Littératures Symboles de la nature dans les Rêveries de J.-J. Rousseau Robert O
Littératures Symboles de la nature dans les Rêveries de J.-J. Rousseau Robert Osmont Citer ce document / Cite this document : Osmont Robert. Symboles de la nature dans les Rêveries de J.-J. Rousseau. In: Littératures 11, automne 1984. pp. 31-42; doi : https://doi.org/10.3406/litts.1984.1301 https://www.persee.fr/doc/litts_0563-9751_1984_num_11_1_1301 Fichier pdf généré le 01/05/2018 Symboles de la nature dans les Rêveries de J.-J. Rousseau Dans la 8me Promenade, Rousseau nous confie que « durant ses courtes prospérités », lorsqu'il vivait dans le monde, il lui était difficile de goûter la solitude : « J'avois beau fuir au fond des bois, une foule importune me suivoit par tout et voiloit pour moi toute la nature » (1). Le Promeneur solitaire, au contraire, reste ouvert à cette nature qu'il va chercher aux environs de Paris : « Le moment où j'échape au cortège des méchans est délicieux et sitôt que je me vois sous les arbres au milieu de la verdure, je crois me voir dans le paradis terrestre... » (2). Rares sont les images des Rêveries qui sont décrites pour elles- mêmes ; on en trouve seulement dans les passages anecdotiques comme le récit de l'excursion dans la montagne de la Robaila ; là les « noirs sapins » et les « horribles précipices » attestent la recherche d'un effet de pittoresque sauvage (3). Le plus souvent les images des Rêveries viennent toucher le cur du Promeneur par une résonance symbolique. A l'inverse du monde imaginaire des Dialogues qui surgit de l'obsession de l'isolement et de l'encerclement, à l'inverse des images quasi mythiques de l'enterré vivant, des rets forgés dans les enfers et du mur de ténèbres (dont certaines trouvent encore accès dans les les images symboliques des Rêveries naissent de la de la nature. Ainsi émerge dans la cinquième Rêverie le symbole suggéré par les vagues du lac : « De tems à autre naissoit quelque faible et courte reflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'offroit l'image... » (4). 32 LA NATURE DANS LES RÊVERIES C'est par le lien des analogies que les images et les pensées s'unissent, se fondent les unes dans les autres. Dans la 2me Promenade Rousseau note que la campagne automnale est « analogue » à son âge et à son sort ; à la fin de la 7me, il explique : « C'est la chaîne des idées accessoires qui m'attache à la botanique » (5). Ces « idées accessoires » ne sont pas seulement les réminiscences qui s'offrent spontanément à l'aspect du signe mémoratif que constitue la plante jadis cueillie ; elles sont, aussi bien, le cortège des fictions qui entourent l'image. Par là s'explique le charme de la botanique : « Elle rassemble et rappelle à mon imagination toutes les idées qui la f latent davantage » (6). Souvenirs heureux et fictions se mêlent toujours dans les symboles rêvés par Rousseau. Au temps des Lettres à Malesherbes, paraphrasant un verset de Saint Luc, Rousseau avait célébré « l'or des genêts et la pourpre des bruyères » et « l'étonnante variété » des objets de la nature : « Non, Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l'un d'eux » (7). Avec une magnificence plus discrète, la 7me Promenade célèbre « des trois règnes », la beauté de la terre « revêtue de sa robe de noces au milieu du cours des eaux et du chant des oiseaux » ; la du paysage s'épanouit aussitôt en symbole de bonheur, car il s'agit pour l'homme du « seul spectacle au monde dont ses yeux et son cur ne se lassent jamais » (8). Souvent les Rêveries préfèrent la tonalité « douce et triste », l'évocation de quelques images heureuses que voile un sentiment de nostalgie ; telles les images qui flottent parmi les « idées accessoires » de la botanique : « Elle me transporte dans des habitations paisibles au milieu de gens simples et bons, tels que ceux avec qui j'ai vécu jadis ». Telles encore les images de la campagne automnale dans lesquelles le promeneur solitaire lit son propre destin par la voie de l'analogie : « Depuis quelques jours on avoit achevé la vendange ; les promeneurs de la ville s'étoient déjà retirés, les paysans aussi quittoient les champs jusques aux travaux de l'hiver » (9). Beauté fragile des choses, quand tout s'efface : la fréquence des groupes impairs de 7 syllabes (10) atteste peut-être la précarité de l'instant, sans nuire à l'harmonie des impressions. Ce déclin interrompt l'élan ; l'heure qui « déjà » arrive rend caduque l'heure qui dure « encore ». Une correspondance parfaite porte alors dans l'âme même la résonance des images ; c'est le même équilibre précaire entre la beauté encore sensible de l'automne et l'approche déjà perceptible de l'hiver : LA NATURE DANS LES RÊVERIES 33 « La campagne encor verte et riante mais défeuillée en partie et déjà presque déserte offroit partout l'image de la solitude et des approches de l'hiver. Il résultoit de son aspect un mélange d'impression douce et triste trop analogue à mon âge et à mon sort pour que je ne m'en fisse pas l'application. Je me voyois au déclin d'une vie innocente et infortunée, l'ame encore pleine de sentimens vivaces et l'esprit encore orné de quelques fleurs, mais déjà flétries par la tristesse et desséchées par les ennuis ». C'est alors qu'ayant lentement approfondi « l'analogie », Rousseau ose aboutir au symbole : « seul et délaissé je sentois venir le froid des premières glaces », glaces de l'hiver, glaces de la mort (11). Contraint à la solitude par ses ennemis, Rousseau, de son côté, a fait de la solitude la règle de sa vie : « je ne dois ni ne veux plus m'occuper que de moi » (12). Mais son « cœur aimant » aspire secrètement à une communication fraternelle avec autrui ; c'est pourquoi tout regard dans lequel il peut découvrir une lueur de bienveillance le bouleverse profondément en réveillant la spontanéité de son naturel ; ainsi naissent sous les yeux du Promeneur solitaire quelques symboles discrets mais émouvants. Lorsqu'il se promène parmi le petit peuple de Paris, Rousseau s'émeut devant les images qui s'offrent à lui comme autant de signes d'un bonheur qui aurait pu être. L'enfant de Clignancourt qui vient serrer ses genoux lui rappelle que son âme est peuplée de sentiments « sains mais rendus sans effet », et qu'il a lui-même tari les sources de son bonheur (13). La phrase ternaire « je pris l'enfant dans mes bras, je le baisai plusieurs fois dans une espèce de transport et puis je continuai mon chemin », avec son élan, sa plénitude et sa retombée, symbolise l'âme de Rousseau. D'autres images s'offrent, auréolées de nostalgie : « J'aimois encore il y a quelques années à traverser les villages et à voir au matin les laboureurs raccommoder leurs fléaux ou les femmes sur leurs portes avec leurs enfans. Cette vue avoit je ne sais quoi qui touchoit mon cœur » (14). C'est ici la vision de ceux qui créent le bonheur en esprit. Verlaine dépossédé connaîtra cet émerveillement : « Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là Simple et tranquille » (15). Et n'oublions pas Rousseau frémissant du sentiment de fraternité près de l'Invalide, dans la barque qui traverse la Seine, un instant séparé des rives du monde corrompu (16). Enfin les Rêveries recueillent parfois des échos mystérieux et lointains. L'expression « Pâques fleuries » qui ouvre la lOme Promenade n'est pas la simple formule qui désigne le dimanche des Rameaux. Au printemps de sa dernière année, Rousseau songe au printemps du siècle, au printemps de sa vie, à l'image radieuse de Mme de Warens. N'a-t-il pas dit au livre III des Confessions : 34 LA NATURE DANS LES RÊVERIES « Je la voyois partout entre les fleurs et la verdure ; ses charmes et ceux du printemps se conf ondoient à mes yeux » (17) ? Le début de la lOme Promenade (inachevée) annonce un survol de la vie qui ne retient que les moments essentiels ; par la transmutation du souvenir le séjour aux Charmettes devient le symbole de la vraie vie ; c'est une image toute simple qui émerge du passé et qui porte ce symbole : « Une maison isolée au penchant d'un vallon fut notre azile, et c'est là que dans l'espace de quatre ou cinq ans j'ai joui d'un siècle de vie et d'un bonheur pur et plein qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a d'affreux » (18). * * * Comme le pays de Vaud dans VHéloïse, le paysage de l'île de Saint- Pierre, dans la 5me Rêverie, a sa réalité, mais un symbolisme latent modèle le réel. La présence de rochers et de bois sur les rives qui bordent le lac de Bienne oriente au début l'imagination de Rousseau vers le sentiment du grandiose que résume le mot « romantique » et que prolongent « le cri des uploads/Geographie/ symboles-de-la-nature-en-reveries-rousseau.pdf
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- Publié le Jul 28, 2021
- Catégorie Geography / Geogra...
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