Sarah GruSzka Mots du pouvoir et de l’intime dans Leningrad assiégé La question
Sarah GruSzka Mots du pouvoir et de l’intime dans Leningrad assiégé La question du rapport des citoyens soviétiques à l’État, qui a fortement attiré l’attention des chercheurs depuis l’ouverture des archives au début des années 1990, se pose avec acuité dans le cadre d’un des épisodes les plus tragiques de la guerre germano-soviétique: le siège de Leningrad. En effet, celui-ci s’inscrit à la fois dans le contexte du régime stalinien, où « l’état d’esprit » (nastroenie) des individus continue d’être scrupuleusement observé et consigné dans les multiples rapports des divers échelons administratifs, provoquant parfois l’arrestation et l’exécution, alors même que la mortalité est déjà massive. Il se situe, en outre, dans le contexte d’une guerre d’une violence inouïe, productrice de grands bouleversements dans l’univers mental des Soviétiques, une guerre que les habitants de Leningrad – consi- déré comme une « ville-front » – ressentaient quotidiennement du fait des bombardements et des pilonnages constants de l’artillerie, des destructions, et surtout des pénuries consécutives à l’encerclement d’une ville de trois millions d’habitants. après avoir envisagé de prendre la ville d’assaut en août 1941 – soit deux mois après l’invasion de l’u.r.S.S. –, Hitler décide de « raser Leningrad de la surface de la terre » puis de refuser toute capitula- tion 1. Entre septembre 1941 et janvier 1944 (mois où le blocus est définitive- ment levé), le siège de Leningrad a causé la mort de près d’un million de civils – bien que ce chiffre, longtemps falsifié dans l’historiographie sovié- tique, continue d’être discuté aujourd’hui –, soit un tiers de la population d’avant-guerre. Le siège de Leningrad semble être un terrain d’observation privilégié des rapports des individus à l’État, notamment sous l’angle de la propagande, de sa réception et de son efficacité. Peu traitée jusqu’alors 2, la propagande du siège, d’une part, est semblable à celle qui prévaut dans le reste du pays, donc redoublée dans le cadre de la « Grande Guerre patriotique », les dirigeants locaux se contentant d’exécuter les ordres émanant du gouvernement central et, d’autre part, elle présente certaines spécificités dues notamment à un isolement de la ville par rapport au centre moscovite qui permet une relative marge de manœuvre. En outre, elle est double: les habitants sont la cible de la propagande soviétique et – aspect plus méconnu – d’une propagande nazie obstinée, omniprésente et protéiforme. L’importance de la guerre psycholo- gique était bien comprise par les deux camps dans ce contexte d’une ville Sarah GruSzka est doctorante à l'université Paris-Sorbonne sarahanna.gruszka@gmail.com LA REVUE RUSSE 42, 2014, p. 53-64. SaraH GruSzka 54 affamée dont les dirigeants pouvaient vite perdre le contrôle si les habitants transformaient leur mécontentement en remise en question de la responsabi- lité des pouvoirs, en révolte, voire en volonté de déclarer Leningrad ville ouverte. Qu’elle soit donc soviétique ou nazie, la propagande est une vérita- ble arme de guerre, un facteur décisif de contribution à la mobilisation et à la victoire. De la part des nazis, les habitants de la ville assiégée sont soumis à un matraquage permanent sous la forme de tracts jetés des avions allemands par centaines de milliers, voire par millions, enjoignant les citoyens à cesser toute résistance et à se retourner contre les « commissaires et youpins exter- minateurs 3 ». Du côté soviétique, afin de s’assurer la mobilisation des citoyens et de contrer l’influence de la propagande nazie, tout est mis en œuvre pour renforcer un patriotisme potentiellement émoussé pendant les années de terreur. Éclipsant le discours de classe et la thématique révolution- naire, le patriotisme devient le thème central de la propagande, l’exemple emblématique étant le discours de Molotov du 22 juin 1941 qui qualifie la guerre de « grande » et de « patriotique », une dénomination qui, on le sait, a survécu à l’effondrement de l’u.r.S.S. et perdure encore de nos jours. Outre la mise à contribution des médias et des artistes, toute une armée de propa- gandistes est déployée partout dans Leningrad, sur les lieux de travail et d’ha- bitation, dans les hôpitaux et jusque dans les abris antiaériens; leur mission est de donner des conférences et de mener des discussions avec les citoyens, destinées à réaffirmer la justesse de la lutte contre la barbarie au nom de l’hon- neur, de la liberté et de l’amour de la patrie, à responsabiliser les Léningradois en expliquant que chacun peut et doit contribuer à son niveau à la victoire et être prêt à se sacrifier, à les inciter à surmonter la peur et les privations tout en les détournant d’une éventuelle interrogation quant à l’échec des autorités à évacuer ses citoyens et à les protéger de la famine, etc.4. Le journal intime: une source privilégiée pour approcher la réception de la propagande par les Soviétiques Pour étudier la façon dont les citoyens percevaient la propagande et, de manière générale, quel était leur rapport au pouvoir et à l’idéologie, il existe peu de sources émanant des acteurs sociaux eux-mêmes. Le chercheur peut s’appuyer principalement sur deux types de sources. Il s’agit, d’une part, des rapports (svodki) produits par la police politique et d’autres échelons admi- nistratifs, qui renseignent sur l’« état d’esprit » des Soviétiques 5. Dans le cas du blocus de Leningrad, ils ont été récemment analysés et en partie publiés, en même temps que les rapports des services de renseignement allemands, contribuant ainsi grandement à enrichir notre connaissance des opinions critiques des habitants assiégés 6; cependant, ces sources ont au moins deux limites pour l’étude de la réception de la propagande par les citoyens, qui tiennent à leur difficulté d’interprétation – il est nécessaire de faire la part de MOTS Du POuvOIr ET DE L’InTIME DanS LEnInGraD aSSIÉGÉ 55 l’attente et des demandes du commanditaire, du zèle de l’informateur, etc. – et à leur caractère ponctuel qui empêche de suivre sur la durée l’évolution mentale chez un même individu. L’autre source privilégiée pour approcher l’univers intérieur des Soviétiques en général, ainsi que l’emprise et l’efficacité de la propagande sur les individus en particulier, est le journal intime ; particulièrement exploité par les chercheurs pour la période de la Grande Terreur stalinienne 7, il l’est étonnamment peu dans le cadre de la guerre germano-soviétique, alors qu’il s’avère que beaucoup de citoyens en ont écrit – environ deux cents diaristes ont été recensés pour le seul contexte du siège de Leningrad, ce qui ne représente peut-être que la partie émergée de l’iceberg si l’on imagine que nombre de journaux n’ont pas survécu aux bombardements ou à la mort de leurs auteurs 8. Sans perdre de vue sa nature subjective, c’est sur ce matériau précieux que nous avons choisi de mener notre étude. Comment les diaristes percevaient-ils les messages de la propagande? Les intégraient-ils dans leur propre langage et leur propre vision des événements? Font-ils preuve d’esprit critique, procèdent-ils à une remise en question de ces messages, voire à une analyse de la langue même du pouvoir? Les journaux personnels tenus par les Léningradois mettent au jour tout le spectre des réactions possibles à la propagande, de la critique ouverte à l’inté- riorisation des expressions exaltées de la langue officielle, en passant par des prises de distance timides ou franches; certaines remarques témoignent d’une foi tantôt infaillible, tantôt vacillante, devant le discours étatique, d’autres d’un scepticisme prudent ou révolté, tandis que d’autres encore le tournent en dérision systématiquement. Loin d’un schéma manichéen, cette variété de réceptions coexiste également au sein d’un même diariste: un discours indi- gné peut tout à fait côtoyer des réflexions conformistes. repérer les critiques directes n’est pas toujours chose aisée, car la plupart des Léningradois évitent de parler explicitement de politique intérieure dans leur journal, une tendance qui peut s’expliquer par plusieurs raisons: tout simplement par l’absence d’esprit critique chez l’individu qui assimilera toutes les informations officielles comme vérité unique; par une prudence, une forme d’autocensure due à la peur d’une éventuelle perquisition dont personne n’était à l’abri, et qui suscite chez certains des stratégies de contournement, tel que le cryptage de propos hétérodoxes, à l’image de l’orientaliste polyglotte aleksandr Boldyrev qui glisse dans ses notes quelques mots en persan 9; enfin, par une raison toute pragmatique liée aux conditions d’existence dans la ville assiégée: dans ces écrits de l’intime, au moins pour la période la plus critique du siège, c’est presque toujours la faim, sous toutes ses formes, qui occupe la place centrale, aux dépens de réflexions plus intellectuelles, au point qu’une chercheuse américaine estime qu’un journal qui n’est pas centré de façon presque obsessionnelle sur la nourriture a été probablement écrit ou partiellement réécrit après les événements de la famine de l’hiver 1941-1942 10. Toutefois, les remarques négatives contenues SaraH GruSzka 56 dans les journaux personnels, que nous allons relever à présent, témoignent d’une certaine libération des esprits, surprenante compte tenu du risque encouru. S’il est sans doute diverses façons d’aborder la réception de la propa- gande soviétique par les Léningradois, nous nous intéresserons, pour l’heure, aux réactions directes des diaristes aux informations délivrées par le vecteur principal de la propagande: les médias uploads/Geographie/ mots-du-pouvoir-et-de-l-intime-dans-leningrad-assiege-sarah-gruszka.pdf
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- Publié le Aoû 27, 2022
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