RIFL (2010) 3: 12-10 (Saussure filosofo del linguaggio, 10) DOI: 10.4396/201012
RIFL (2010) 3: 12-10 (Saussure filosofo del linguaggio, 10) DOI: 10.4396/20101205 __________________________________________________________________________________ 52 D’une épistémologie néosaussurienne de la linguistique à la question de l’universalité des droits de l’homme Simon Bouquet Université Paris Ouest Nanterre sbouquet@u-paris10.fr A Stéphane Hessel L’ignorance ou le déni de la dimension proprement philosophique de la pensée de Ferdinand de Saussure n’est pas le moindre des torts faits par le XXème siècle au réformateur genevois de la linguistique. De fait, ce déni et cette ignorance, que le présent numéro de la RIFL entend à juste titre dénoncer, prennent leur source dans le Cours de linguistique générale. Car celui-ci, distordant la pensée saussurienne et érigeant en «auteur» un Pseudo-Saussure, occulte le fait que les textes autographes, tout comme les leçons de linguistique générale – présentées par leur professeur comme «un cours philosophique de linguistique» – s’inscrivent dans une démarche de pensée distinguant soigneusement une philosophie du langage, une épistémologie de la grammaire comparée et une épistémologie programmatique de la linguistique1. Dernier legs de l’héritage saussurien à nous être parvenu, avec un retard de cent ans, le manuscrit De l’essence double du langage2 jette aujourd’hui une lumière plus vive sur l’écart qui sépare, à cet égard, le Pseudo-Saussure du véritable Ferdinand de Saussure. Cette aventure éditoriale singulière resterait anecdotique si elle ne s’était avérée, pour l’histoire des idées, le ferment de lourds malentendus et de rencontres manquées entre science du langage et philosophie du langage. Par exemple, la grammaire générative de Chomsky, avancée majeure de la seconde moitié du XX° siècle, n’a pas été reconnue comme une extension domaniale du programme sémiotique saussurien; il s’ensuit qu’elle aura servi d’alibi à un courant de pensée diamétralement opposé à ce programme: un «cognitivisme» qui envisage les objets culturels – y compris les langues et les textes – dans une optique réductionniste, logico-grammaticale et référentialiste, complice d’une «pragmatique» caricaturalement mécaniste3. Un autre exemple de rencontre manquée est le destin de 1 J’ai consacré un ouvrage à l’argumentation de cette thèse: Introduction à la lecture de Saussure, Paris, Payot, 1997. Cf. également mon article, «Du Pseudo-Saussure aux textes saussuriens originaux» in J.-P. Bronckart, E. Bulea & C. Bota (Ed.), in Le projet de Ferdinand de Saussure, Genève, Droz, 2010. 2 in F. de Saussure, Ecrits de linguistique générale, Paris, Gallimard, 2002 (ci-après ELG). 3 Le colloque inaugural de l’Institut Ferdinand de Saussure, en 1999, entendait combattre, en se réclamant des textes saussuriens originaux, cette naturalisation de l’esprit. Cf. F. Rastier et S. Bouquet (dir.), Une introduction aux sciences de la culture, Paris, Presses Universitaires de France, 2002. RIFL (2010) 3: 12-10 (Saussure filosofo del linguaggio, 10) DOI: 10.4396/20101205 __________________________________________________________________________________ 53 l’herméneutique matérielle conçue par Schleiermacher un siècle avant Saussure. Alors que cette herméneutique aurait pu être élucidée et renouvelée par le postulat saussurien de la dualité de la linguistique (cf. infra), elle est restée méconnue pour la science du langage et s’est dénaturée en philosophie, dès son commentaire par Dilthey, dans une involution spéculative où son caractère matériel – philologique et grammatical – s’est perdu4. Un siècle et demi plus tard, il en ira de même de la théorie wittgensteinienne des jeux de langage: celle-ci, qui entre en affinité profonde avec le projet saussurien d’une linguistique duelle, demeurera quasiment sans écho chez les linguistes et fera l’objet, faute d’être articulée à une épistémologie de la science du langage, de nombreux détournements ou impasses en philosophie et en sciences humaines. Sur cet arrière-plan, ma contribution au propos du présent numéro se développera en deux volets. Dans un premier volet – convaincu que la philosophie du langage et l’épistémologie de la linguistique sont unies par une relation de complémentarité5 – je proposerai un résumé de l’épistémologie programmatique qui, selon moi, se laisse déployer à partir des textes saussuriens originaux, en l’état contemporain de la science du langage. Ce résumé reviendra à définir des principes soutenant une linguistique néosaussurienne de l’interprétation6 – offrant, subsidiairement, un répondant épistémologique aux investigations philosophiques de Schleiermacher et de Wittgenstein. Convaincu par ailleurs que la pertinence d’une science se mesure à l’aune de son application et de l’utilité de cette application, je tenterai d’esquisser dans un second volet, ne fût-ce que brièvement, comment la linguistique néosaussurienne pourrait éclairer un important débat contemporain : celui qui porte sur l’universalité des Droits de l’Homme. 1. L’épistémologie néosaussurienne d’une linguistique de l’interprétation La plus grave des distorsions que le Cours de linguistique générale a fait subir à la pensée de Saussure concerne la dichotomie conceptuelle langue/parole. En effet, la célèbre dernière phrase du livre de 1916 – «la linguistique a pour unique et véritable objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même» – est non seulement apocryphe, mais diamétralement opposée au projet épistémologique saussurien: ce projet, tel qu’il apparaît dans les textes originaux, est celui d’une linguistique duelle, science unifiée de la langue et de la parole. Pour estimer l’écart qui existe à cet égard entre le Saussure authentique et sa vulgate apocryphe, il suffit de comparer, à la dernière phrase du Cours, cette formulation de la plume du linguiste genevois: 4 Cf. F. Rastier, Arts et sciences du texte, Paris, Presses Universitaires de France, 2001: chapitre 4, «Herméneutique matérielle». 5 Toute philosophie du langage étant sous-tendue, explicitement ou implicitement, par une épistémologie de la science du langage; et toute épistémologie de la linguistique œuvrant à donner, à des concepts d’objets a priori de la philosophie du langage, le statut de concepts d’objets a posteriori. (Sur ce point, voir mon Introduction à la lecture de Saussure, op. cit., préambule). 6 Néosaussurienne, parce que cette linguistique se fonde, quant à sa réception contemporaine, sur un «nouveau Saussure» – fût-il chronologiquement antérieur au Pseudo-Saussure du Cours. Néosaussurienne aussi en ce que son système de principes se laisse déployer, en l’état actuel des idées linguistiques, au-delà de ce que Saussure a pu penser et écrire. Linguistique de l’interprétation enfin, car son objet empirique est le fait de l’interprétation. (On trouvera une présentation sensiblement plus développée de ces principes dans un article à paraître: «Principes d’une linguistique de l’interprétation. Une épistémologie néosaussurienne», Langages, 2011). RIFL (2010) 3: 12-10 (Saussure filosofo del linguaggio, 10) DOI: 10.4396/20101205 __________________________________________________________________________________ 54 «Sémiologie = morphologie, grammaire, syntaxe, synonymie, rhétorique, stylistique, lexicologie, etc., le tout étant inséparable»7. Aussi le rétablissement d’une linguistique duelle, en lieu et place d’une linguistique de la langue, est-il un aspect essentiel de la perspective néosaussurienne. Or, la visée rétablie d’une linguistique duelle fait apparaître sous un jour nouveau l’ensemble du programme de Saussure. Et la cohérence de ce programme – qui se révèle dans les textes originaux tout autant que dans les développements que ceux-ci permettent – tient dans l’hypothèse suivante: une linguistique unifiée, strictement sémiotique et différentielle, énonçant des lois algébrisées et prenant pour objet l’événement psychique de l’interprétation, permettra la description la plus fine de l’objet empirique «sens» dans toutes ses composantes – alors même que, différentielle de part en part, cette linguistique aura pour principe de ne jamais analyser le sens en lui-même. De ce programme épistémologique, le système de principes exposé ci-après entend présenter une synthèse. 1.1. Principe de légalité La linguistique est une science, énonçant des lois. En tant que telle, elle doit satisfaire à des critères généraux de scientificité: (1) littéralisation de son objet, (2) formalisation et (3) réfutabilité de ses lois. Pour poser ce principe, l’auteur du Mémoire sur le système primitif des voyelles extrapole l’épistémologie domaniale d’une science avérée, la grammaire comparée, à l’épistémologie générale d’une science à venir. En effet, la grammaire comparée, ainsi qu’il est probablement le premier à le théoriser, est science en cela qu’elle satisfait à trois critères qu’on peut dire galiléens8: (1) l’objet comparatiste – le phonème – satisfait au critère de littéralisation : différentiel, il «pourra être catalogué une fois pour toutes par un numéro représentant une valeur quelconque, pourvu qu’elle ne se confonde pas avec celle des autres numéros»9; (2) les lois comparatistes satisfont au critère de formalisation en cela qu’elles ne ressortissent pas à des changements, comme on le dit ordinairement, mais à des substitutions: «toute vérité phonologique a pour expression naturelle l’équation, non la règle»10; (3) les lois comparatistes satisfont au critère de réfutabilité: dans la mesure où elles sont prédictives, fut-ce d’évènements passés, ces lois peuvent être réfutées, ainsi que l’histoire de la grammaire comparée en atteste avec éclat (aussi, lorsque Saussure qualifie ces lois d’algébriques ou de mathématiques – «L’expression simple, écrit-il, sera algébrique ou ne sera pas»11 – il se réfère conjointement à ces critères de scientificité). Le cœur de la révolution saussurienne sera l’extrapolation de cette épistémologie domaniale d’une science existante – science du signifiant en diachronie – dans le projet d’une linguistique future incluant crucialement une science du signifié en synchronie, et articulant langue et parole. Ce projet se soutient, de manière 7 ELG, p. 45 (le soulignement est de Saussure). De même, dans ses cours genevois, Saussure pose la dualité de la linguistique; ses pseudo-éditeurs la censureront. 8 Sur la notion de critère galiléen, voir J.-C. Milner, Introduction à une science du langage, Paris, Editions uploads/Philosophie/ bouquet-epistemologie-neosaussurienne-et-droits-de-l-x27-homme.pdf
Documents similaires










-
28
-
0
-
0
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise- Détails
- Publié le Jui 22, 2022
- Catégorie Philosophy / Philo...
- Langue French
- Taille du fichier 0.2375MB