66 Chapitre VI Divination C’est la lecture d'un article de Marcia Ascher consac
66 Chapitre VI Divination C’est la lecture d'un article de Marcia Ascher consacré aux propriétés mathématiques de la divination à Madagascar qui nous a décidé, en juin 2000, à entreprendre une recherche dans ce pays, dans le but de mener conjointement analyse mathématique et enquête de terrain1. Les études mathématiques consacrées à la géomancie, dans sa forme malgache, ou dans ses variantes africaines et arabes, abordent les propriétés formelles du système in abstracto, indépendemment des processus mentaux effectivement mis en œuvre par les devins. De nombreuses questions restent ouvertes concernant la relation entre le modèle mathématique de la divination, et la réalité des connaissances de ceux qui la pratiquent. Quelle forme de rationalité gouverne les actions des devins ? En fin de compte, cette question est celle de l'universalité de la pensée rationnelle, et de la place qu'elle occupe dans les savoirs des sociétés de tradition orale. Il s’agit d’un débat ancien, qui remonte au début du XXe siècle, avec la théorie de la « mentalité primitive » de Lévy-Bruhl, et qui se prolonge sous diverses formes, par exemple dans les analyses d'Evans-Pritchard sur la sorcellerie Zandé. Les notions de point de vue et de contexte sont essentielles dans ces discussions. Pour prendre un exemple près de nous, les poids et mesures expriment une logique de l’action : une unité systématique comme l’hectare (10.000 m2) s’est implantée difficilement chez les paysans, parce que ceux- ci préféraient l’acre (5.200 m2), qui mesurait exactement la surface qu'un équipage de boeufs pouvait labourer en un jour. Les recherches actuelles en sciences cognitives dans l'étude de la rationalité, menées principalement dans le contexte occidental, ont beaucoup à gagner des progrès qui seront accomplis dans l’étude de la rationalité des savoirs et des actions dans les sociétés de tradition orale. Le travail que nous avons entrepris depuis 2000 sur la géomancie à Madagascar s’efforce d’aller au-delà des énoncés mathématiques, pour accéder aux mécanismes mentaux qui « incarnent » les différentes propriétés étudiées. L'originalité de cette approche est d'associer des chercheurs en anthropologie, en psychologie cognitive, et en intelligence artificielle, qui mettent en commun leurs compétences au service d'une méthodologie pluridisciplinaire. Les enquêtes ethnographiques permettent de recueillir les connaissances des devins, ainsi que les données contextuelles, avec l’aide de la vidéo pour capter certaines explications gestuelles, ou décomposer certaines constructions. Elles sont ensuite prolongées par des traitements informatiques modélisant les propriétés formelles du système, et des tests de psychologie cognitive, qui tentent d’expliciter certaines opérations mentales particulières. Tous ces aspects sont finalement coordonnés dans l'élaboration d'hypothèses sur la manière dont la rationalité apparente des traces laissées par les devins (les tableaux de graines) s'articule avec les modes de penser qui les ont produites2. La tradition de la géomancie d’origine arabe La divination malgache, appelée sikidy3, est une pratique en usage sur toute l'île, qui 1. Marcia Ascher, « Malagasy Sikidy: A Case in Ethnomathematics », Historia Mathematica, 24, 1997, p. 376-395. 2. Ce projet de recherche portant sur l'étude des mathématiques de la divination sikidy à Madagascar a été financé par l'action incitative Cognitique du ministère de la recherche, pendant la période 2001-2004, et poursuivi en 2004-2007 dans le cadre de l'action concertée incitative « Histoire des savoirs ». Il associe l'équipe d'intelligence artificielle du GREYC à Caen (CNRS UMR 6072), le laboratoire de psychologie cognitive de Caen (EA 1774) et le laboratoire CNRS UMR 8574 du Musée de l'Homme. 3. Ou sikiliy dans le dialecte du Sud, les « d » étant souvent remplacés par « l » quand on passe du malgache officiel au parlé du Sud. 67 consiste à disposer sur le sol des graines de fano (une sorte d'acacia), sous la forme d'un tableau, dans le but de lire la destinée à travers certaines configurations de graines qui apparaissent dans ce tableau. La procédure de placement des graines comporte une partie produite au hasard (où se manifeste la destinée), et une partie construite à partir de la précédente selon des règles précises. Cette partie calculée du sikidy, qui permet en quelque sorte de « décoder » le message contenu dans la partie aléatoire, met en œuvre des propriétés formelles élaborées qui sont celles d'une véritable structure algébrique. Les devins sont appelés mpisikidy (« celui qui pratique le sikidy »), ou ombiasy, c’est-à-dire guérisseurs, et ils sont des spécialistes reconnus par la société, leurs compétences étant le fruit d’une assimilation de techniques complexes (contrairement aux possédés, dont la capacité à faire parler les esprits semble résulter, à Madagascar, d’une révélation soudaine). Les principes du sikidy sont directement empruntés à la géomancie arabe, qui s'est diffusée en Afrique dans le sillage de l'Islam. La géomancie est décrite dès le Moyen-âge, dans des traités en arabe ou en latin. En occident, les premiers textes datent du XIIe siècle, comme le traité Ars geomancie de Hugues de Santalla. À Madagascar, la géomancie est arrivée sans doute par le Sud-Est, chez les Antaimorona (l’une des dix-huit ethnies de Madagascar), où l’influence arabe est la plus forte. Les Malgaches semblent s'être fait une spécialité de ce mode de divination, qui s’est implantée dans tout le pays. Elle y est attestée depuis des temps très anciens, et il en existe de nombreuses descriptions. Dès 1661, l’un des premiers occidentaux voyageant à Madagascar, Etienne de Flacourt, en a donné un témoignage détaillé dans son Histoire de la grande isle de Madagascar. Figure 6.1. Devins antandroy photographiés par Raymond Decary en 1924. La source ethnographique de référence concernant le sikidy est le travail d'un ancien administrateur colonial et grand connaisseur des traditions malgaches, Raymond Decary (1891-1973), qui a photographié des devins dès le début du XXe siècle4. Arrivé à Madagascar en 1916 à la suite d’une blessure pendant la Première guerre mondiale, ce militaire passionné de botanique s’est d’abord consacré à l’étude de la flore, particulièrement fascinante dans cette île du fait de son isolement des autres continents. On lui doit le recensement de plus de 2000 espèces végétales. Nommé dans l’Androy, région aride et mal connue au Sud du pays, il 4. Cette photo est tirée du beau livre de Martine Balard qui retrace la carrière de Raymond Decary, Madagascar 1916-1945. Les regards d’un administrateur-ethnographe : Raymond Decary, La Réunion, Azalées Éditions, 2002. 68 apprend à connaître la population indigène, et son intérêt pour le pays et ses habitants le conduit à choisir en 1921 la carrière d’administrateur civil. Il restera à Madagascar jusqu’en novembre 1944, soit pendant vingt-neuf ans environ, occupant différents postes dans presque toutes les régions de l’île, et il laisse une œuvre ethnographique de première importance. Son étude sur le sikidy, achevée en 1941, puis remaniée en 1948, est restée longtemps inédite, jusqu’à ce qu’en 1970, Jacque Faublée prenne l’initiative de la publier, avec l’aide de Marcelle Urbain-Faublée, qui a assuré la refonte des deux versions5. L’aspect algébrique de la divination sikidy a fait l’objet de plusieurs études. L’une d’elles est celle de Marcia Ascher. Une autre est un article non publié de Manelo Anona, mathématicien spécialiste de géométrie différentielle de l'université de Tananarive6. Leurs informations sont tirées de l’ouvrage de Raymond Decary, ainsi que d’un autre travail réalisé plus récemment par un anthropologue de l'université de Tuléar, Jean-François Rabedimy, qui fournit également de nombreuses observations sur le sikidy très importantes pour notre sujet, comme on le verra.7 De façon plus large, la géomancie africaine telle qu’elle est pratiquée au Tchad, a donné lieu à un important travail de formalisation mené par Robert Jaulin, en collaboration avec les mathématiciens Robert Ferry, Françoise Dejean, Bernard Jaulin (son frère) et Ramdane Sadi8. La construction des tableaux géomantiques La séance de divination commence par le brassage des graines répandues sur le sol, et la récitation de diverses incantations. Le devin prend ensuite deux poignées de graines, au hasard et dont il ne connaît pas le nombre de graines, qu'il pose en tas devant lui. Puis il retire les graines deux par deux avec l'index et le majeur. Il n’est intéressé que par le reste de cette élimination par paires, c’est-à-dire le reste de la division par deux du nombre initial de graines dans chaque poignée. En conséquence, le reste ne peut prendre que deux valeurs, un ou deux (on garde deux au lieu de zéro quand le nombre de départ est pair). Figure 6.1. Tirage de deux poignées de graines, puis élimination des graines par paires (cliché Victor Randrianary 2000). Ce reste, déterminé par le nombre de graines contenues initialement dans la poignée, 5. Raymond Decary, La Divination malgache par le sikidy, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1970. 6. Manelo Anona, « Aspects mathématiques du sikidy », Université d'Antananarivo, Département de mathématique et informatique, manuscrit, 2001. 7. Jean-François Rabedimy, Pratiques de divination à Madagascar. Technique du Sikidy en pays sakalava-menabe, Paris, ORSTOM, n°51, 1976. Lors des différents séjours que nous avons effectués à Madagascar, nous avons pu rencontrer ces deux chercheurs, Manelo Anona et Jean-François Rabedimy, que nous remercions pour leur accueil. 8. Voir par exemple l’ouvrage classique de Robert Jaulin, La géomancie. Analyse formelle, notes mathématiques de Robert Ferry uploads/Geographie/ divination-pdf.pdf
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- Publié le Mai 19, 2021
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