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Accelerating the world's research. Traduire la contrainte : interrogations pour la tradition littéraire brésilienne Vinicius Carneiro Qu'est-ce qu'une mauvaise traduction littéraire? Cite this paper Get the citation in MLA, APA, or Chicago styles Downloaded from Academia.edu  Related papers Qu’est-ce qu’une mauvaise traduction littéraire ? Sur la trahison et sur la traîtrise en traducti… Georgiana I. BADEA (LUNGU-BADEA) Traduire La Disparition de Georges Perec Camille Bloomfield Voyl, voile, voyelle ou comment traduire le vide. Stratégie(s), pertes et compensations dans la traduct… vanda miksic Download a PDF Pack of the best related papers  1 Vinícius Gonçalves Carneiro, « Traduire la contrainte : interrogations pour la tradition littéraire brésilienne », dans Qu'est-ce qu'une mauvaise traduction littéraire ? Sur la trahison et la traîtrise en traduction littéraire. Sous la direction de Gerardo Acerenza Trento - Dipartimento di Lettere e Filosofia - Università di Trento Coll. « Labirinti », n. 183, ISBN : 978-88-8443-874-4, 2019, pp. 84-106. 2 Traduire la contrainte : interrogations pour la tradition littéraire brésilienne Vinícius GONÇALVES CARNEIRO Université de Lille (France) 1. Introduction Cet article a pour but de mener une réflexion sur l’importance de la traduction des textes à contrainte pour le renouvellement d’une tradition littéraire. À partir de l’étude de quelques traductions lipogrammatiques du roman de Georges Perec La Disparition, notre but est de démontrer comment ces traductions peuvent être pensées selon leur rapport avec la culture de la langue cible1. Nous examinerons le rapport entre les formes littéraires, la tradition littéraire et la traduction. Nous analyserons ensuite des choix de traductions de versions du roman en anglais, en espagnol et en portugais, en sachant que dans les deux derniers cas la lettre la plus utilisée dans la langue d’arrivée diffère de la lettre la plus utilisée dans la langue d’origine. Pour illustrer notre argument, nous proposons un projet de traduction vers le portugais d’une autre œuvre lipogrammatique : les poèmes hétérogrammatiques de Perec. 2. L’Oulipo et le roman Le groupe français Oulipo s’illustre par l’identification et l’étude, dans la tradition littéraire, de structures mathématiques, dénommées contraintes, ainsi que par la création de restrictions et la production d’œuvres au moyen de méthodes restrictives. Georges Perec est l’auteur français qui est le mieux parvenu à déployer toute la complexité des contraintes. Sa première publication oulipienne, le roman lipogrammatique de 1969 La Disparition en constitue une œuvre exemplaire. Partant de l’omission de la lettre « e », la plus courante dans la langue française, ce livre aborde la thématique de la disparition : celle d’une lettre de l’alphabet au sein d’un univers linguistique ; celle d’une série de personnages au cœur d’un roman policier ; et, d’un point de vue linguistique et métaphorique, la thématique de la disparition liée à l’expérience du génocide de populations entières, phénomène omniprésent au XXe siècle. Ces expériences sont fréquemment associées, de manière générale, à la question de la Shoah, et plus spécifiquement, à la mort en 1940 du père de Georges Perec, Icek Peretz, combattant de la Résistance, et à celle de sa mère, Cyrla Szulewicz, déportée à Auschwitz en 1943. Le lipogramme de Perec est divisé en 26 chapitres regroupés en 6 parties, plus un « avant- propos » et un « post-scriptum ». Chaque partie représente une voyelle de l’alphabet roman, le « y » compris. Il n’y a pas de chapitre 5, parce que la lettre « e » est l’une des six voyelles, ainsi qu’il n’existe pas de deuxième partie du livre, parce que « e » est la deuxième voyelle dans la série alphabétique. Les noms propres illustrent aussi la contrainte. Par exemple, 1 Plusieurs questions développées ici pour le public francophone ont déjà été abordées dans mon article Pensando em Perec : o que seria uma transcriação haroldiana de textos oulipianos?, « Circuladô », n. 6, 2018, pp. 63-92. 3 le nom du premier personnage qui apparaît (et le premier qui disparaît) dans le roman, Anton Voyl, fait référence à la voyelle effacée, car il s’agit de la voyelle qu’on n’entend pas, si on reconnaît le jeu de mots entre Anton et atone. L’intrigue de ce roman commence avec la disparition de Voyl, suivie de celles de plusieurs autres, ainsi que celles des enquêteurs de la police. Le récit et ses descriptions s’apparentent donc au roman noir. À cette caractéristique s’en ajoutent d’autres, qui peuvent embrouiller le lecteur. Le style de l’œuvre, un peu insolite, où manquent des connecteurs syntaxiques, passe du registre formel à l’informel, des mots courants aux archaïsmes. L’ensemble des traductions de La Disparition a motivé un corpus représentatif d’études perecquiennes et oulipiennes, dont ressortent différentes procédures de traduction. Il y a des langues où la traduction n’impose pas beaucoup de questions, comme c’est le cas de l’anglais, où la voyelle la plus utilisée est la même qu’en français. Nous sommes ici particulièrement intéressés par des choix de versions où la lettre la plus utilisée dans la langue d’arrivée diffère de la lettre la plus utilisée dans la langue d’origine, le français. Une première proposition consiste à transposer le texte sans le « e », ainsi que tous ses contenus fictionnels, c’est-à-dire, l’ensemble des références à la voyelle « e ». Cette voie peut s’expliquer par une interprétation de l’œuvre de Perec où le « e » renvoie strictement à une écriture auto(bio)graphique. Selon cette approche de Claude Burgelin, d’ordre biographique-psychanalytique, toute l’œuvre de Perec, ses caractéristiques thématiques et formelles renvoient au vide primordial, qui est une façon de représenter le manque fondamental des parents.2 L’autre possibilité est de reconnaître l’importance de la contrainte dans l’original, de traduire le roman en effaçant la lettre la plus courante dans la langue cible et d’en accepter les conséquences. C’est le cas de la traduction en espagnol, El Secuestro, de 1997, où le choix a été de supprimer la lettre « a ». 3. La traduction de la contrainte Il y a beaucoup de débats et même de controverses sur les traductions d’œuvres oulipiennes, notamment autour de Georges Perec. Nous nous souvenons, par exemple, de la virulence du principal critique perecquien, Bernard Magné, par rapport à la traduction de La Vie mode d’emploi par David Bellos, qualifiée d’ « exhibitionniste »3 ; et de l’ardeur de la revue de traduction Palimpsestes numéro 12 envers la traduction anglaise de La Disparition par Gilbert Adair, accusée de négligence, puisqu’elle ne tiendrait pas compte des nombreux jeux de mots de l’original, et ajouterait de nouveaux extraits en anglais4. Dans les deux cas, l’objet de la critique porte sur le fait que les traducteurs se sont trop éloignés du texte original, qu’ils ont pris trop de libertés. Cependant, la discussion sur la traduction des textes sous contrainte est plus profonde. Pour transposer vers une autre langue la complexité d’une œuvre comme celle de Perec, il est indispensable d’avoir une compréhension précise de la notion de contrainte, de ses implications dans le processus de traduction et dans l’univers littéraire de langue d’arrivée. Selon Jacques Roubaud dans l’article « Deux principes parfois respectés par les travaux 2 C. Burgelin, Georges Perec, Seuil, Paris, 2002. 3 B. Magné, De l’exhibitionnisme dans la traduction. À propos d’une traduction anglaise de La vie mode d’emploi de Georges Perec, « Meta », vol. 38, n° 3, 1983, pp. 397-402. 4 P. Bensimon et C. Raguet-Bouvart (dir.), « Palimpsestes », n° 12, 2000. [En ligne] : http://journals.op@enedition.org/palimpsestes/16.27. Consulté le 12 juin 2019. 4 oulipiens », « un texte écrit suivant une contrainte parle de cette contrainte »5, comme on le voit dans La Disparition, roman sans la lettre la plus utilisée en français et qui parle de l’absence de cette lettre. Tout texte oulipien serait donc nécessairement et primordialement un texte métatextuel. Quand on parle spécifiquement de l’œuvre de Perec, un raisonnement similaire est à la base d’une grande partie de la production critique sur l’auteur. Par exemple, la critique de Bernard Magné, qui estime que les textes de Perec parlent tout le temps de Perec, à travers ce qu’il appelle les autobiographèmes. Cette interprétation des textes perecquiens est assez proche de la lecture de Burgelin, sauf qu’elle est plus formaliste, car il y trouve des « traces » textuelles. La suppression du « e » dans La Disparition serait donc une référence au pronom « eux », destinataires de la dédicace de W ou le souvenir d’enfance (« Pour E »), c’est-à-dire, les parents de Perec. Dans l’étude du psychanalyste Ali Magoudi, La Lettre fantôme, le lipogramme est lu comme le livre des fantômes d’un signe spectral, où le « e » connote la perte des parents de l’écrivain. Magoudi arrive à la conclusion que La Disparition est comme un cénotaphe pour le peuple juif exterminé par les nazis. Selon lui, « l’unique thème [du lipogramme] est la Shoah, l’holocauste, le génocide juif, avec cette particularité : le thème central du roman est aussi absent du livre que la lettre “e” ». Le « e disparu » est en effet les « Eux disparus », et le roman thématiserait donc les morts du père et de la uploads/Litterature/ carneiro-v-g-2019-traduire-la-contrainte-interrogations-pour-la-tradition-litte-raire-bre-silienne.pdf

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