DU MÊME AUTEUR AUX MÊMES ÉDITIONS Comment on écrit l'histoire essai, 1971 Le Pa
DU MÊME AUTEUR AUX MÊMES ÉDITIONS Comment on écrit l'histoire essai, 1971 Le Pain et le Cirque /976 EN PRÉPARATION Impérialismes, patriotismes, universalismes à Rome PAUL YEYNE PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRAKCE L'INVENTAIRE DES DIFFÉRENCES LEÇON INAUGURALE AU COLLÈGE DE FRANCE ÉDITIONS DU SEUIL 27, rue Jacob, Paris VIe ISBN 2-02-004508-7. ©ÉDITIONS DU SEUIL, 1976. La loi du Il mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation colJective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quel que procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal Celles ou ceux qui ont de meilleures raisons que moi d'être intrépides tremblent, m'a-t-on affirmé, pendant les heures ou les journées qui précèdent leur leçon inaugllrale . Et assurément on voit tant de raisons pour que quiconque puisse trembler devant l'un ou l'autre d'entre vous que je ne vais pas vous ennuyer en vous infligeant l'exposé détaillé des rai sons de trembler qui peuvent m'être particulières. Je ne vous demanderai grâce que pour une seule de ces raisons. Vous m'avez désigné, mes chers col lègues, pour occuper une chaire d'histoire romaine. Or vous me voyez tout à fait persuadé que l'histoire existe, ou du moins l'histoire sociolo giq ue, celle qui ne se borne pas à raconter, ni même à comprendre, mais qui structure sa matière en recourant à la conceptualisation des SCIences appelées 7 LEÇON INAUGURALE AU COLLÈGE DE FRANCE aussi sciences morales et politiques . Vous me voyez non moins persuadé que les Romains ont existé réellement; c'est-à-dire qu'ils ont existé d'une manière aussi exotique et aussi quotidienne à la fois que les Thibétains, par exemple, ou les Nambik wara, ni plus, ni moins ; si bien qu'il devient impos sible de les considérer plus longtemps comme une sorte de peuple-valeur. Mais alors, si l'histoire existe et les Romains aussi, existe-t-il une histoire romaine'? L'histoire consiste-t-elle à raconter des histoires selon J 'ordre du temps? La réponse, pour le dire tout de suite, sera non, formellement, et oui, matériellement. Oui, car il existe des événements historiques; non, car il n'existe pas d'explication historique . Comme mainte autre science, l'histoire informe ses matériaux en recourant à une autre science, la sociologie. De la même manière, il existe bien des phénomènes astronomiques, mais, si je ne m'abuse, il n'existe pas d'explication astro nomique : l'explication des faits astronomiques est physique. Il demeure qu'un cours d'astronomie n'est pas un cours de physique. Quand vous avez confié cette chaire d'histoire romaine à un inconnu qui avait pour lieu de nais sance le séminaire de sociologie historique , vous avez voulu, mes chers collègues, respecter, j 'ima- 8 L'INVENTAIRE DES DIFFÉRENCES gine, une de vos traditions. Car l'intérêt pour les sciences humaines est traditionnel dans la chaire que j'occupe. Aussi votre serviteur, qui est avide de se présenter à vous sous son meilleur jour, se recommandera t-il de ce qu'on peut appeler le deuxième moment de la philosophie aronienne de 1 'histoire. Le premier moment de cette philosophie fut la critique de la notion de fait historique; « les faits n'existent pas », c'est à dire qu'ils n'existent pas à l'état séparé, sauf par abstraction ; concrète ment, ils n'existent que sous un concept qui les informe. Ou, si l'on préfère, l 'histoire n'existe que par rapport aux questions que nous lui posons. Matériellement, l'histoire s'écrit avec des faits; for mellement, avec une problématique et des concepts. Mais alors, quelles questions faut-il lui poser? Et d'où viennent les concepts qui la structurent? Tout historien est implicitement un philosophe, puisqu'il décide de ce qu'il tiendra pour anthropo logiquement intéressant. Il doit décider s'il atta chera de l'importance aux timbres-poste à travers l 'histoire, ou bien aux classes sociales, aux nations, aux sexes et à leurs relations politiques, matérielles et imaginaires (au sens de l'imago des psychana lystes). Comme on voit, quand François Chatelet trouvait un peu court le criticisme néo-kantien et 9 LEÇON INAUGURALE AU COLLÈGE DE FRANCE réclamait au nom de Hegel une conception moins formaliste et plus substantielle de l'objectivité his torique, il ne pouvait prévoir que ses vœux seraient si rapidement comblés. Et puisque les faits ne sont que la matière de 1 'his toire, un historien, pour les informer, doit recourir à la théorie politique et sociale. Aron écrivait en 1971 ces lignes qui seront mon programme : « L'am bition de l 'historien comme tel demeure bien le récit de l'aventure vécue par les hommes. Mais ce récit exige toutes les ressources des sciences sociales, y compris les ressources souhaitables, mais non dis ponibles. Comment narrer le devenir d'un secteur partiel, diplomatie ou idéologie, ou d'une entité globale, nation ou empire, sans une théorie du sec teur ou de l'entité? Pour être autre chose qu'un économiste ou un sociologue , l'historien n'en doit pas moins être capable de discuter avec eux sur un pied d'égalité. Je me demande même si l'historien, au rebours de la vocation empirique qui lui .est normalement attribuée, ne doit pas flirter avec la philosophie : qui ne cherche pas de sens à l'existence n;en trouvera pas dans la diversité des sociétés et des croyances. » Tel est le second moment de la philosophie de l'histoire ; il aboutit, comme on verra, au problème central de la pratique histo- 10 L'INVENTAIRE DES DIFFÉRENCES rique la détermination d'invariants, au-delà des inodifications; un physicien dirait: la détermination de la formule, au-delà des différents problèmes qu'elle permet de résoudre. C'est une question d'ac tualité : le Clausewitz d'Aron a pour vrai sujet de mettre l'invariant à la portée des historiens. En deux mots comme en cent, un historien doit décider de quoi il doit parler et savoir ce dont il parle. Il ne s 'agit pas d'interdisciplinarité, mais de beaucoup plus. Les sciences morales et politiques (appelons-les conventionnellement « sociologie », pour faire bref) ne sont pas le territoire du voisin, avec lequel on établirait des points de contact ou sur lequel on irait razzier des objets utiles. Elles n'apportent rien à l'histoire, car elles font bien davantage : elles l 'informent, la constituent. Sinon, il faudrait supposer que, seuls de leur espèce, les historiens auraient le droit de parler de certaines choses, à savoir de paix, de guerres, de nations, d'administrations ou de coutumes, sans savoir ce que sont ces choses et sans commencer par l'ap prendre en étudiant les sciences qui en traitent. Les historiens voudraient-ils être positivistes, qu'ils n'y parviendraient pas ; même s'ils ne veulent pas le savoir, ils ont une sociologie, puisqu'ils ne peuvent ouvrir la bouche sans prononcer les mots 11 LEÇON INAUGURALE AU COLLÈGE DE FRANCE de guerre ou de cité et sans se fonder, à défaut d'une théorie digne de ce nom, sur la sagesse des nations ou sur de faux concepts, tels que « féodalité » ou « redistribution ». Ainsi donc l'érudition, le sérieux du métier historique, n 'est que la moitié de la tâche; et, de nos jours, la formation d'un historien est double : elle est érudite et, de plus, elle est socio logique . Ce qui nous fait deux fois plus de travail; car la science progresse et le monde se déniaise furieusement tous les jours . Les sciences humaines sont à la mode, comme on dit. Autrement dit, notre époque est plus profon dément cultivée que d'autres : elle n 'apprend plus beaucoup de latin, mais en revanche, elle comprend plus de choses au monde qui est le sien. Or il est incontestable que notre époque se détourne des études classiques. Je ne vois à cela que deux expli cations possibles : si le public cultivé ne s'intéresse plus guère à l'Antiquité, c'est, ou bien parce que l'Antiquité n'est pas intéressante, ou bien parce que nous autres, antiquisants, n'avons pas su y intéres ser les gens. Que choisir? Non qu'il s'agisse de mendier les suffrages de l'opinion : l 'histoire est faite pour amuser les historiens, c'est tout. Seule ment, si j'on pouvait s 'amuser en plus nombreuse compagnie , ce serait plus gai. Me voilà donc en 12 L'INVENTAIRE DES DIFFÉRENCES train de faire du prosélytisme. Alors, tant qu'à faire de jouer les sergents recruteurs, autant vaut le faire avec quelques chances de succès. Je ne parlerai donc pas d'humanisme, je ne défendrai pas la culture. Une culture est bien morte quand on la défend au lieu de l'inventer. Mesdames, Messieurs, il s'agit de conceptualiser, par simple curiosité d'ordre ethnographique ou sociologique, l'histoire d'un vieil empire dont les décombres principaux ont pour nom le Dig.este ou ce Dante en deux personnes que furent Lucrèce et Virgile. Il y a une poésie de l 'éloignement. Rien n 'est plus loin de nous que cette antique civilisa tion; elle est exotique, que dis-je, elle est abolie, et les objets que ramènent nos fouilles sont aussi sur prenants que des aérolithes. Le peu qui est passé en nous de l 'héritage de Rome est uploads/Litterature/ paul-veyne-l-x27-inventaire-des-differences 1 .pdf
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- Publié le Aoû 20, 2022
- Catégorie Literature / Litté...
- Langue French
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