1 L’analyse du cours d’action : des pratiques et des corps Jacques Fontanille 1

1 L’analyse du cours d’action : des pratiques et des corps Jacques Fontanille 1. Les pratiques comme langages 1.1. La signification d’un cours d’action 1.2. Les règles du déploiement syntagmatique 1.3. Les valeurs praxiques 1.4. Points critiques et marquages : vers une sémiotique de l’empreinte 2. Le cours du sens et son accommodation 2.1. La séquence de l’accommodation a– L’ouverture modale et les « possibles du sens » b– L’engagement et la schématisation c– La régulation d– L’accommodation 2.2. Le modèle de l’accommodation efficiente 3. L’empreinte des interactions pratiques 3.1. L’empreinte comme signifiant des interactions révolues et à venir 3.2. L’empreinte comme signifiant en quête de son signifié 3.3. Les figures du corps et la typologie des empreintes Des formes de l’empreinte aux processus interprétatifs Concordance, discordance et règles d’interprétation La question est posée : la sémiotique peut-elle utilement s’intéresser aux pratiques en tant que telles, c’est-à-dire considérées comme des cours d’action ouverts et fluctuants ? La question est redoutable, dans la mesure où toute la méthodologie sémiotique d’inspiration greimassienne repose sur le principe de la textualité, c’est-à-dire un type de sémiotiques- objets fermées, achevées et stabilisées, à la différence de la sémiotique peircienne, qui repose sur le principe de l’interprétation infinie ; les seules ouvertures qu’on prête à ces sémiotiques- objets fermées sont d’un côté la pluri-isotopie, qui autorise des lectures diverses et hiérarchisées, et de l’autre l’intertextualité, qui ouvre chaque sémiotique-objet sur la diversité des connexions avec d’autres sémiotiques-objets, des cotextes et des contextes. Pourtant cette question mérite d’être posée et mise en débat au sein même des sémiotiques à vocation textuelle. Si les expressions « énonciation en acte », « praxis énonciative », « sémiose vivante » ont un sens, ce ne peut être que celui d’un cours fluctuant qui, justement, dans le déroulement syntagmatique lui-même, cherche sa signification, qui s’efforce de la stabiliser, qui la construit en interaction permanente avec d’autres cours d’action, et avec d’autres pratiques. La proposition qui consiste à distinguer plusieurs niveaux de pertinence du plan de l’expression (ou « plans d’immanence ») a déjà pour objet d’ouvrir la recherche sémiotique au-delà des limites du texte, en définissant plus précisément la place du texte dans un ensemble plus vaste. Mais cette proposition n’est elle-même pertinente que si on parvient à assumer la différence de constitution sémiotique de chacun de ces plans, si l’on parvient à se convaincre que les significations respectives d’un signe, d’un texte, d’un objet, d’une 2 pratique, d’une stratégie ou d’une forme de vie, se donnent à saisir sous des espèces différentes, et par des méthodes et des opérations au moins en partie différentes. En d’autres termes, si la justification de ces différents plans d’immanence tient au fait que leur analyse rencontre, d’un plan à l’autre, des discontinuités – au sens de l’analyse continue et discontinue chez Hjelmslev – alors il faut pouvoir rendre compte de ces discontinuités, et donc de la spécificité sémiotique de chacun de ces plans. La démonstration de ces différences de pertinence a été faite naguère pour le signe et le texte, et il reste à la tenter pour les pratiques, ainsi que pour les autres types de sémiotiques-objets, dont la liste n’est pas nécessairement close. 1. Les pratiques comme langages Le sémioticien ne s’intéresse pas aux pratiques en général, mais en ce qu’elles produisent du sens, et en tant que type particulier de sémiotique-objet ; la spécificité de l’approche sémiotique, parmi toutes celles des autres sciences humaines et sociales, implique que toute tentative de compréhension et d’interprétation de quelque objet d’étude que ce soit réponde à deux questions préliminaires :  (i) en quoi la compréhension de l’objet d’étude implique-t-elle une forme spécifique qui en produit la signification et les valeurs, et qui en fait un « objet sémiotique » ?  (ii) quel est le modus operandi de la production et/ou de la génération de cette signification ? En réponse à ces deux questions, l’analyste s’intéressera donc à la fois aux propriétés caractéristiques de la relation sémiotique, et au processus de constitution de cette signification. 1.1. La signification d’un cours d’action C’est très précisément, pour ce qui concerne les pratiques, ce qui fait la différence avec l’approche du sociologue ou de l’ethnologue : (i) d’un côté, les pratiques ne peuvent être dites « sémiotiques » que dans la mesure où, a minima, elles sont constituées d’un plan de l’expression et d’un plan du contenu, et (ii), de l’autre, elles produisent de la signification dans l’exacte mesure où une pratique est un agencement d’actions qui construit, dans son mouvement même, la signification d’une situation et de sa transformation. À la différence d’une action textualisée et finie, dont la signification est toute entière contenue dans le sens de l’objet visé par l’action (l’objet de valeur), une action considérée dans son cours pratique doit sa signification à l’agencement même du cours de cette pratique ; en d’autres termes, le processus de la production de cette signification est l’agencement syntagmatique lui-même. Inversement, rechercher le sens visé et clos d’une action en cours, focalisé sur l’objet de valeur revient à la traiter comme un texte narratif. Le même objet d’analyse peut recevoir les deux types d’approches, alternativement ou successivement, mais cela revient à accepter la spécificité et la complémentarité de deux points de vue méthodologiques différents. Le point de vue textuel part du principe que la clôture en elle-même est signifiante, et notamment que la « fin » d’un récit est porteuse du « dernier mot » de l’histoire, et qu’elle en boucle la signification ; le point de vue pratique part du principe que les éventuelles bornes et cadres de l’objet ne sont pas en elles-mêmes 3 signifiantes, et qu’il faut rechercher le sens dans les agencements du cours d’action en tant que « cours ». Par conséquent il est possible de traiter un texte ou une peinture sous le point de vue pratique, en focalisant le modus operandi de leur production et/ou de leur interprétation, et sans tenir pour pertinent le fait que ce texte ou cette peinture sont « achevés ». De la même manière, il est tout aussi possible de textualiser une conversation, une pratique de jeu ou tout autre séquence de cours d’action, en décidant que les bornes en sont pertinentes, et qu’elles vont donc contribuer à la constitution d’un sens global de l’objet. Le fait que le cours d’action des pratiques quotidiennes soit très souvent lui-même borné, souvent pour des raisons de compatibilité avec d’autres pratiques concurrentes, parfois pour de simples raisons culturelles, n’est donc pas un argument contre leur traitement en tant que pratiques. Un repas a nécessairement un début et une fin (bien que le développement des habitudes de grignotage remette en cause cette norme culturelle), mais cela ne signifie pas pour autant que l’analyse doive nécessairement considérer ces deux bornes comme pertinentes pour sa signification : elles peuvent l’être, dans la perspective d’une « textualisation » ou d’une « narrativisation » du repas ; elles peuvent ne pas l’être, dans la perspective d’une « praticisation » du repas. On fera donc l’hypothèse que les pratiques se caractérisent et se distinguent principalement par le rôle du cours d’action dans la production de formes signifiantes, et spécifiquement des valeurs pratiques, suscitées et exprimées par la forme des cours d’action, dans le « grain » le plus fin de leur déploiement spatial, temporel, aspectuel, modal et passionnel. La valeur des pratiques ne se lit donc pas dans le contenu des objets de valeur visés, à la différence du faire narratif textualisé et considéré comme une transformation élémentaire. Ce dernier, en effet, s’interprète en partant de la confrontation entre une situation finale et une situation initiale, et, dès lors, la signification et les valeurs impliquées dans chacune des étapes du parcours doivent être exclusivement déduites rétrospectivement à partir des valeurs mises en jeu dans cette transformation constatée ; le détail des « péripéties » et les modulations des agencements stratégiques et tactiques du cours d’action n’affectent en rien les valeurs associées à l’objet visé, construit ou acquis. En revanche, les valeurs d’une pratique ne peuvent être déduites rétrospectivement à partir d’une transformation constatée in fine, car une pratique est un déroulement ouvert en amont et en aval, qui n’offre aucune prise pour une confrontation entre une situation initiale et une situation finale. Si les pratiques n’ont pas à proprement parler d’« objets de valeur », elles ont néanmoins des « objectifs » et des « horizons de référence » axiologique ; un « objectif » est certes visé, mais il se différencie d’un « objet de valeur » au moins pour deux raisons :  (i) un objectif est de nature projective : l’action le construit dans son cours même, alors qu’un « objet de valeur » ne peut être fermement déterminé que rétrospectivement, par confrontation de la situation finale avec la situation initiale ;  (ii) un objectif est toujours révisable et adaptable : par définition, étant de nature projective, il participe aux régulations de l’accommodation syntagmatique, qu’il détermine, mais dont il reçoit uploads/Finance/ samir-badir-semiotique.pdf

  • 86
  • 0
  • 0
Afficher les détails des licences
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise
Partager
  • Détails
  • Publié le Dec 15, 2022
  • Catégorie Business / Finance
  • Langue French
  • Taille du fichier 1.0544MB