Critique de la raison pure(EmmanuelKant - 1781) Article écrit par François TRÉM
Critique de la raison pure(EmmanuelKant - 1781) Article écrit par François TRÉMOLIÈRES Dans la Préface à la première édition de la Critique de la raison pure (1781), Emmanuel Kant (1724-1804) établit un parallèle célèbre entre les progrès des sciences exactes et la confusion qui règne dans la « métaphysique », pourtant la plus ancienne et longtemps la plus prestigieuse des sciences. Alors que les premières ont su se doter de méthodes et de procédures, la seconde attend toujours un « tribunal » qui puisse arbitrer les querelles des philosophes. Car il est vain de croire que ces querelles pourraient s'éteindre d'elles-mêmes. Le fait qu'aucune réponse ne s'impose ne suffit pas à disqualifier les questions, et l'indifférence apparente des contemporains masque en fait des positions métaphysiques inavouées, et infondées. La Critique de la raison pure « n'est rien d'autre que ce tribunal », c'est-à-dire la mise en place de règles pour l'exercice de la raison en dehors de l'expérience. I-Critique et métaphysique Dans la Préface à la seconde édition (1787), le parallèle est approfondi ; et il apparaît que le projet kantien accomplit en philosophie la révolution scientifique : « Jusqu'ici, on admettait que toute notre connaissance devait nécessairement se régler d'après les objets [...] Que l'on fasse donc une fois l'essai de voir si nous ne réussirions pas mieux, dans les problèmes de métaphysique, dès lors que nous admettrions que les objets doivent se régler d'après notre connaissance [...] Il en est ici comme avec les premières idées de Copernic, lequel, comme il ne sortait pas bien de l'explication des mouvements célestes en admettant que toute l'armée des astres tournait autour du spectateur, tenta de voir s'il ne réussirait pas mieux en faisant tourner le spectateur et en laissant au contraire les astres immobiles. » Kant déroule à partir de là une « esthétique transcendantale », exposé des conditions de toute intuition sensible (l'espace et le temps) ; puis une « logique transcendantale », exposé des « concepts » et « principes » par lesquels l'entendement « légifère », c'est-à-dire organise les données de l'expérience : connaissance non plus « en soi » (« noumènes ») mais « pour nous » (« phénomènes ») ; enfin, il élabore une « théorie transcendantale de la méthode ». En limitant l'entendement au domaine de la « nature », la Critique de la raison pure sépare nettement les sciences physiques d'avec l'anthropologie ou la morale. Aussi Kant se trouve-t-il conduit, pour assumer toutes les conséquences de la pensée critique, à rédiger ensuite une Critique de la raison pratique (1788). Mais il ne suffit pas de juxtaposer les « domaines » de la nature et de la liberté, où légifèrent des facultés distinctes ; nous savons bien que l'expérience est leur « terrain » commun. La Critique de la faculté de juger (1790) aura donc pour enjeu d'établir, dans les deux dimensions « esthétique » et « téléologique », l'existence d'un « passage » entre faculté de connaître et faculté de désirer, sans quoi subsisterait entre elles un « gouffre immense », comme s'il s'agissait, écrit Kant dans son introduction, « de mondes différents ». II-Enjeux d'interprétation La portée historique de la Critique de la raison pure est considérable. Kant entend désormais par « métaphysique » la science des limites et des fins de la raison et, localement, la partie rationnelle d'une science (connaissance par les seuls concepts a priori) – c'est en ce sens qu'il parle de « métaphysique de la nature », ou encore de Métaphysique des mœurs. Renouvelant complètement un thème très ancien, la « méthodologie transcendantale », dans la dernière partie de l'ouvrage, distingue soigneusement, à partir d'une réflexion sur la croyance, « l'opinion, la foi et le savoir ». La métaphysique classique, critique des preuves de l'existence de Dieu, n'a plus lieu d'être, d'où de profondes conséquences pour la théologie et la philosophie modernes, comme pour la naissance des « sciences humaines ». La « révolution copernicienne » opérée par le kantisme apparaît comme le point d'orgue de la pensée des Lumières. À ce titre, elle tiendra le rôle de pensée quasi officielle en France au XIXe siècle (Jules Barni par exemple, l'un des premiers traducteurs de Kant, a été proche conseiller de Gambetta). La Critique de la raison pure a enfin connu un sort particulier en Allemagne, avec le néo-kantisme dit de l'école de Marbourg ; en réaction à cette lecture incarnée à ses yeux principalement par Ernst Cassirer et qu'il jugeait trop épistémologique, Heidegger a soutenu, dans Kant et le problème de la métaphysique (1929), que « Kant ne remplace pas la métaphysique par une théorie de la connaissance, mais s'interroge sur la possibilité intrinsèque de l'ontologie ». La révolution kantienne est ici interprétée comme démonstration de la « finitude » de l'esprit humain, et primat de « l'imagination transcendantale » sur la raison. Ce déplacement ne serait assumé au fond que par Heidegger lui-même, et la deuxième édition de la Critique témoignerait d'un recul de Kant, préparant le systématisme de la philosophie allemande après lui, à travers notamment « l'idéalisme absolu » de Hegel. Ainsi la postérité de l'œuvre est-elle au moins triple, avec l'idéalisme post-kantien, le criticisme néo-kantien, et le projet heideggerien de déconstruction de la métaphysique... François TRÉMOLIÈRES Bibliographie • E. KANT, Critique de la raison pure, nouvelle traduction, présent. et notes A. Renaut, Aubier, Paris, 1997. Études • F.-X. CHENET, L'Assise de l'ontologie critique. L'esthétique transcendantale, Presses universitaires de Lille, 1994 • F. MARTY, La Naissance de la métaphysique chez Kant. Une étude sur la notion kantienne d'analogie, Beauchesne, Paris, 1980 • M. PUECH, Kant et la causalité, Vrin, Paris, 1990. uploads/Philosophie/ critique-de-la-raison-pure-emmanuelkant-1781.pdf
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- Publié le Dec 27, 2022
- Catégorie Philosophy / Philo...
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