1 L'écriture de Joyce est-elle borroméenne ? Le cercle et la croix (I) Flavia G
1 L'écriture de Joyce est-elle borroméenne ? Le cercle et la croix (I) Flavia Goian Le cercle et la croix Mon interrogation telle que formulée dans le titre a pris forme au cours d'une lecture particulière du séminaire Le sinthome, lecture effectuée à l'occasion d'un travail de retranscription de ce même séminaire. Je pars de la conférence « Joyce le symptôme », qui ouvrait, le 16 juin 1975, le Symposium International James Joyce, et dans laquelle Lacan s'étonnait que « Joyce [ait] pu manquer à ce point ce qu'actuellement j'introduis du nœud » ; c'est d'autant plus frappant, nous confie-t- il, que « Clive Hart [...], qui est un esprit éminent, qui s’est consacré à commenter Joyce […], mette l'accent sur le cyclique et sur la croix comme étant substantiellement ce à quoi Joyce se rattache. […] Il en fait grand état dans le livre qu’il a intitulé lui-même Structure in James Joyce1.» Or, poursuit Lacan, « certains d'entre vous savent qu'avec ce cercle et cette croix, je dessine le nœud borroméen.» 2 Près d'un an plus tard, dans la dernière leçon du Sinthome, Lacan revient sur cette idée : « Il ne va pas de soi que j’aie trouvé ce qu’on appelle, enfin, le prétendu nœud borroméen, et que j’essaie de forcer les choses, en somme, – parce que Joyce, il n’avait aucune espèce d’idée du nœud borroméen. C’est pas qu’il n’ait pas fait usage du cercle et de la croix – on ne parle que de ça, même ! » ; il revient donc sur cette idée, mais pour la porter plus loin : « […] grâce à Joyce, nous touchons quelque chose à quoi je n’avais pas songé ; je n’y avais pas songé tout de suite, mais ça m’est venu avec le temps ; ça m’est venu avec le temps à considérer le texte de Joyce, la façon dont c’est fait – c’est fait tout à fait comme un nœud borroméen ; et ce qui me frappe, c’est qu’il y avait qu’à lui que ça échappait, à savoir qu’il y a pas trace dans toute son œuvre de quelque chose qui y ressemble. »3 Lacan laisse entendre que la structure borroméenne opérerait à l'insu du sujet. Bien que Joyce n'ait eu cesse de s'intéresser à la figure du cercle et à celle de la croix, semble dire 1 Lacan cite de façon inexacte le titre de cet ouvrage important de Clive Hart. Structure and Motif in Finnegans Wake – Evanston : Northwestern University Press ; Faber & Faber : London, 1962 est le livre le plus complet sur la structure du Wake, avec celui de James S. Atherton, The Books at the Wake, Faber & Faber : London, 1959 ; New York : Viking, 1960, indispensable pour déchiffrer les allusions littéraires contenues dans Finnegans Wake. 2 Jacques LACAN, « Joyce le symptôme », in Le séminaire livre XXIII : Le sinthome, Seuil, 2005, p. 168. 3 Jacques LACAN, Le sinthome, Ed. de l'Association Freudienne Internationale, 2001, pp. 161, 172. 2 Lacan, il serait passé à côté du nœud borroméen, il n'a aucune idée de ce que c'est. Par contre son écriture, elle, serait structurée comme un nœud borroméen. Ce sont là les quelques éléments qui m'ont mise sur la voie d'interroger la « borroméanité » de l'écriture joycienne, à savoir de ce qui vient constituer son sinthome. J'ai trouvé l'ouvrage de Clive Hart qui se consacre, en effet, à tirer au clair la structure complexe de Finnegans Wake où cercle et croix, ces deux figures majeures de la pensée occidentale, ont une place prédominante. Mais, dans cet exposé, je me suis surtout attachée à répondre à la question du titre : est-ce que l'écriture de Joyce est borroméenne ? Mener cette interrogation par la considération en détail de la structure de Finnegans Wake s'est révélé, chemin faisant, une piste trop longue, qui m'aurait quelque peu détournée de mon objectif. Rappelons tout de même que ce qui caractérise le travail de Joyce, en particulier ses deux derniers romans, c'est « un certain mode d'encadrement » qui a toujours, au minimum, un rapport d'homophonie avec ce qu'il est censé raconter : « Que chacun des chapitres d’Ulysses se veuille être supporté d’un certain mode d’encadrement4, qui dans l’occasion est appelé dialectique, par exemple, ou rhétorique, ou théologie, c’est bien ce qui est, pour [Joyce], lié à l’étoffe même de ce qu’il raconte. » Ceci n’est pas sans évoquer pour Lacan ses petits ronds qui, eux aussi, sont « le support de quelque encadrement. »5 De l'écriture du symptôme à l'écriture du sinthome, le possible joycien Une chose a tout particulièrement retenu mon attention dans la première leçon (du 18 novembre 1975) du Sinthome : il s'agit d'une modification à effet d'anticipation introduite par Lacan dans la définition de la catégorie modale du possible : « Ce possible, comme je l’ai dit, sans que vous le notiez, pour ce que moi-même point je ne l’ai noté de n’y pas mettre la virgule, ce possible, j’ai dit autrefois, c’est ce qui cesse de s’écrire, mais il y faut mettre la virgule – c’est ce qui cesse, virgule, de s’écrire ». La nouvel énoncé se lit différemment (Ce qui cesse, du fait de s'écrire) et fait intervenir deux écritures différentes : celle du symptôme, qui cesse, du fait de l'écriture du sinthome. Joyce ayant « la queue un peu lâche », c'est son art, son sinthome-écriture qui supplée à sa tenue phallique – il n'est pas étonnant que Lacan fasse intervenir dans l'énoncé de la proposition modale une « petite verge », ce que désigne le latin virgula, étymon de « virgule », qui joue comme coupure, comme « cesse de la castration ». 4 A chaque épisode d'Ulysse sont associés un lieu, une heure, un organe, un art, une couleur, un symbole et une technique littéraire. « Mon intention est de transposer le mythe sub specie temporis nostris. Chaque aventure ne doit pas seulement conditionner, mais même créer sa propre technique. [...] Chaque aventure, tout en étant composée de plusieurs personnes, n'en forme, pour ainsi dire, qu'une seule – comme Thomas d'Aquin le raconte des milices célestes.» (Lettre à Carlo Linati du 21 septembre 1920, in James Joyce, Œuvres complètes, t. II, Gallimard, La Pléiade, 1995, pp. 910-911.) 5 Jacques LACAN, Le sinthome, Ed. de l'Association Freudienne Internationale, p. 166. 3 C'est là le point de départ d'une interrogation sur la fonction de l'art et de l'artisan : « […] c’est ce qui cesse, virgule, de s’écrire ; ou plutôt cesserait d’en prendre le chemin, dans le cas où adviendrait enfin ce discours tel qu’il ne serait pas de semblant. » Et Lacan de se demander : « Y a-t-il impossibilité que la vérité devienne un produit du savoir-faire ? »6 L'interrogation va se complexifiant : en quoi l’artifice peut-il viser expressément ce qui se présente d’abord comme symptôme ? En quoi l’art, l’artisanat, peut-il déjouer, si l’on peut dire, ce qui s’impose du symptôme, à savoir quoi ? La vérité, et Lacan fait référence aux deux tétraèdres des discours. La vérité, où est-elle dans cette occasion ? Plus loin encore : « comment, par son art, quelqu’un a-t-il pu viser à rendre comme tel, au point de l’approcher d’aussi près qu’il est possible, le quatrième terme […] qui est essentiel au nœud borroméen lui-même ? » Dans le même temps, Lacan parsème une série d'allusions qui renvoient à Joyce : l'épisode de la nomination des animaux par Adam, l'usage premier de la parole, la question de la faute qui arrive par Ève ; une explication même du titre, le sinthome, est tissée à travers la référence au péché originel : « La création dite divine se redouble de la parlotte du parlêtre, […] par quoi l’Èvie fait du serpent ce que vous me permettrez d’appeler le serre-fesses, ultérieurement désigné comme faille, ou mieux, phallus – puisqu’il en faut bien un pour faire le faut-pas. La faute, dont c’est l’avantage de mon sinthome de commencer par là : sin, en anglais, veut dire ça, le péché, la première faute. »7 Le symptôme et la question de la nomination Avant d'arriver au sinthome de Joyce, il en faudra passer par son symptôme. « On ne pouvait plus mal partir que lui ». Le symptôme de Joyce, c'est son père, un père carent. Joyce, souligne Lacan dans la conférence qui porte son nom, pointe et se trouve dénoter que toute la réalité psychique, c'est-à-dire le symptôme, dépend, au dernier terme, d'une structure où le Nom-du-Père est un élément inconditionné8. Stephen, le héros du Portrait de l'artiste en jeune homme9, dont on connaît la valeur autobiographique, décrit ainsi son père : « Etudiant en médecine, champion d'aviron, ténor, acteur amateur, politicien braillard, petit propriétaire terrien, petit rentier, grand buveur, bon garçon, conteur d'anecdotes, secrétaire de quelqu'un, quelque chose dans une distillerie, percepteur de contributions, banqueroutier et actuellement laudateur de son propre passé. »10 6 Ibid., p. 12. 7 Idem.(c'est moi qui souligne) 8 uploads/Litterature/ l-ecriture-de-joyce-est-elle-borromeenne-i.pdf
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- Publié le Jul 09, 2022
- Catégorie Literature / Litté...
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