Extrait de la publication INTRODUCTION par Olivier CHRISTIN Ce livre est un dic
Extrait de la publication INTRODUCTION par Olivier CHRISTIN Ce livre est un dictionnaire et, de fait, une forme de dictionnair e européen des sciences sociales et historiques. Pourtant, il ne poursuit aucune sorte d’exhaustivité, ne décrit en rien des écoles, ne pr opose pas de traduction systématique des termes et des concepts des diffé - rentes langues. I l ne prétend en rien dessiner un panorama des sciences sociales et de leurs pr otagonistes, si tant est qu’un tel projet aurait pu av oir du sens. S on objet est tout autr e: saisir ce que les sciences humaines et sociales font de la langue ou plus exactement des langues européennes, comprendre ce qu’elles doivent à leurs singularités, expliquer pourquoi souvent d’une culture à l’autre on ne se comprend pas alors qu ’on pense parler de la même chose, et par exemple de laïcité, d’Occident, ou d’opinion publique. Pour exposer ce qu’est l’objet de ce dictionnair e, il faut sans doute s ’imposer un court détour, en trois temps, sur les dictionnaires eux-mêmes et leurs illusions, sur l ’historicité de la langue ensuite, sur les enjeux des opérations de traduction enfin 1. Jamais les dictionnaires de sciences humaines et sociales n’ont été aussi nombreux: dictionnaires d’histoire, d’historiographie ou des concepts historiographiques, dictionnaires de sciences politiques, de sociologie ou de sciences religieuses, dictionnaires des utopies, diction - naires biographiques (de Gaulle, Napoléon…). Jamais, pourtant, malgré ce succès éditorial et malgré la sophistication théorique réelle de certains d’entre eux, ils n ’ont été plus éloignés de l ’objectif classique qu ’ils s’assignent: donner un état objectivé et critique du savoir et des outils, conceptuels et linguistiques, à travers lesquels il se constitue. Dans une cour te recension restée longtemps pr esque sans écho, John Pocock avait pourtant tracé, dès le début des années 1960, un programme clair et suggestif aux sciences sociales, les invitant à fair e leur propre histoire sociale et plus précisément l ’histoire de leur vocabulaire spécifiqu : “L’usage que l ’historien fait de son pr opre vocabulaire professionnel doit, ou devrait, constituer le principal objectif de la critique historique […]. Cette critique fonctionne en se 11 Extrait de la publication INTRODUCTION demandant où l ’historien a tr ouvé les termes de son v ocabulaire conceptuel, la façon dont ils étaient utilisés ordinairement et la façon dont il les utilise, quelles implications logiques, sociologiques ou autre ils véhiculent, comment leur signification a changé et change depui qu’il les emploie et dans quelle mesure la construction de ses assertions a été affectée par l ’état de la langue à l ’époque où il en fait usage ” [Pocock, 1963, 121-122]. Mais force est de constater que cette invitation est restée en bonne part lettre morte. Nombre de dictionnaires récents, y compris et peut- être surtout dans les disciplines historiques, bien loin de fair e cette histoire de la langue, r enoncent paradoxalement à toute réflexivit historique et à toute objectiv ation de leur pr opre travail de catégo - risation et de conceptualisation, en inv oquant ici leur caractèr e pratique, exclusivement utilitaire, là leur souci d ’exhaustivité comme dans ces cour tes préfaces qui clair onnent comme une victoir e de la science le nombre d’entrées contenues dans l’ouvrage. Faute d’expli citer ce que sont leurs ambitions – souvent inconsciemment normatives –, de préciser ce que sont les principes de sélection des entrées ou le s contraintes imposées aux auteurs, ces dictionnaires en arrivent en fait à poursuivre l’illusion d’un savoir absolument neutr e et univ ersel, dont il ne serait pas nécessair e de por ter au jour les conditions scientifiques, politique ou sociales de p oduction. Bien des ouvrages, en effet, se passent de toute justification et de tout a ertissement, tentant par là d’accréditer l’idée que leur propos serait une évidence et non un choix ou une sélection subjective: beaucoup de dictionnaires font ainsi l ’économie de toute intr oduction, ou réduisent celle-ci à quelques lignes trop générales, de vraie bibliographie, de signalisation correcte des auteurs, faisant de ces livr es d’histoire des ouvrages sans histoire. Les br efs avertissements au lecteur du Herder Lexikon, Geschichte 1: Sachwörter mit über 2700 Stichwörter sowie über 300 Abbildungen und Tabellen [Herder Lexikon, 1977] ou du Ploetz Geschichtslexikon, Weltgeschichte von A bis Z [Ploetz Geschichtslexikon, 1986] se bornent à donner le nombre d’entrées, le nombre de cartes ou d’images, comme si la quantité pouv ait à elle seule v aloir gage de scientificité et ’universalité des analyses. D ans certains cas, tout se passe d’ailleurs comme si les proclamations d’universalité et d’exhaus - tivité des quelques lignes de préface ou d ’avant-propos marchaient de concert avec la faiblesse des ambitions méthodologiques, concep - tuelles et comparatistes réelles des ouvrages. On peut en prendre pour exemple les déclarations immodestes du Chambers Dictionary qui prétend offrir “une vue d’ensemble mondiale depuis les temps les plus anciens jusqu’au présent”, qui ne serait pas “purement eurocentrique” 12 Extrait de la publication [Chambers Dictionary of World History, 1993]. De même les affirma - tions liminaires aux dictionnair es d’histoire universelle de B ruce Wetterau [1994] ou de Dominique Vallaud [1995], qui parle lui aussi de sortir de “l’européocentrisme” pour saisir “l’ensemble du passé de l’humanité”, semblent elles aussi imprudentes et bien loin du contenu réel des deux ouvrages. Pour ne pas embrasser cette illusion, qui donne pour seul possible un ordre des mots qui ne reflète que ’état des rapports de force entre disciplines, entre chercheurs, entre espaces nationaux, il faut revenir à l’invitation initiale de Pocock, véritable défi à la naturalisation et à l nationalisation des concepts des sciences sociales, c’est-à-dire revenir à l’histoire et à l ’histoire de la langue puisque c ’est en les oubliant que certains des dictionnaires d’aujourd’hui peuvent voiler ce qu’il y a de proprement idéologique en eux (ethnocentrisme, téléologie du progrès, imposition académique d’acceptions légitimées par l’usage scolaire…). Quelques grandes entreprises collectives échappent à ces travers et s’imposent à l’évidence comme des modèles de critique des diction - naires de sciences humaines et sociales, y compris par ce qu’elles prennent elles-mêmes la forme de dictionnair es. Il faut, parmi elles, évoquer les Geschichtliche Grundbegriffe [Brunner, Conze et Koselleck, 1972 sqq.], publiés à partir de 1972, et les travaux qui, par la suite, s’en inspirèrent plus ou moins explicitement. La for ce des Geschichtliche Grundbegriffe tenait, on le sait, non à un illusoire souci d’exhaustivité, à la multiplication des entrées, à l ’inflation de ’érudition, mais à la volonté de penser ensemble la critique historique du lexique de l’histoire et la réflexion sur la naissance du monde moderne. ’effet de sélection des entrées qu’opère tout dictionnaire ou tout lexique n’était donc pas ici détaché d ’une perspective théorique cohér ente sur l’avènement de la modernité dans le langage, autour de quatre grands processus (Demokratisierung, Verzeitlichung, Ideologisierbarkeit, Politisierung). En se donnant des objectifs théoriques précis et en arrêtant en fonction de ceux-ci la liste et l ’étendue géographique ou chronologique des notices (le sous-titre précise d’ailleurs: Historisches Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in Deutschland), les Geschichtliche Grundbegriffe dessinaient aussi leurs limites v olontaires: celles de l’Allemagne et de la langue allemande, mais aussi celles de la période de transition ( Sattelzeit) 1750-1850. Ils laissaient donc en par tie sans réponse la question devenue entre-temps décisive de la transposition des analyses qu’ils proposaient vers d’autres sociétés et d’autres espaces linguistiques. Ils offraient peu d ’appuis à la comparaison et à la traduction, les deux opérations entr etenant des r elations à la fois néces saires et difficiles OLIVIER CHRISTIN 13 INTRODUCTION Pour ne céder ni à la tentation de la comparaison hâtiv e, qui considère que la div ersité des v ocables n’est qu’un obstacle irritant mais négligeable, qu’il faut surmonter au plus vite en pr oposant des équivalences dont les principes et les conditions de circulation ne sont pas explicités, ni au r enoncement monographique, qui souligne l’incomparabilité des objets et l’intraductibilité des termes, au risque de perpétuer des manières impensées de poser les questions, il faut citer une seconde entr eprise, plus récente, conduite sous la dir ection de Barbara Cassin. Le Vocabulaire européen des philosophies [Cassin, 2004] veut en effet échapper aussi bien à “l’universalisme logique indifférent aux langues” qu’au “nationalisme ontologique” qui essen tia lise le génie des langues. Il invite pour cela à une “déterritorialisation”, et invoque Wilhelm von Humboldt lorsque celui-ci affirme qu “la pluralité des langues est loin de se réduir e à une pluralité de désignations d ’une chose: elles sont différentes perspectives de cette même chose et quand la chose n’est pas l’objet des sens externes, on a affaire souvent à autant de choses autr ement façonnées par chacun ” (“Fragment de mono - graphie sur les Basques” (1822), cité dans [Cassin, 2004, XX]). On peut, certes, discuter cette référ ence à H umboldt et l ’opposition qu’elle établit entre différentes classes de choses, car elle semble faire de celles qui ne sont pas “objet des sens externes” des constructions singulières, propres uploads/Philosophie/ dictionnaire-des-concepts-nomades-en-sci 1 .pdf
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- Publié le Jul 29, 2022
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