du même auteur : Perspectives psychanalytiques sur la politique (avec Mladen Do

du même auteur : Perspectives psychanalytiques sur la politique (avec Mladen Dolar et Pierre Naveau), Navarin, 1983 Le Plus Sublime des Hystériques : Hegel passe, Point hors ligne, 1988 Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Lacan sans jamais oser le demander à Hitchcock (dir.), Navarin, 1988 Ils ne savent pas ce qu’ils font. Le sinthome idéologique, Point hors ligne, 1990 L’Intraitable, Psychanalyse, politique et culture de masse, Económica, 1993 Essai sur Schelling. Le reste qui n’éclôt jamais, L’Harmattan, 1997 Subversions du sujet Psychanalyse, philosophie, politique, Presses universitaires de Rennes, 1999 Le spectre rôde toujours. Actualité du Manifeste du parti communiste,9 Nautilus, 2002 Vous avez dit totalitarisme ? Cinq interventions sur les (més)usages d’une notion, Amsterdam, 2004 Plaidoyer en faveur de l’intolérance, Climats, 2004 La Subjectivité à venir. Essais critiques sur la voix obscène, Climats, 2004 ; rééd. Flammarion, coll. « Champs », 2006 Lacrimae rerum. Cinq essais sur Kieslowski, Hitchcock, Tarkovski et Lynch, Amsterdam, 2005 Que veut l’Europe ? Réflexions sur une nécessaire réappropriation, Climats, 2005 ; rééd. Flammarion, coll. « Champs », 2007 Irak. Le chaudron cassé, Climats, 2005 Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, 2005 ; rééd. coll. « Champs », 2007 La Marionnette et le Nain. Le christianisme entre perversion et subversion, Seuil, 2006 La Seconde Mort de l’opéra, Circé, 2006 Le Sujet qui fâche. Le centre absent de l’ontologie politique, Flammarion, 2007 Fragile absolu. Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu ?, Flammarion, 2008 La Parallaxe, Fayard, 2008 Organes sans corps. Deleuze et conséquences, Amsterdam, 2008 Slavoj Zizek APRÈS LA TRAGÉDIE, LA FARCE ! OU Comment l’histoire se répète Traduit de l’anglais par Daniel Bismuth Flammarion Copyright © Slavoj Zizek, 2009 L’ouvrage original a paru sous le titre First As Tragedy, Then As Farce aux éditions Verso, Londres/New York, 2009 Tous droits réservés Traduction © Paris, Flammarion, 2010 ISBN : 978-2-0812-3219-8 Introduction LEÇONS DE LA PREMIÈRE DÉCENNIE Le titre de ce livre devrait constituer un test de quotient intellectuel élémentaire : si la première association qu’il engendre chez le lecteur est le vulgaire cliché anticommuniste : « Vous avez raison — de nos jours, après la tragédie du totalitarisme au XXe siècle, toute cette histoire d’un retour au communisme ne peut qu’être une farce ! », eh bien, je lui conseille sincèrement de s’arrêter ici. Non seulement cela, mais le livre devrait lui être confisqué, puisqu’il y est traité d’une tragédie et d’une farce tout autres, à savoir l’événement qui ouvre et celui qui ferme la première décennie du XXIe siècle : les attaques du 11 septembre 2001 et la débâcle financière de 2008. Tout d’abord, constatons la similarité de langage dans les allocutions du président Bush au peuple américain après le 11 septembre et après l’effondrement des marchés : on dirait vraiment deux versions d’un même discours. Chaque fois, Bush a brandi la menace vis-à-vis du mode de vie américain et la nécessité de prendre des mesures rapides et fermes pour contrer le danger. Chaque fois, il a appelé à la suspension partielle des valeurs américaines (garanties des libertés individuelles, capitalisme de marché) dans le but même de les sauver. D’où vient cette similarité ? Marx a commencé son 18 Brumaire par une correction de l’idée de Hegel selon laquelle l’histoire se répète nécessairement : « Hegel note quelque part que tous les grands événements et personnages historiques surviennent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : une fois comme tragédie et la fois d’après comme farce1. » Cet ajout à la notion hégélienne de répétition historique était une figure rhétorique qui avait déjà hanté Marx des années auparavant : nous le trouvons dans sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, où il diagnostique dans le déclin de l'Ancien Régime1 allemand au cours des années 1830-1840 une répétition farcesque de la chute tragique de Y Ancien Régime français : Il est instructif, pour les peuples modernes, de voir Y Ancien Régime qui a, chez eux, connu la tragédie, jouer la comédie comme revenant allemand. L'Ancien Régime eut une histoire tragique, tant qu’il fut le pouvoir préexistant du monde, et la liberté une simple incidence personnelle, en un mot, tant qu’il croyait et devait croire lui-même à son droit. Tant que Y Ancien Régime luttait, comme ordre réel du monde contre un autre monde naissant, il y avait de son côté une erreur historique, mais pas d’erreur personnelle. C’est pourquoi sa mort fut tragique. Le régime allemand actuel, au contraire, qui n’est qu’un anachronisme, une contradiction flagrante à des axiomes universellement reconnus, la nullité, dévoilée au monde entier, de l'Ancien Régime9 ne fait plus que s’imaginer qu’il croit à sa propre essence et demande au monde de pratiquer la même croyance. S’il croyait à sa propre essence, essaierait-il de la cacher sous l'apparence d’une essence étrangère et de trouver son salut dans l’hypocrisie et le sophisme ? Ancien Régime moderne n’est plus que le comédien d’un ordre social, dont les héros réels sont morts. L’histoire ne fait rien à moitié, et elle traverse beaucoup de phases quand elle veut conduire à sa dernière demeure une vieille forme sociale. La dernière phase d’une forme historique, c’est la comédie. Les dieux grecs, une première fois tragiquement blessés à mort dans le Prométhée enchaîné d’Eschyle, eurent à subir une seconde mort, la mort comique, dans les Dialogues de Lucien. Pourquoi cette marche de l’histoire ? Pour que l’humanité se sépare avec joie de son passé. Et cette joyeuse destinée historique, nous la revendiquons pour les puissances politiques de l’Allemagne2. Notons que l’Ancien Régime allemand est caractérisé précisément comme ne faisant « plus que s’imaginer qu’il croit à sa propre essence » — on peut même spéculer sur la signification du fait que, durant la même période, Kierkegaard déployait son idée selon laquelle nous autres humains ne pouvons même pas être assurés de notre croyance, quelle qu’elle soit : en fin de compte, nous ne faisons que « croire que nous croyons »... Décrire un régime comme ne pouvant « plus que s’imaginer qu’il croit à sa propre essence » illustre bien l’annulation du pouvoir performatif (1’« efficacité symbolique ») de l’idéologie dominante : celle-ci, en effet, ne remplit plus sa fonction de structure fondamentale du lien social. Or, on peut se le demander, ne nous trouvons- nous pas actuellement dans la même situation ? Les prêcheurs et les praticiens de la démocratie libérale d’aujourd’hui ne font-ils pas, eux aussi, dans leurs jugements, « que s’imaginer qu’ils croient à leur propre essence » ? En fait, il serait plus approprié de se représenter le cynisme contemporain comme un exact renversement de la formule de Marx : aujourd’hui, nous ne faisons « plus que nous imaginer que nous ne croyons pas vraiment » en notre idéologie - malgré cette distance imaginaire, nous continuons à la pratiquer. Nous ne croyons pas moins, mais beaucoup plus que nous ne l’imaginons. Benjamin a donc fait preuve d’une grande prescience quand il a écrit que « tout dépend de la façon dont on croit en sa croyance3 ». Douze ans avant le 11 septembre, le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tomba. Cet événement sembla préfigurer le commencement des « joyeuses années quatre-vingt-dix », l’utopie de la « fin de l’histoire » selon Francis Fukuyama, la croyance que la démocratie libérale l’avait, en principe, emporté, qu’une communauté libérale globale allait advenir au coin de la rue, et que les obstacles à cette fin hollywoodienne étaient d’ordre purement empirique et contingent (des poches locales de résistance dont les leaders n’avaient pas encore saisi que leur temps était passé). Le 11 septembre, en contraste, symbolisa la fin de la période clintonienne et annonça une ère où s’érigèrent partout de nouveaux murs : entre Israël et la bande de Gaza, autour de l’Union européenne, le long de la frontière mexico-étatsunienne, mais également à l’intérieur des États-nations eux-mêmes. Dans un article pour Newsweek, Emily Flynn Yencat et Ginanne Brownell rapportent comment, de nos jours : [...] le phénomène « réservé-aux-membres » explose pour devenir un mode de vie en soi, couvrant tout un éventail, des conditions bancaires personnalisées aux séjours en clinique de remise en forme sur-invitation-seulement [...] les personnes favorisées ont de plus en plus tendance à verrouiller leur vie à double tour. Plutôt que de courir des mondanités fortement médiatisées, elles organisent des événements privés, concerts, défilés de mode, expositions d’art, qui se déroulent à leurs domiciles. Elles font leurs emplettes en dehors des heures d’ouverture, et cooptent leurs voisins (et amis potentiels) sur des critères socio-économiques4. Ainsi émerge une nouvelle classe globale « disposant, disons, d’un passeport indien, d’un château en Ecosse, d’un pied-à-terre* à Manhattan et d’une île privée dans les Caraïbes » — le paradoxe est que les membres de cette classe globale « dînent en privé, font leurs emplettes en privé, voient de l’art en privé, tout est privé, privé, privé ». Ainsi se créent-ils un monde-de-vie bien à eux, dans le but de résoudre l’angoissant problème herméneutique qui les taraude : uploads/Litterature/ apres-la-tragedie-la-farce 1 .pdf

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