État des études sur la pensée japonaise en France Frédéric Girard Les études su
État des études sur la pensée japonaise en France Frédéric Girard Les études sur l’histoire de la pensée japonaise en France sont assez mal desservies. Il y a à cela plusieurs raisons qu’on peut essayer de circonscrire, de façon non exhaustive. A l’orée des temps modernes, où l’étude scienti³que des pays orientaux s’est fait jour, le Japon a surtout retenu l’attention des observateurs par son exotisme, des voyageurs diplomates ou occasionnels retenant les curiosités et les différences du comportement, des coutumes et des croyances des Japonais, sans vrai- ment se soucier de faire une description objective des phénomènes qu’ils observaient. A cet intérêt initial orienté vers l’exotisme vient s’ajouter l’absence presque totale de cadre institutionnel dans lequel les études japonaises prenaient place. L’École des langues Orientales cherchait à for- mer des diplomates interprètes en japonais plus que des japonologues. De fait, les études japonaises étaient en France, au xixe siècle, un parent pauvre en regard des études indiennes et chinoises, où des travaux d’ex- cellente qualité dans le domaine de la civilisation, religion et philosophie comprises, voyaient le jour. Le Japon ne s’était pas vu reconnaître le statut d’une grande civilisation porteuse d’une pensée ou d’une philosophie spéci³que qui mérite l’attention des savants, comme ses voisins; c’est sa langue, sa littérature et sa religion qui faisaient presque exclusivement l’objet des études. Il suf³t de voir les quelques maigres lignes que consac- rent encore au Japon, au xxe siècle, des auteurs extérieurs au domaine japonologique, mais bienveillants, comme Paul Masson-Oursel ou René 1 Grousset, dans leurs histoires de la philosophie extrême-orientale. C’est un fait aussi que la pensée classique japonaise a, en France moins qu’ailleurs et plus tardivement qu’ailleurs (en comparaison avec l’Angle- terre, l’Allemagne, ou les États-Unis, par exemple), fait l’objet d’investi- gations qui se seraient concrétisées par des traductions, des études et des historiques. À ces aspects circonstanciels, s’ajoute un autre qui touche le fond de la question: la dif³culté intrinsèque que l’historien des idées a à appréhen- der le sujet. Ce qu’on entend par “pensée japonaise” ne se manifeste, en règle générale, pas directement par des mode d’expression langagiers, conceptuels ou représentatifs à l’aide d’éléments purement autochtones. La plus grande partie de ces modes d’expression sont empruntés à l’étran- ger, langue, notions, manifestations matérielles, etc., en l’occurrence principalement le Continent — la Chine et la Corée —, puis l’Occident, à deux reprises, aux xvie–xviie siècles, aux xixe-xxe siècles. Il n’en va pas de même de l’Inde ou de la Chine, où les systèmes philosophiques et reli- gieux ont été sécrétés sur leur sol même: l’hindouisme, le bouddhisme, le taoïsme, le confucianisme. Ces éléments étrangers sont sélectionnés et utilisés partiellement, non sans des déformations, par les Japonais. Il est donc rare que le japonologue se trouve en face d’élaborations purement locales, jusque et y compris le shintõ. Une tentative dans ce sens a néan- moins été entreprise non sans audace ni courage, ni non plus sans quelque résultat, par Motoori Norinaga, à l’époque d’Edo. Cependant, l’entreprise garde quelque arbitraire et arti³ce et les résultats en sont assez contestables dès qu’on y regarde de près, hormi même le fait que l’idée d’un Japon “pur” n’est peut-être qu’une vue de l’esprit, sinon le produit d’une idéologie. En revanche, le japonologue se trouve confronté à des mixtes, composés d’éléments locaux et importés. Il lui importe de débrouiller dans les éléments importés, ce qui revient à l’original et ce qui a été transmis sur place, avant de se faire une idée d’ensemble des procé- dés d’utilisation et donc des modes de pensée mis en place au Japon. Cette procédure scienti³que requiert, non seulement des connaissances s’étendant à plusieurs domaines géographiques, mais également des pro- cédés d’analyse demandant au moins deux temps, une prise de connais- sance des données, un décantement pour abstraire les éléments purement japonais. Ce deuxième temps est nécessaire pour ne pas tomber dans des travers d’analyses qui conduisent à ne voir dans un courant japonais que 2 | État des études en France le prolongement d’un courant continental, et à en mésestimer l’origina- lité, sinon à le déprécier complètement. Qui penserait, par exemple, sérieusement à attribuer une pensée philo- sophique ou religieuse au prince Shõtoku, avant d’avoir fait au préalable une critique textuelle des ouvrages ou des traités qui lui sont attribués, comme les Commentaires aux trois sutra ou ce qu’on appelle sa Constitu- tion? N’est-ce pas en sacri³ant délibérément la vérité historique qu’on retracera dans un descriptif de ces textes considérés comme reµétant la “pensée” du prince, dont on acceptera sans beaucoup d’esprit critique l’i- mage d’un héro civilisateur, champion des Lumières, fondateur du boud- dhisme ou du shintõ, ou du syncrétisme shintõ-bouddhique? Un esprit méthodique et scrupuleux peut-il prendre pour argent comptant de tels textes? Ne se demandera-t-il pas au préablable qui est le rédacteur de ces textes, quelle en est la part d’imitation ou de copie de textes continen- taux, quelle en est la part d’utilisation faite réellement au Japon? Autant de questions guidées par l’esprit critique, qui peuvent réduire le savant, pour un temps, à un silence éditorial. De façon plus générale, on se demandera dans quelles conditions et par qui sont élaborés les ouvrages considérés comme porteurs de pensée: sont-ils rédigés par un seul per- sonnage ou sont-ils le produit d’un groupe d’individus formant une école ou se réclamant d’une lignée? L’importance au Japon de ces idées d’écoles et de lignées n’oblige-t-elle pas à minimiser, sinon à oblitérer, la notion d’“authorship” qui, pour nous, est presque toujours indissociable de celle de “pensée” ou de “philosophie”, considérées comme le produit d’un esprit avant tout autonome et libre, s’af³rmant en tant que tel? L’efface- ment relatif des auteurs, à quelques exceptions près, devant leur produc- tion n’a-t-il pas constitué pour les interprètes occidentaux un obstacle qui l’ont obligé à de longs et nombreux détours pour aborder les œuvres et les appréhender correctement? Ce retard des études sur la pensée japonaise en France n’est peut-être pas que le résultat d’un manque d’intérêt, d’une lenteur, ou d’une négli- gence. Il pourrait aussi provenir d’une méthodologie qui met du temps à fructi³er en résultats tangibles immédiats. Le scrupule avec lequel procè- dent les historiens et les philologues, porteurs d’une langue abstraite et conceptuelle comme l’est le français, s’il n’est pas propice à donner des descriptifs synthétiques, rapides facilement assimilables par les lecteurs empressés d’avoir des connaissances globales, ou de se donner le senti- ment d’avoir acquis de telles connaissances. Le scrupule scienti³que de frédéric girard | 3 savants formés dans le système français peut-il se satisfaire de survols somme toute assez super³ciels? Il est possible, sinon probable, que cette lenteur apparente à mettre en évidence des résultats dans le domaine concerné ne corresponde par un certain côté qu’à un détour et qu’à une démarche, qui passe par l’examen honnête et scrupuleux des textes et des documents allégués. Sous cet angle, ne peut-on pressentir que des résul- tats dans ce domaine sont à attendre pour un temps non éloigné, qui se font déjà sentir? De fait, de nombreux éléments pour constituer une his- toire de la pensée au Japon se trouvent dispersés ou épars dans des tra- vaux et des publications; mais ceux-ci touchent des domaines très variés: l’histoire, l’histoire des religions, la littérature, l’histoire de l’art, l’archéo- logie, la philologie, etc.? Religions et bouddhisme Époque pionnière Les témoignages des missionnaires, notamment jésuites, et des européens, des xvie et xviie siècles, ont décrit les croyances japonaises, singulièrement le bouddhisme qu’ils ont relevé en ordre principal, comme relevant d’une religion paienne idolâtre. Selon eux, elle professe une doctrine qui admet un principe (dõri, genri, terme traduisant shinnyo, la talité, la vraie manière d’être des choses) auquel tout retourne, mais principe qui est du néant (kyomu, terme traduisant de façon erronée nirv„na); et ils ont porté en Europe une image négative et déformée du bouddhisme. Parmi ces témoignages, on peut noter celui de la Contro- verse de Yamaguchi entre le jésuite Cosme de Torres, et les moines Zen, les sh„kyamunistes de la secte Hokke et les amidistes de la secte Ikki. L’histoire de ces inµéchissements dans le sens d’une interprétation nihi- liste a été faite de façon critique par Roger-Pol Droit dans son étude, Le culte du néant, et le livre de Nishitani Keiji, Qu’est-ce que la religion?, (1961) montre précisément que la vacuité bouddhique représente une alternative au nihilisme contemporain. Il ne s’est agi que d’une première approche. Les missionnaires, principalement jésuites, ont cependant eu le mérite d’avoir mis en évidence que le courant religieux le plus important était le bouddhisme, sous les formes du Zen et de l’amidisme, amidisme qui jouait un rôle de premier plan dans l’idéologie politique du régime des 4 | État des études en France gouvernants, les Tokugawa, comme cela apparaît de mieux en mieux par l’exhumation de documents appartenant à cette famille, et qui étaient en partie restés occultés. Pour cette période, Mme Minako Debergh a effec- tué des travaux historiques touchant le cathéchisme, la cartographie et l’i- conographie, qui intéressent de près les conceptions religieuses. uploads/Philosophie/ essays-on-japanese-philosophy-0-girard.pdf
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- Publié le Sep 27, 2021
- Catégorie Philosophy / Philo...
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