienne Tassin (dir.), Paris, L’Harmattan, 2001, p. 57. 4 liberté comme lors de la perte de ses droits de citoyen, par exemple dans le cas d’un prisonnier dont le droit à la liberté est pour un temps suspendu. La perte des droits de l’homme empêche selon Arendt « jusqu’à la possibilité de lutter pour la liberté » [OT, 600], impliquant l’exclusion de la communauté et du politique. Et puisque on est face à quelque chose de plus fondamental que la liberté et la justice, qui sont des droits du citoyen [OT, 599], les individus privés de droits de l’homme perdent leur « droit d’agir » [OT, 599], leur droit d’avoir des droits. Donc la perte des droits est « la perte du droit à la pluralité, ou encore du droit à l’apparaître4 ». Les hommes déchus de leurs droits se trouvent ainsi rejetés dans l’obscurité propre aux sans-droits, dans l’ombre de la communauté dont ils sont exclus. Le droit d’avoir des droits est ainsi identifié comme l’objet de cette perte par Arendt, qui le construit comme son exact opposé, théorisant un droit à la participation à une communauté, au politique, à l’action et à l’apparition, dans le but d’empêcher toute résurgence de cette exclusion totale et destructrice réalisée par le système concentrationnaire et qui a consacré la « fin » de droits pourtant proclamés inaliénables. Les camps ont rendu les hommes superflus, selon le terme d’Arendt, faisant de chaque homme une cible de la terreur et de la domination totale. Arendt vise à rendre impossible l’exclusion dont les hommes ont été victimes, celle du politique et de l’action, du monde commun seul garant de l’égalité des hommes. Elle cherche à interdire toute disparition, toute invisibilisation, l’espace de l’apparence étant le garant de l’humanité des hommes. 2. Droit à l’action et droit d’apparition Arendt utilise également le droit d’avoir des droits pour refonder une philosophie de l’action, perdue dans les camps (et leur réaction). Une philosophie uploads/S4/ le-droit-d-x27-apparaitre-arendt.pdf

  • 83
  • 0
  • 0
Afficher les détails des licences
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise
Partager
  • Détails
  • Publié le Fev 05, 2022
  • Catégorie Law / Droit
  • Langue French
  • Taille du fichier 0.0293MB