Entretien avec Rémi Soulié sur Pierre Boutang Juan Asensio Avant de saluer Pier

Entretien avec Rémi Soulié sur Pierre Boutang Juan Asensio Avant de saluer Pierre Boutang, je vais te saluer, si tu le permets, cher Rémi, puisque nous apprenons dans ton dernier ouvrage, recueil de textes aux origines diverses, un certain nombre de détails qui te concernent au premier chef. Ainsi, tu écris être passé de «lʼÉglise marxienne à la théologie catholique», ce qui est un passage assez commun, et avoues demeurer «un solitaire, un anarchiste de droite fidèle à la seule religion poétique, un disciple du Neveu de Rameau dont les pensées sont les catins, bref, un voluptueux» (p. 13). Cʼest encore peu, je vais aggraver ton cas, en me contentant de te citer : «Je me désespère du temps pourri qui règne sur la pensée, tenue en laisse par les pires curés qui soient, les curés laïques, les plus sectaires de tous, les prélats sociaux-démocrates qui exercent leur magistère moral du haut des chaires médiatiques, vertueuses bigotes pharisiennes et sophistes à lʼonctuosité vaselinée, certaines de gagner le paradis… fiscal» (p. 95). Ce dernier autoportrait date du 4 octobre 1992, et est extrait de ton Journal dont tu cites de larges extraits dans ton livre. Un dernier sur le même thème, objet de ma première question : «Je reste du côté de Péguy : trop peuple pour être démocrate. Je ne suis pas loin de penser que la vérité politique, cʼest Rebatet + Proudhon» (p. 99). Peux-tu nous en dire davantage sur cet étonnant alliage, et a-t-il perdu de sa dureté depuis cette lointaine année ? Rémi Soulié Pour respecter le parallélisme des formes, cher Juan (mais pas seulement), je te salue aussi et te remercie pour ton accueil toujours renouvelé sur Stalker, témoignage supplémentaire dʼune amitié déjà longue entre nous. Je suis assez familier des alliages assez étonnants ou détonants, même, qui manifestent une curiosité je crois assez vaste mais, surtout, la volonté dʼaller chercher toujours plus «haut» ou plus loin des cohérences en quelque sorte supérieures (au sens spatial mais aussi fondamental). Ainsi, par exemple, suis- je persuadé que «Jérusalem seule» (Benny Lévy) et «Athènes seule» (Heidegger) peuvent se rencontrer sans rien abdiquer de leur radicalité singulière – étant entendu que lʼune et lʼautre solitude, dans ces deux cas-là, demanderaient à être nuancées puisque Benny Lévy pense avec le grec de Platon et quʼune «dette impensée» (Marlène Zarader, bien sûr), sous-tend lʼœuvre de Heidegger, mais cʼest une autre question… Il mʼest arrivé, dans le même registre, dʼassocier Lacan et Maurras, et pas seulement parce que le jeune Lacan était un familier de lʼAction française. Lʼalliage/alliance de Péguy, Proudhon et Rebatet auquel tu fais référence mʼest toujours précieux, oui, et sa dureté ne se dément pas. Cʼest évidemment une hostilité foncière à lʼendroit de la démocratie libérale et dite représentative qui lʼexplique, mais pas seulement. Je peux reprendre à mon compte la formule de Péguy à lʼendroit de Courbet : je suis «tout peuple», ce qui signifie notamment quʼà mon sens lʼéchange des libertés réelles contre une liberté abstraite ou dʼune souveraineté réelle en son ordre («Charbonnier est maître chez soi», aimait répéter Boutang) contre une souveraineté générale illusoire relève du marché de dupes – je ne mʼintéresse vraiment quʼaux paysans : Mistral, Péguy, Châteaubriant, Thibon, Pourrat, Heidegger, Cingria, Freund, etc. Cela implique aussi une certaine méfiance voire hostilité à lʼégard de lʼÉtat, souvent inquisiteur, omniprésent toujours, «monstre froid» incapable de jouer son rôle strict – Nietzsche, dont Rebatet fut un excellent lecteur, est bien entendu à lʼorigine et à lʼhorizon de ces réflexions. Ajoute à cela que je me sens girondin, fédéraliste, ami des républiques françaises, des provinces et des peuples organiques de France, et que je verrais dʼun bon œil lʼextension «civilisationnelle», européenne, dʼun tel schéma. Disons, pour résumer, quʼun tropisme libertaire et une inclination vers lʼesthétisme – dont je ne nie pas, loin sʼen faut, le caractère romantique – mʼincitent à pulvériser toutes les orthodoxies. Peut-être est-ce là, aussi, une façon de me maintenir autant que possible hors du monde tel quʼil a toujours été (une part de moi-même adhère à cette idée dʼune immuabilité du monde, une autre part, la moins sage, voudrait continuer à la récuser – modalité idiosyncrasique du clivage freudien du moi quʼaccompagnent un déni modéré de la castration symbolique, donc, un fétichisme light and soft : les totems et tabous de la démocratie, dont les inoxydables valeurs républicaines, suscitent mon hilarité). La figure jüngerienne de lʼanarque est chère à mon cœur, de même dʼailleurs que celle du libertin, mutatis mutandis. Juan Asensio Dʼoù ton goût, si peu partagé je lʼavoue, pour Gabriel Matzneff, plus libertin que boutangien (Gab la Rafale chez qui lʼappel religieux, de plus en plus pressant, nʼest finalement quʼun prétexte pour constamment fuir et se fuir, fuir Dieu au sens que Max Picard donnait à cette expression), et Renaud Camus, qui, libertin, le fut démesurément avant de sʼacheter une innocence pour tapiner ses nouveaux lecteurs ultra-droitards qui nʼont rien lu de sa première période, Tricks par exemple, où les premiers tomes de son si bavardement pornographique Journal ! Ne crois pas que je te taquine gratuitement en évoquant ces deux noms dʼécrivains bien surestimés à mon sens : je les cite parce que toi-même tu les évoques à propos de Boutang. Les salutations étant faites, venons-en à Pierre Boutang, que tu as connu («Lʼavoir côtoyé demeure évidemment un privilège», p. 14) et sur lequel tu racontes de savoureuses anecdotes que je laisserai découvrir aux lecteurs de ton livre. Nous pourrions dire de lui ce que lʼexcellent Pierre Glaude dit de Donoso Cortés, Blanc de Saint-Bonnet ou encore Joseph de Maistre, quʼil est un théologien de la politique (pp. 17-8), ayant la «transcendance comme horizon de la créature et fondement de la politique» (p. 20). Tu le rapproches, non sans raisons et dans lʼétude la plus longue de ton livre, de lʼauteur des si justement fameuses Soirées de Saint-Pétersbourg. Je suis tout particulièrement intéressé par la conception que lʼun et lʼautre se faisaient du langage, en vrais maîtres de ce que George Steiner, tu le rappelles, a appelé la «logocratie» et que tu affines en parlant de «logocratylisme» (p. 55; Boutang, lui, préférant le terme de «logarche»). Sʼil est évident que Boutang comme Maistre (et, bien sûr, comme Steiner lui-même) affirment que le langage ne saurait être réduit, sauf à crever dʼinanition, à un petit jeu de mécanique technique entre signifiant et signifié plus ou moins flottant, me fascine la place que les deux premiers ont accordée à la parole, ce que jʼavais bien repéré en rapprochant lʼœuvre maîtresse de Maistre du Transport de A H de Steiner, ce que les recherches dʼHeni Du Buit tentent dʼillustrer de livre en livre. Peux-tu nous en dire davantage sur cette prééminence du «mystère de la Parole» (p. 53), cette «souveraineté du Logos», la vox cordis opposée à un écrit qui figerait la réelle présence du verbe (et du Verbe) dans la pulvérulence de lʼimprimé ? Rémi Soulié Avant dʼen venir plus directement à Pierre Boutang (plus directement, parce quʼil me semble que nous avons déjà parlé de lui implicitement en évoquant la question du libertinage – Boutang, était un libertin, tu le sais fort bien), je reviens sur notre désaccord à propos de Gabriel Matzneff et de Renaud Camus, pour qui jʼai une grande admiration littéraire et politique – si différents soient-ils sur ces plans-là – et qui sont de surcroît des amis. Ces deux écrivains sont en effet des libertins exemplaires – tel que je conçois le libertinage – moins en raison de leur vie amoureuse que de leur âme aristocratique dʼhommes libres (je ne dirai rien, ici, de ce qui fait dʼeux dʼimmenses stylistes). Foncièrement, le libertinage matznévien consiste à connaître et admirer à la fois Évagre le Pontique et Casanova, ou Schopenhauer et lʼÉvangile; le libertinage camusien, lui, repose sur lʼaffirmation de soi – puis du «nous», en une extension barrésienne – à rebours de la doxa morale et politique, qui nʼest dʼailleurs ni morale ni politique, mais cʼest là encore une autre question. Jʼajoute que je ne partage pas non plus ton appréciation de lʼitinéraire de Renaud Camus, itinéraire que je connais très bien. Venons-en donc à Boutang, «homme de parole»… et de voix (la voix de Boutang, aigüe, presque féminine, contrastait avec son corps massif de paysan limousin; que révélait, en lui, le discord entre vox cordis et vox corporis ? À tout le moins des contradictions et une complexité que Le Purgatoire «objectiva»). Tout dʼabord – on ne le souligne pas assez – Boutang fut un grand professeur, un homme dont lʼenseignement oral, oraculaire parfois – que ce soit au lycée, à lʼuniversité ou à son séminaire de Saint-Germain-en-Laye – fascinait les auditeurs. Ses commentaires étaient autant de works ou words in progress dans lesquels une pensée à la fois cheminante et assurée se déployait en liberté. De ce point de vue-là, je lʼassocie à Jankélévitch, qui fut lʼun de ses maîtres. Ensuite, conformément à la pensée traditionnelle, Boutang considérait que lʼécriture était une régression et uploads/Litterature/ boutang-entretien-juan-asensio-avec-soulie.pdf

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