COLLECTION LA PHILOSOPHIE EN EFFET dirigée par Jacques Derrida, Sarah Koflnan,

COLLECTION LA PHILOSOPHIE EN EFFET dirigée par Jacques Derrida, Sarah Koflnan, Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy Demande © 2015, ÉDITIONSGALlLÉE, 9, rue Linné, 75005 Paris En application de la loi du Il mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l'éditeur ou du Centre français d'exploitation du droit de copie (CFC), 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. ISBN 978-2-7186-0895-2 ISSN 0768-2395 www.editions-galilee.fr Jean-Luc Nancy Demande Philosophie, littérature Textes réunis avec la collaboration de Ginette Michaud PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS DE LA RÉGION ÎLE-DE-FRANCE BM0682532 Coda 1 Philosophie, littérature: demandes. Demandes de l'une à l'autre: désir, attente, sollicitation, prière, exigence éperdue. Chacune demande la vérité. Chacune demande aussi la vérité de l'autre, de deux manières : chacune interroge l'autre sur sa vérité, chacune détient la vérité de l'autre. Elles se demandent la vérité comme un service, comme une aide, un exemple, une illus- tration ou une explication ou cornrne une révélation. Chacune sait pourtant qu'elle n'a rien à attendre de l'autre mais n'en per- siste pas moins dans sa demande car chacune se sait aussi bien avoir sa vérité hors d'elle. Chacune sait aussi que ce dehors ne se nomme ni science ni religion. Il se nomme pour chacune par le nom de l'autre. (Le norn « art» flotte entre les deux, vérité pour sa part manifeste mais silencieuse. Ce dehors silencieux, c'est ce que chacune des deux ne renonce pas à dire.) 9 Demande 2 La vérité: la chose même, l'être ou l'autre, l'existant, le paraître, le sens. Chacune demande tout cela ensernble : demande que tout cela soit présenté comIne tel. Mais chacune entend différemment ce« comme tel ». Philoso- phie veut que la chose comme chose soit chose qui de soi s'in- dique, se désigne, se caractérise et en mêrne ternps retire son être-chose en deçà ou au-delà de toute signification. Aussi la chose comrne telle est-elle ici aucune chose: chose de la choséité de toutes choses, rien. De rnême le sens comme tel est le sens qui se fait connaître en tant que sens - par exemple, non pas une im- pression lumineuse, mais une impression telle qu'elle s'éclaire elle-rnême comme « impression lumineuse ». Et du coup, elle s'obscurcit. On n'est plus occupé à voir, mais à voir la vue. Le sens en général sera sens vrai là où il pourra rnontrer qu'il est le sens et ainsi cesser de renvoyer à de l'autre, ou à des autres: ce qui pour- tant est son être même de sens. Aussi la vérité est-elle ici interrup- tion du sens. 3 Littérature entend «comrne tel» en tant que comparaison, figure, image, tour de présentation. Par exemple: voici un homme comme « Leopold Bloom ». Il est pareil à lui, il est cornposé de ses traits. Et d'abord de son nom. Puis de son histoire, car il n'y a pas de nom sans histoire. Alors Leopold Bloorn montre l'homme comme tel, c'est-à-dire comme Leopold Bloom, c'est-à-dire comme l'homme qui a un nom et une histoire, son histoire. À ce compte, l'opération ne peut pas s'arrêter: la vérité de l'homme est dans Bloom dont la vérité est dans l'homme dont la vérité est dans le nom et l'histoire de Bloom. Ici la vérité est l'impossibilité d'interrompre le sens. Là où s'arrête l'histoire de Bloom, en effet - ou n'importe quelle autre histoire, celle de Don Quichotte ou celle de Mrs Dol- 10 Coda loway -, il ne se produit qu'un léger suspens qui ouvre et qui enchaîne sur d'autres histoires ou sur d'autres versions de la même. Aussi ne cesse-t-on de voir l'interruption démentie exactement là où elle se produit de la manière la plus frappante: philosophie n'en finit pas de poursuivre, continuer, reprendre, tirer les consé- quences; ne peut jarnais s'arrêter (même et surtout quand c'est « la fin de la philosophie »). Littérature coupe le récit quelque part, toujours arbitrairement, tant au début qu'à la fin et expose simultanément la finitude du récit découpé et l'infinitude du flux dans lequel il est découpé. 4 Philosophie demande sans cesse que la vérité s'accomplisse (systèIne, architectonique, certitude). Littérature demande qu'elle se poursuive (récitatif, récitation, récital). Mais chacune demande l'autre dans la supposition que l'accomplissement de la première serait le récit intégral de la seconde tandis que la poursuite infinie de la seconde serait l'accomplissement de la première. Si cela a lieu, il n'y a plus de demande. Alors on ne parle pas de littérature et de philosophie, on parle de sagesse et de Inythe. C'est un autre monde, un monde à l'envers du monde de la demande de vérité. On ne demande plus, on mande ou on commande. Sagesse accomplit en disant - par exemple en disant « fais ceci, ne fais pas cela ». Et pour cela elle affirme et ordonne, elle ne demande rien. Pas même à être reconnue comIne sage, car elle dit aussi « ne crois pas que la Sagesse soit sage: c'est à toi de l'être, nul ne transmet ni n'explique la sagesse ». Mythe donne le récit entier, depuis le tout début jusqu'à moi (par exemple Mr Bloom). Il n'y a 'rien à ajouter, ni en avant ni en Il Demande après, mais en même temps le récit est interminable car il ne cesse de se réciter par cœur. Rien à demander là non plus. Philosophie et Littérature sont Sagesse et Mythe entrés en demande. Donc, s'étant perdus eux-mêmes l'un et l'autre ou bien perdus l'un l'autre. Une perte - ou bien un déploiement. L'un l'autre ou bien l'un par l'autre et l'un dans l'autre? 5 Sagesse déploie jusqu'au bout sa vérité qu'il n'est point de sagesse ni de voie. Elle inaugure la voie qui ne mène nulle part mais qui toujours se redemande en tant que voie : « méthode» aussi bien que « récit ». Mythe déploie jusqu'au bout l'interminable de son récit et sa vérité selon laquelle, bien loin de se terminer dans l'interminable récitation, il s'intermine dans la terminaison de chaque récit. Une fois racontée, l'histoire d'Ulysse s'ouvre à nouveau par sa fin. Il y aura de nouvelles errances. Errance et méthode, méthode d'errance, errance méthodique, voie qui n'est pas tracée mais qui est la trace elle-même d'un pas en train d'avancer, en train de passer, juste en train d'éveiller pour lui-même la possibilité d'une direction, d'une destination, d'un désir. Juste faisant connaître son désir, qui lui-même s'invente à chaque pas, n'étant pourtant que le désir du pas lui-même - ce qui n'est en somme que l'essence de désirer. Juste désir. Demande de passage: je voudrais aller par là, vers ce qui est de l'autre côté de celui où je me tiens. Je voudrais sortir d'ici et que là-bas me devienne ici, d'où je partirais encore. Je voudrais passer le fleuve, la montagne, la mer. Je voudrais passer moi-même. Je voudrais me passer et me passer de moi. 12 Coda Je le demande poliment, sans violence, mais ne vous y trompez pas: «je voudrais» signifie «je veux », c'est la volonté même. C'est volonté de volonté: demande d'éternité, éternel retour du même pas dont la trace fugace est l'attestation de ceci, qu'il y a là quelqu'un qui passe. Nous ne demandons que ça. Oublions « philosophie, littéra- ture, mythe, sagesse », oublions savoirs et croyances. Il n'y a que cette demande: je veux passer. Je ne veux pas être ni connaître, mais passer et me sentir passer. Ou toi -- c'est pareil. Passer - la limite, forcément. Passer la limite de l'interrompu et de l'ininterrompu. Ni achèvement ni inachèvement. Ni conclu- sion ni suspension. Mais le passage qu'on demande. Peut-être faut-il que la demande se divise pour se faire en- tendre: de philosophie à littérature et de littérature à philosophie. Sans doute doit-elle s'ouvrir ainsi parce qu'elle est sans réponse. Réponse l'exténuerait, mais dernande se demande toujours à nou- veau. Elle se redemande et sa répétition, son redoublernent tendu entre le cours du dire (le discours) et son irruption ou son suspens (l'annonce, l'appel, « ce matin-là ... ») cornposent une prière, une supplication, qui paraît demander le sens mais qui se sait déjà, irrésistiblement, former elle-Inême tout ce qu'il y a de sens pro- noncé au monde. Même pas une prière, mais simplement la venue interminable du sens qui se confond avec sa propre demande. * Les travaux ici rassemblés s'égrènent, au gré des circonstances, sur trente-cinq années. Chacun a donc son âge. Ont été retenus les textes qui se rapportaient à la littérature, à l'exception d'études consacrées à l'analyse, trop déterminée dans ce contexte, de cer- taines œuvres en particulier de Jean-Christophe Bailly, Philippe Beck, Michel Deguy, Gérard Haller, Philippe Lacoue-Labarthe, 13 Demande Roger Laporte, Pascal Quignard, William Shakespeare, Cathe- rine Weinzaepflen. * P.-s. Je tiens à dire ici toute rna reconnaissance à Ginette Michaud qui a eu la première et amicale initiative de cet ensemble et a assuré l'établis- sement de la plupart des textes. Le volume final est assemblé et cadencé de façon non moins arnicale et attentive par Cécile uploads/Geographie/jean-luc-nancy-ginette-michaud-demande-litt-pdf.pdf

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