BÉHAR Henri, «Dada comme phénomène européen. L’irruption de l’inconscient dans

BÉHAR Henri, «Dada comme phénomène européen. L’irruption de l’inconscient dans la littérature», RiLUnE, n. 6, 2007, p. 13-28. Henri Béhar Dada comme phénomène européen. L’irruption de l’inconscient dans la littérature ADA EST UN PHÉNOMÈNE EUROPÉEN IGNORÉ des européens ou à tout le moins minimisé, sinon réduit à sa plus simple expression, à une sorte d’éclatement circonscrit à un état neutre pendant la Première Guerre mondiale. En d’autres termes, un événement sans conséquence. J’en veux pour preuve un manuel de Lettres européennes élaboré en France (Benoit-Dusausoy 1992: p. 124). Son objectif est parfaitement louable, puisqu’il se propose de réagir contre les tendances nationalistes de chaque histoire littéraire et, par conséquent, d’offrir un panorama des tendances littéraires qui ont su transcender les barrières frontalières. Les préfaciers vont même jusqu’à écrire, fort justement: On sait que l’humanisme est redevable à Erasmus, natif de Rotterdam, on se souvient que le Roumain Tzara a lancé le Dadaïsme. Mais on aimerait en savoir un peu plus sur la littérature néerlandaise et sur la littérature roumaine (Benoit-Dusausoy 1992: p. 13). En effet, ce qui est un progrès par rapport aux autres histoires de la littérature déclinées dans chaque pays, l’ouvrage consacre bien cinq pages à Érasme (dont il n’est pas dit qu’il écrit en latin, la langue européenne de l’époque), et il y a bien, à quelques pages de distance, un passage consacré aux Pays-Bas, dont on dit qu’ils connurent un lyrisme engagé s’exprimant, il faut le supposer, en néerlandais. Mais alors quel rapport établir entre l’énonciation d’Érasme et celle de l’ardente catholique Anna Bijns? Au lecteur d’en décider. En revanche, on ne trouvera rien sur la littérature roumaine au temps de Tzara, et rien ne D Henri Béhar 14 nous dit ce que le fondateur de Dada lui doit, si même il lui doit quelque chose! Le Mouvement Dada a droit à une demi-page, écrasé, en quelque sorte, entre le futurisme (1 p. ¼), l’expressionnisme (2 p.), le surréalisme (1 p. ½) et le constructivisme russe (1/2 p.). L’espace de tels articles étant nécessairement mesuré, on pourrait se consoler en disant que les proportions sont sauvegardées. Mais c’est sans compter avec le sentiment national ou la localisation patriotique qui perce à travers la rédaction: Italie pour le futurisme et Russie pour le cubo-futurisme; Allemagne composant avec la Flandre, la Bohême, les Balkans pour l’expressionnisme; France et Belgique pour le surréalisme; URSS pour le constructivisme. À se demander si ces différents “ismes”ne prennent pas un nom différent selon le pays où ils ont sévi, leur dénominateur commun étant Dada! Je plaisante, bien évidemment, mais le comble, pour la notice consacrée à Dada, est qu’il n’y est fait aucune mention de son installation en France. De même qu’il n’y est pas traité de la convergence entre les arts, de l’extraordinaire créativité de ce mouvement, sur tous les plans esthétiques. De fait, ce manuel européen est représentatif du sort fait dans chaque pays à Dada, dont il faut bien reconnaître qu’il gêne les historiens de la littérature et, à un degré moindre, des arts plastiques. Le Mouvement Dada a été escamoté par les mouvements nationaux de même apparence: par le futurisme en Italie, l’expressionnisme en Allemagne, le surréalisme en France. S’il est vrai que certains lui sont antérieurs, ce n’est pas une raison pour escamoter sa propre réalité. J’accuse notamment le surréalisme d’avoir, en France du moins, accaparé tout ce qui était novateur dans Dada, de l’avoir détourné à ses propres fins en théorisant ce qui n’était, au départ, qu’expérimentation, jeu, découverte spontanée. Il y a une quarantaine d’années, un historien du Dadaïsme a eu le malheur de dire que le surréalisme était la forme «française de Dada» (Sanouillet 1965). On imagine quelles récriminations il a suscitées, venant d’abord des surréalistes survivants, et des historiens liés à ce mouvement. Il est vrai que sa formulation était un peu expéditive, mais ses adversaires n’étaient pas plus objectifs. Il me faut donc resituer Dada, lui redonner sa dimension proprement européenne (pour ne pas dire internationale), le rétablir dans sa vérité historique avant de déterminer son apport le plus marquant dans le domaine de l’écriture de l’inconscient. J’écrivais en 1962 que, chez Dada, la pratique de l’incohérence a ouvert les portes de l’inconscient (Béhar 1962), et je ne m’en dédis pas aujourd’hui, bien au contraire. Dada comme phénomène européen 15 I. Difficultés méthodologiques L’histoire des mouvements littéraires du XXe siècle se trouve confrontée à des problèmes nouveaux, tenant, à la fois, à la nature des objets qu’elle analyse et aussi aux limites de sa propre discipline. Si l’on veut parler de certaines Écoles littéraires du passé, on n’a pas (ou peu) de peine à déterminer les membres du groupe en question, le texte et l’organe par lequel il s’est affirmé aux yeux du public, le responsable de l’ensemble ainsi formé, ou du moins son porte-parole. Ainsi de la Pléiade, fondée par Du Bellay et son ami Ronsard, dont la défense et illustration de la langue française est le programme de référence. Il en va de même, à quelques variantes près, pour le romantisme, le naturalisme, le symbolisme, etc. Mais les choses se compliquent avec Dada, dans la mesure où ce mouvement n’est pas uniquement littéraire – il rejette radicalement l’idée de littérature – dans la mesure aussi où il dépasse les frontières nationales et linguistiques. Si bien que notre science de la littérature est la plus mal armée pour étudier des objets aussi complexes, qui requièrent des compétences trans-linguistiques et trans-artistiques, pour le dire vite, car c’est la nature de notre science qui est ici mise en jeu par de telles expériences. Pour s’en tenir ici au seul cas de Dada, on soulignera le caractère international de ce mouvement, observé par tous. La présence de Dada est attestée en de nombreux points du continent européen, et jusqu’en Amérique du Sud: rares sont, au premier coup d’oeil, les littératures qui, avant et après 1916, surent se mettre à l’abri de ses menées subversives (Thomas 1989: p. 109). Le problème est de savoir comment s’est répandu le même mouvement, entre 1916 et environ 1924, dans des pays aux situations culturelles, politiques, historiques diverses et contrastées, sans qu’il y ait eu, apparemment, de système central fédérateur et diffuseur de consignes, à la différence de ce qui a pu se passer pour le futurisme, par exemple. Mais, s’agit-il bien du même Mouvement Dada ou de plusieurs formes variables - qu’on nommerait «Les Dadaïsmes» (Dachy 1994)? Est-on sûr qu’à l’instar du bolchevisme, dont les journaux parisiens des années vingt voyaient partout la main, il n’y avait pas, occulte ou manifeste, un grand manipulateur, exécutant méthodiquement une stratégie déterminée? Dans un premier temps, on rappellera la nécessité d’aborder Dada comme un phénomène international, si l’on veut ne pas caricaturer sa nature profonde. Henri Béhar 16 Il suffit de voir le papier à lettres composé par Tzara au début de 1920 pour appréhender cette dimension internationale et comprendre en quoi une telle affirmation devait choquer l’Europe des traités de Versailles et de Saint-Germain, qui ressuscitait les patries. Berlin, Genève, Madrid, New York, Zurich y sont indiquées comme les diverses succursales du Mouvement, avec une énumération impressionnante des sept revues parisiennes publiées simultanément par Dada qui était lui- même, ne l’oublions pas, un corps étranger greffé à Zurich. Aussi modeste soit-il, ce papier à en-tête illustre la multiplicité des foyers allumés par Dada et leur (relative) simultanéité. Pour des raisons pratiques, on a coutume de retracer l’histoire de Dada en fonction des divers lieux où il a sévi, de sorte que la chronologie se trouve malmenée. Inversement, si l’on adopte un point de vue strictement chronologique, on se heurte à d’autres impasses: quelles sont les marques du début et de la fin du mouvement? (Certains parleront d’un “proto Dada”américain, d’autres invoqueront des “ancêtres”ou “précurseurs” avec Jarry etc.) comment résoudre le problème des frontières géographiques et des catégories esthétiques que j’évoquais initialement? D’emblée, Dada nous apparaît comme un groupe plus fort que la somme de ses composantes, où l’autorité n’appartient à personne en particulier. Il suffit de se proclamer Dada, de se reconnaître dans le Mouvement, pour en être un membre à part entière. À la limite, Kurt Schwitters, éliminé par le groupe de Berlin, n’en poursuit pas moins, individuellement, sous sa propre raison commerciale, Merz, une activité considérée désormais comme Dadaïste, et il récupérera lui-même les vétérans de Dada en 1923-1924, de même que I. K. Bonset [Van Doesburg] dans Mecano. D’autre part, ce qui complique notablement la tâche des historiens, la double appartenance est possible, sur le plan artistique comme sur d’autres plans. Ainsi, à Berlin, on peut affirmer, sans être taxé de confusionnisme, qu’il y eut des Dada-marxistes aussi bien que des Dada- expressionnistes; et le même Van Doesburg, tenant du constructivisme, signera I.K. Bonset ses contributions à Dada! À la différence de ce que nous faisons d’habitude lorsque nous parlons littérature ou arts, il faut, en l’occurrence, prendre en compte les dissemblances individuelles plutôt que les ressemblances: c’est ce qui fait l’originalité du Mouvement, sa richesse. Dans uploads/Litterature/ 5-behar 3 .pdf

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