M. Guo trouve son quartier plus tran- quille – même s’il a désormais son com- m
M. Guo trouve son quartier plus tran- quille – même s’il a désormais son com- merce à Aubervilliers. Toutefois, il observe que «la violence d’aujourd’hui est bien plus dangereuse. Avant, les voleurs ne prenaient que les sacs et l’argent; maintenant, ils frappent d’emblée leurs proies.» En témoigne la mort à Aubervilliers de Zhang Chaolin, ouvrier chinois de 49 ans battu par trois jeunes, qui a donné lieu à un gigantesque rassemblement, le 4 septembre 2016 : 50 000 personnes (15500 selon la police) – majoritairement des Chinois, mais aussi des Vietnamiens, des Cambodgiens, des Coréens, etc., tous âges et professions confondus – se sont réunies place de la République à Paris, aux cris de «Liberté, égalité, fraternité et sécurité». Lancée par 64 organisations chinoises et asia- tiques, comme l’Association des Chinois résidant en France, celle des jeunes Chi- nois de France ou celle des commerçants, la manifestation a impressionné par le certains habitent en banlieue. Quand les frontières chinoises s’ouvrent, à partir de 1979, des habitants de Wenzhou rejoi- gnent leurs compatriotes. Une autre vague est partie du Dongbei, qui regroupe les provinces du Nord-Est (Liaoning, Heilongjiang, Jilin), dans les années 1990-2000, après les restructura- tions et les licenciements massifs dans l’industrie lourde. Ils se retrouvent dans le quartier de Belleville à Paris. Quant aux grossistes et aux sociétés d’import- export, principalement dirigées par des Wenzhou, le prix de l’immobilier et les difficultés de stationnement les ont pous- sés en banlieue, et notamment à Auber- villiers, dans des anciens dépôts. Entre 4000 et 5000 Chinois y travaillent, dont 30% sont venus du Dongbei (5). Leur présence dans le commerce et la confection apparaît souvent comme le signe de la réussite économique de leur communauté : 35 000 commerces de proximité, tels que restaurants, épiceries, fleuristes ou bars-tabacs, seraient déte- nus par des Chinois de France. on sait moins qu’ils sont bien représentés dans les professions libérales (avocats, archi- tectes...) (6) et aux postes d’encadre- ment: 27 % des descendants de parents asiatiques appartiennent à la catégorie des cadres, contre 16,7% pour l’ensem- ble de la population active française (7). Enfin, les étudiants chinois ont pris le chemin des universités et des grandes écoles françaises. À la rentrée 2015, ils étaient 28043 à s’y être inscrits, soit le deuxième groupe d’étudiants étrangers * Journaliste. par des sans-abri. Pourquoi ces idiots [les Français] les entretiennent-ils ? » Dans cette ambiance survoltée, M. You Feiran, lui-même arrivé en France à l’âge de 10 ans, tente de calmer le jeu: « Ces Tibétains sont comme les autres demandeurs d’asile. Des associations s’occupent d’eux.» Peine perdue: certes, lance un autre membre, «la France n’est pas une poubelle, mais elle a accueilli beaucoup de déchets ». Rencontré un mois plus tard, M. You Feiran relativise cette passe d’armes. Il assure que ce genre de réflexion émane souvent de per- sonnes ayant « subi des injustices ou entendu des propos racistes qui sont assez répandus dans notre société». 5 LE MONDE diplomatique – AVRIL 2017 4 UNE MINoRITÉ CoNFRoNTÉE AUx AGRESSIoNS Français d’origine chinoise, AVRIL 2017 – LE MONDE diplomatique PAR ZHANG ZHULIN * Longtemps restés discrets, les Chinois de France ont fait irruption dans le paysage en organisant une puissante manifestation en septembre 2016 : ils réclamaient plus de protection à la suite de l’agression mortelle d’un des leurs. Une unité qui n’allait pas de soi. À la différence de ses aînés, la deuxième génération veut combattre les préjugés dont elle est victime. THOMAS SAUVIN. – « Beijing Silvermine, A-10660-03 » (Mine d’argent de Pékin), 1985-2005 © THOMAS SAUVIN, COURTESY GALERIE PARIS-BEIJING certaine maturité». Les représentants de la deuxième génération, explique-t-elle, ont 30 ans et plus; ils ont connu les deux manifestations de 2010 et 2011, et ils veu- lent «être considérés comme pleinement français». Ils ont profité de l’essor des réseaux sociaux pour communiquer, tout en obtenant l’appui des anciens. Le secret de la réussite. Certes, le discours uniquement en chi- nois de Mme Lu Qinjiang, conseillère à l’ambassade de Chine, a laissé perplexe. Aujourd’hui encore, M. Wang Rui répète que «les jeunes étaient contre cette invi- tation», dont il pense qu’elle a terni le mouvement. Ils étaient également oppo- sés à tous les discours politiques de diri- geants français. Wang Simeng assure que si le mouve- ment s’était produit il y a vingt ans, «l’ambassade de Chine n’y aurait pro- bablement pas assisté, car les diasporas étaient délaissées». Pour elle, il s’agit d’une récupération politique: «Désor- mais, la Chine estime que la diaspora compte et qu’elle a un rôle à jouer – un rôle économique ou de communication.» Mais pas sûr que la nouvelle génération, qui se vit française à part entière, soit sur la même longueur d’onde. Ce n’est pas un hasard si, face à l’impressionnante foule massée place de la République, M. Wang Rui répétait dans le micro : « Cette manifestation est à nous, les manifestants!» ZHANG ZHULIN. ET AUx STÉRÉoTYPES l’affirmation d’une communauté Les oubliés de la Grande Guerre «L’ACCÈS des estaminets est interdit aux travailleurs indigènes chinois.» Un murmure de stupéfaction parcourt l’assemblée réunie dans une salle municipale archicomble de Saint-Valery-sur-Somme quand Ma Li projette l’image de cet arrêté militaire français datant du 31 mars 1917. Quelques minutes plus tôt, cette professeure de l’université du Littoral- Côte d’Opale à Boulogne-sur-Mer montrait l’échange épistolaire entre un fonctionnaire et un élu du Nord furieux d’avoir surpris plusieurs Chinois qui cultivaient leurs légumes sur les pâtures communales. Ce soir d’octobre 2016, Ma Li répond à l’invitation de la Société d’archéologie et d’histoire. Originaire de Canton, elle enquête sans relâche depuis son arrivée, en 2003, sur la vie méconnue des 140000 paysans chinois enrôlés en France, avec 400 interprètes, pendant la première guerre mondiale. Au même moment, l’empire russe en acheminait 200000, par l’intermédiaire de recruteurs privés, jusqu’aux forêts de Sibérie, aux usines de Moscou, aux mines de charbon de Donetsk ou au chantier du chemin de fer reliant Petrograd (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) au port de Mourmansk. Après l’effon- drement du régime tsariste, 40000 d’entre eux environ intégrèrent les forces combattantes de l’Armée rouge. Ceux qui débarquèrent sur le sol français dès le 24 août 1916 devaient pallier le manque de bras dans les usines et œuvrer dans les bases arrière des armées alliées. Un officier retraité des troupes coloniales, Georges Truptil, fut missionné à Pékin pour dénicher ces travailleurs. Il trouva un interlocuteur auprès de Huimin, une compagnie privée créée par des officiels chinois pour sauvegarder l’apparence de la neutralité du pays dans le conflit, proclamée par le gouvernement d’alors. Truptil fut rapidement suivi par les Britanniques, qui s’appuyèrent sur des pasteurs anglicans installés dans les campagnes du Shandong, dans l’est de la Chine: «Ils recevaient une prime de 17 shillings par tête», affirme la chercheuse. L’empire colonial britannique est rodé à cet exercice: entre 1903 et 1910, il a expédié 64 000 travailleurs chinois vers les mines d’or sud-africaines. Les témoignages que Ma Li recueille en Chine auprès de quarante-cinq familles de descendants de travailleurs viennent compléter les informations distillées par les archives militaires. «Parmi ces Chinois, 88 % étaient des paysans illettrés qui ont subi eux aussi le traumatisme de la guerre. Ils ne parlaient pas beaucoup de leur expérience française, et seuls quelques immigrés ont laissé des notes. Leurs témoignages sont précieux», affirme-t-elle. Et de préciser: «Nous savons qu’ils étaient, pour la grande majorité, originaires de la province du Shandong et âgés de 16 à 40 ans.» Quarante mille Chinois ont été placés sous autorité française, avec des contrats de cinq ans et un salaire de 5 francs par jour pour l’ouvrier qualifié, négocié par la Confé- dération générale du travail (CGT). Ils faisaient tourner les usines – comme les ateliers d’artillerie du Creusot –, déchar- geaient les bateaux dans les ports de Marseille, du Havre ou de Dunkerque, puis creusaient les tranchées des poilus, dans la Marne, sur le front de l’Est. Cent mille ont travaillé sous commandement britannique avec des contrats de trois ans. Ma Li commente: «Les Anglais étaient les plus pingres. Jamais plus de 1,50 franc par jour, alors que le danger était plus grand.» Soit un dixième du salaire ouvrier français de l’époque. Creuser les tranchées, déminer les terres... Les Chinois au service des forces du Commonwealth entretenaient les routes et les rails de l’arrière-front, mais creusaient aussi les tranchées de la Somme et de l’Artois, et ramassaient les dépouilles de soldats pour les enterrer. Autour de Lens et de la crête de Vimy, dont les Canadiens s’emparèrent en avril 1917, ils ont déminé les terres pour les rendre aux agriculteurs, ont évacué les gravats des villages bombardés pour faciliter le retour des populations – des éboueurs de guerre, en quelque sorte. Comme l’explique Ma Li, «il était très dangereux de manipuler les obus non explosés. Or ils n’étaient pas payés pour une tâche pareille. Ces munitions étaient alors rassemblées dans des trous, puis recouvertes à la va-vite de ferraille et de terre. C’était leur technique.» Une pratique que nous confirme M. Frédéric Willemetz, démineur uploads/Geographie/ franc-ais-d-x27-origine-chinoisem-l-x27-affirmation-d-x27-une-communaute.pdf
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- Publié le Nov 14, 2022
- Catégorie Geography / Geogra...
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