QUE SAIS-JE ? Sociologie du risque David Le Breton Professeur à l'Université de
QUE SAIS-JE ? Sociologie du risque David Le Breton Professeur à l'Université de Strasbourg Membre de l'Institut universitaire de France Introduction « Toute humaine nature est tousjours au milieu entre le naistre et le mourir, ne baillant de soi qu’une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion. » ( Montaigne, Essais, II, XII. ) e risque est la conséquence aléatoire d’une situation, mais sous l’angle d’une menace, d’un dommage possible. À la différence du même aléa perçu sous un jour favorable qui serait plutôt une chance. Le Robert, sous la direction d’A. Rey (2000), renvoie l’étymologie du terme risque à l’italien risco. Certains le rapprochent du latin resecare : « enlever en coupant », par l’intermédiaire du latin populaire : resecum, « ce qui coupe », et de là « écueil », puis « risque que court une marchandise en mer ». L ’espagnol riesgo : « rocher découpé », « écueil », rejoint cette étymologie autour des dangers encourus par les marins. Le Robert en signale une autre, via le roman tixicare, élargissant le latin classique : rixare, « se quereller ». Le risque est ce moment de la croisée des chemins, du franchissement d’un cap où un péril se pressent. Risque et incertitude ont un domaine sémantique qui se recouvre, et ils sont souvent utilisés comme des synonymes. Une approche plus méticuleuse en matière de gestion des risques les distingue cependant (Knight, 1964). Le risque est une incertitude quantifiée, il témoigne d’un danger potentiel susceptible de naître d’un événement ou d’un concours de circonstances, mais il n’est qu’une éventualité, il peut ne pas se produire dans une situation envisagée. Des statistiques mettent en évidence ses probabilités d’occurrence. Il est une mesure de l’incertitude. L ’incertitude diffère de cette acception puisqu’elle traduit justement une absence radicale de connaissance à son propos. Certes, il y a peut-être un danger, mais il n’est pas identifié, et il n’y en a peut-être aucun. L ’ignorance domine encore. On sait seulement que pour l’instant on ne sait pas. Ce n’est que dans le développement des choses que le danger ou l’innocuité se révélera. De même, le péril est une autre modalité de l’expérience puisqu’il est sans prise pour l’homme et s’impose à lui à son corps défendant, là où le risque laisse encore une initiative, une responsabilité. Risque est un mot-valise, porteur de significations et de valeurs bien différentes selon les contextes. Il est le pire ou la meilleure des choses, ou encore le pire pour les uns et le meilleur pour les autres. M. Douglas et A. Wildavsky rappellent que « ni la notion que les périls de la technologie sont évidents, ni celle qu’ils sont purement subjectifs » (1982, 10) ne sont suffisantes. Seule une approche en termes d’évaluation précise d’une situation prenant en compte les significations et les valeurs des acteurs en présence possède une légitimité. Notion éminemment polémique, le risque est désormais une question sociale, politique, économique, juridique, éthique, etc. Dans les années 1960, la lucidité grandissante sur les dommages portés sur l’environnement par les technologies et les modes de vie de nos sociétés a amené les politiques à la création de ministères chargés de cet aspect. Des partis écologistes se sont créés pour peser sur les politiques nationales en faveur de l’environnement. De L même, à partir de la conférence mondiale de l’ONU tenue à Stockholm en 1972, des conventions ou des conférences internationales se sont efforcées d’établir des compromis entre les pays pour limiter la dégradation de l’environnement. Les significations du risque sont aujourd’hui innombrables, d’autant que nos sociétés en font désormais une sorte de repoussoir dans des circonstances qui se multiplient à l’infini à tort ou à raison. Toutes les activités sociales sont aujourd’hui touchées par une perte relative de confiance : les technologies, la recherche, l’alimentation, la santé, la sexualité, les loisirs, les transports, etc. Pour les sociétés contemporaines, le risque est une menace insidieuse propre à ébranler toutes les certitudes sur lesquelles la vie quotidienne s’établit. Plus rien ne semble désormais acquis même au niveau de la vie affective, familiale ou professionnelle. Pour U. Beck, la lucidité face à l’anticipation des dangers « constitue une qualification culturelle essentielle, tant dans le domaine biographique que dans celui du politique » (Beck, 2001, 139). La dégradation de l’environnement, l’émergence du Sida, des accidents de centrales nucléaires comme Three Mile Island, Seveso, la catastrophe de Tchernobyl et bien d’autres, et le constat de l’inquiétude grandissante des populations ont donné naissance dans les années 1980 à une sociologie du risque portant des regards novateurs sur des zones de fractures de confiance et de fragilité. Les ouvrages de M. Douglas (1986), notamment celui avec Wildawsky (1983), l’allocution inaugurale du président de l’association américaine de sociologie, J. Short (1984), les travaux de F. Ewald sur la « société assurantielle » (1988), ceux de P. Lagadec (1981, 1988), de M. Pollak (1988) ou de Duclos (1991, 1993), l’ouvrage classique de Beck paru d’abord en allemand en 1986 mais presque aussitôt traduit en anglais ouvrent le chemin. Plus en amont dans nos sociétés, le sentiment de la fragilité de la condition humaine est apparu avec Hiroshima et Nagasaki. La technique n’était plus seulement une instance morale vouée au progrès et à l’amélioration du lien social, elle se muait aussi en une puissance de destruction potentielle à une échelle inouïe (Anders, 2002 ; Jaspers, 1958 ; Jonas, 1990). Le laboratoire devenait le monde, et il commençait à échapper à tout contrôle. La relation au risque est lourde de l’émergence d’une sensibilité nouvelle à la fragilité des dispositifs technologiques et d’une multitude d’événements récents qui ont rompu l’ancienne confiance de nos sociétés envers la science et les techniques. Leur puissance conjuguée aboutit à ce que G. Hottois appelle la technoscience et révèle maintenant des conséquences imprévisibles et souvent irréversibles sur l’environnement, la santé ou le goût de vivre, qu’accentuent encore la croissance démographique de la planète, l’urbanisation de l’espace au détriment des espaces ruraux et l’entassement dans les villes de près de la moitié de la population mondiale. Les conséquences en sont une réduction de la biodiversité avec une disparition de maintes espèces animales et végétales, la raréfaction croissante de l’eau, la déforestation, la désertification, l’épuisement et la destruction des sols à cause de l’agriculture intensive et de l’implantation d’industries lourdes, la pollution de l’air, l’augmentation de l’effet de serre, le réchauffement climatique, la fonte des glaciers et l’élévation du niveau des mers, etc. (Deleage, 2001 ; Diamond, 2006 ; Broswimmer, 2003). En 1980, P. Lagadec propose la notion de « risque technologique majeur » et dénonce la fragilité de certains dispositifs techniques et les dangers qu’ils font courir à leur environnement écologique et humain. Le sentiment d’une forte vulnérabilité, d’une confiance rompue, le fait de devoir rendre des comptes amènent nos sociétés à être hantées par une sécurité, étouffant parfois les possibilités de déploiements personnels ou d’invention pour ne pas s’exposer à l’inconnu. Le prix grandissant de chaque existence, dans une société d’individus où l’espérance de vie ne cesse de s’accroître, ajoute au sentiment de précarité. La demande de sécurité se traduit par la volonté d’un contrôle accru des technologies, de l’alimentation, de la santé, de l’environnement, du transport, voire même de la civilité, etc. Le risque désormais n’est plus une fatalité, mais un fait de responsabilité et il est devenu un enjeu politique, éthique, social, objet de nombreuses polémiques autour de son identification et des moyens ensuite de le prévenir. Les experts se sont souvent discrédités hier et aujourd’hui dans leur retard souvent intéressé à entériner des dangers pourtant dénoncés de longue date par les populations. Leur compromission ou leur tiédeur a provoqué l’engagement dans la lutte de nombreux profanes. Rares sont les consensus entre eux, ou entre eux et les populations civiles. Les sciences sociales notamment ont particulièrement investi aujourd’hui la question du risque : étude des conséquences des activités humaines sur l’environnement et leur choc en retour sur le lien social (pollutions, marées noires, transformation des océans en gigantesques poubelles, destruction des forêts ou des lacs par les pluies acides, épuisement des sols à cause des engrais artificiels, déchets nucléaires restant toxiques des millions d’années, etc.) ; leurs incidences climatiques et écologiques (réchauffement, raréfaction de l’eau, assèchement des zones humides, désertification, réduction de la biodiversité, déforestation, épuisement des ressources naturelles, extinction de nombreuses espèces, fonte des glaces polaires, etc.) ; inventaire des ruptures possibles de l’écosystème menaçant des zones d’habitation (inondations, avalanches, tremblements de terre, glissements de terrain, incendies, tempêtes, etc.) ; étude des risques liés à l’usage d’industries dangereuses en puissance (accidents ou conflits nucléaires, problème des déchets, vol des matières nucléaires, etc.) ; recension des problèmes de santé publique encourus par les populations à cause de la vitesse sur les routes, de leur mode de vie, de leurs habitudes alimentaires, leurs activités sexuelles, etc. ou de conséquences inattendues de la productivité industrielle (vache folle, etc.) ; crise économique et financière avec les conséquences sociales qu’elle entraîne ; prolifération des bidonvilles dans les mégalopoles, urbanisation sans uploads/Geographie/ sociologie-du-risque-le-breton-david 1 .pdf
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- Publié le Nov 07, 2021
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