Pratiques : linguistique, littérature, didactique Introduction aux paroles de p
Pratiques : linguistique, littérature, didactique Introduction aux paroles de personnages : fonctions et fonctionnement Danielle Coltier Citer ce document / Cite this document : Coltier Danielle. Introduction aux paroles de personnages : fonctions et fonctionnement. In: Pratiques : linguistique, littérature, didactique, n°64, 1989. pp. 69-109; doi : https://doi.org/10.3406/prati.1989.1600 https://www.persee.fr/doc/prati_0338-2389_1989_num_64_1_1600 Fichier pdf généré le 29/03/2019 « Quelle difficulté que le dialogue, quand on veut surtout que le dialo- gue ait du caractère ! Peindre par le dialogue et qu’il n’en soit pas moins vif, précis et toujours distingué en restant même banal, cela est monstrueux, je ne sache personne qui l’ait fait dans un livre. Il faut écrire les dialogues dans le style de la comédie et les narrations avec le style de l’épopée. » Flaubert, Lettre à Louise Collet (1). Les paroles de personnages, au même titre que les descriptions, sont des composantes des récits fictionnels dont la production et la gestion au niveau global du texte, se révèlent (Flaubert en témoigne) fort complexes. Pourtant, la plupart des manuels scolaires restent, ou presque, muets sur la question. Quand ils ont proposé quelques transcriptions du discours direct au discours indirect et autre discours indirect libre, insisté sur les « principes » de ponctuation des dialogues et exhorté les élèves à ne pas introduire systématiquement les répliques par le verbe « dire », ils estiment avoir fait le tour de la question. Or, il n’y a rien là qui permette aux élèves d’acquérir, effectivement, une progressive mais réelle maîtrise dans le domaine de l’écriture des paroles de personnages (désormais P.de.P.). Il nous semble, en effet, que cette maîtrise passe d’abord, non dans le savoir ponctuer ou varier les verbes introducteurs, mais par la conscience, à la fois, de la diversité de rôles que peuvent jouer les P.de.P. dans l’économie générale du récit où elles s’insèrent, et des procédés de fabrication que leur production met en œuvre. Autant de choses que les manuels ignorent. C’est pourquoi l’article qui suit se propose de réunir, sur les P.de.P., quelques informations susceptibles de constituer un matériau ultérieu- rement didactisable. En particulier, il tentera de fournir des informations sur le fonctionnement textuel et sur les fonctions des P.de.P. Cela étant, il convient de préciser un certain nombre de choses. PRATIQUES N° 64, Décembre 1989 INTRODUCTION AUX PAROLES DE PERSONNAGES : FONCTIONS ET FONCTIONNEMENT Danielle COLTIER (1) Gustave Flaubert, Correspondances, Gallimard, La Pléiade, 1980, tome 2, p. 444. 69 — Nous avons cantonné notre observation des P.de.P. à un corpus très restreint d’œuvres : en gros à celles (romans et nouvelles) que l’on range habituellement, sinon astucieusement, sous l’étiquette réalistes / naturalistes. Par conséquent les remarques que nous ferons ne prétendent avoir quelque pertinence que pour les œuvres de cette veine. — Par ailleurs, alors que dans les textes les P.de.P. s’actualisent sous des formes diverses — paroles prononcées (monologue, polylogue, dont le fameux dialogue), ou écrites (extraits de lettres, de journaux, de livres...) — bref, toutes formes qui permettent de donner à penser que le narrateur « se tait » pour laisser d’autres voix s’exprimer, nous ne nous sommes intéressées qu’aux seules paroles dites. — Enfin, nous ne dissimulons pas la généralisation, parfois grossière, des remarques qui seront faites ; il s’est agi pour nous, non de souligner l’originalité avec laquelle tel auteur sollicité a traité les P.de.P., mais de rechercher, sous la variété des traitements, ce qu’il pouvait y avoir de plus commun. Nous voulions mettre en évidence des fonctionnements apparemment dominants. 1. DIVERS MODES DE REPRODUCTION DES PAROLES DE PERSONNAGES Nombreuses sont les recherches qui traitent, affinant les analyses qui peuvent en être faites, des notions de style direct, indirect et indirect libre auxquelles on corrèle volontiers l’objet Parole de Personnage. Bien que ces études fournissent des apports infiniment précieux, nous les ignorerons ici pour nous référer essentiellement au travail de G. Genette sur la question, et cela parce qu’il privilégie une entrée littéraire quand les autres posent le problème en termes grammaticaux. Rappelons rapidement sa théorie. Le récit « raconte » (2) : par cette formule, provocatrice à force d’évi- dence, G. Genette récuse l’idée, communément partagée, que le récit puisse « montrer » ou « imiter » ; « acte de langage » (3), « le récit [...] signifie par le moyen du langage » (4), il fournit « des informations » (5) et ne peut au mieux que donner « plus ou moins l’illusion de mimésis » (6). Les informations données par le récit portent soit sur des faits non- verbaux (événements, actes...), soit sur des éléments verbaux (paroles, pensées, écrits...). Dans le premier cas, nous avons affaire à ce que Genette appelle « un récit d’événements », dans le second à une « récit de paroles » (7). (2) GENETTE, Gérard, Nouveau discours du récit, Seuil, 1983, p. 29. (3) Ibid., p. 29. (4) Ibid., p. 29. (5) Ibid., p. 29. (6) GENETTE, Gérard, Figures III, Seuil, 1972, p. 185. (7) Ibid., p. 186. Notons que, sous la formule « Récit de paroles », G. Genette englobe aussi bien — ce que lui reprochera Dorrit Cohn dans La Transparence Intérieure (Seuil, 1981) — les paroles prononcées, (extériori- sées) que les pensées (les discours intérieurs). S’il admet, dans Nouveau Discours du Récit (p. 41), que l’assimilation entre vie psychique et discours intérieur est réductrice, et qu’il existe des formes non verbales de vie intérieure, il n’en affirme pas moins que « le récit ne connaît que des événements ou des discours (qui sont une espèce particulière d’événements, la seule qui puisse être intégralement citée dans un récit verbal). La “ vie psychique ” ne peut être pour lui [i.e. le récit] que de l’un ou de l’autre. » (p. 42) « [...] Le récit ramène toujours les pensées soit à des discours soit à des événements ; il ne fait pas de place à un troisième terme, et encore une fois ce manque de nuance, qui est son fait et non le mien, tient à sa propre nature verbale. Le récit, qui raconte des histoires, n’a affaire qu’à des événements ; certains de ces événements sont verbaux ; alors, exceptionnellement, il lui arrive, pour changer un peu, de les reproduire. Mais il n’a pas d’autre choix, et par conséquent, moi non plus. » Nouveau Discours du Récit, p. 43. 70 Quant à l’illusion de mimésis, elle résulte de procédés que Genette liste dans Nouveau Discours du Récit : effacement de l’instance narrative, vitesse narra- tive (8), présence de détails qui apparaissent comme fonctionnellement inutiles mais participent à créer « l’effet de réel ». L’effacement de l’instance narrative importe dans l’analyse que fait Genette des récits de paroles ; il convient donc d’en dire quelques mots. Sachant que les informations données dans le récit sont présentées comme empruntées au réel, cela quand bien même l’histoire racontée est pure invention, le narrateur peut se mettre à plus ou moins grande distance des événements qu’il « rapporte », médiatiser plus ou moins l’information : cette médiation oscille entre deux pôles : la médiation totale, qui aboutit à la production du « récit pur », l’absence de médiation qui donne lieu au récit « récit retranscrit ». Dans le premier cas, le narrateur, très « présent » dans l’élaboration de la narration, sélectionne (semble sélectionner) les informations, en en limitant le nombre à l’ensemble des éléments strictement nécessaire à la cohérence de la fiction qu’il raconte ; il sélectionne et réorganise, faisant ainsi valoir son point de vue sur les événements. Dans le « récit transcrit » au contraire, le narrateur enregistre (semble enregistrer) tout ce que lui fournit le réel. Il ne paraît plus procéder à un choix des informations. On distingue là deux façons de raconter qui se retrouvent dans les récits de paroles, et permettent à Genette de repérer trois « modes de (re)production du discours et des pensées des personnages dans les récits littéraires » (9), modes qu’il hiérarchise en fonction de leur plus ou moins grande aptitude mimétique. En effet, fondée sur la mesure du degré de présence (ou d’effa- cement) de l’instance narrative, cette classification évalue la capacité de chacun des modes à créer l’illusion d’imitation du réel. — Quand le narrateur se situe à distance des événements qu’il raconte, il traite des paroles (censément prononcées ou pensées par les personnages) comme un événement parmi d’autres, il se borne à en indiquer l’existence ; ramené à un fait, le contenu du discours n’est pas, à proprement parler, reproduit mais simplement mentionné à l’aide de verbes, d’expressions ou de noms, indiquant qu’il y a eu paroles. C’est ce que Genette appelle le discours raconté ou discours narrativisé (désormais, D.N.). Dans les deux exemples que nous proposons, les éléments soulignés indiquent l’existence de paroles, dont le lecteur ignore à la fois le contenu et la forme stylistique. « Devant l’estrade, de jeunes gens en costumes d’assaut, minces, avec des membres longs, la taille cambrée, la moustache en croc, posaient devant les spectateurs. [...] Autour d’eux, causaient des messieurs en redingote, jeunes et uploads/Litterature/ introduction-aux-paroles-des-personnages-fonctions-et-fonctionnement-coltier.pdf
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- Publié le Aoû 28, 2022
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