Le Dieu de la Bible est-il une personne ? Is the God of the Bible a person? Rog
Le Dieu de la Bible est-il une personne ? Is the God of the Bible a person? Roger Pouivet p. 79-98 Résumés FRANÇAIS ENGLISH Plusieurs des principaux philosophes et théologiens relevant de ce qu’on peut appeler « la philosophie analytique de la religion » (y compris Richard Swinburne et Alvin Plantinga) pensent Dieu comme une personne. Le Dieu-personne, la meilleure personne qui soit, semble aussi mieux correspondre à son « personnage » biblique. Pourtant, le Dieu-personne est l’héritage d’une conception moderne et discutable de la personne ; sa critique devrait nous conduire aussi à renoncer à cette conception pour la théologie et dans la lecture de la Bible. Mais comment rendre compatible ce que, d’un côté, nous lisons au sujet de Dieu dans la Bible (Il est présent dans la vie des hommes, Il est incarné, souffrant sur la croix, Il aime ses créatures), et de l’autre côté, l’affirmation qu’il est, non pas une personne, mais ipse sum subsistens, l’unique être simple, atemporel, immuable et impassible ? Haut de page Plan Le Dieu personnel de la Bible Du théisme personnaliste au personnalisme théiste Le concept moderne de la personne Dieu souffre-t-il ? La Trinité est-elle une question de personne ? L’incompréhensibilité de Dieu et la lecture de la Bible Lire la Bible et prier Haut de page Texte intégral PDF 208k Signaler ce document 1 Thomas D’aquin, Somme théologique Ia, 4, 3, 4. …dici potest aliquo modo quod creatura sit similis Deo, non tamen quod Deus sit similis creaturae1. Page 1 sur 60 1La métaphysique traditionnelle décrit Dieu comme un être tout puissant, omniscient, omniprésent. Il aurait aussi quatre attributs fondamentaux. Il est simple : chacune des propriétés réelles ou intrinsèques de Dieu est identique à ses autres propriétés réelles ou intrinsèques, elles sont identiques aussi à son être ou à sa nature. Il est atemporel : non pas sempiternel, non pas vivant sans fin dans le temps depuis le commencement, mais en dehors du temps. Il est immuable parce qu’il est simple, et qu’un être changeant aurait nécessairement des propriétés différentes dans le temps ; son immuabilité suit également de l’atemporalité : un être absolument simple n’acquiert ni ne perd une propriété. Il est impassible : rien n’agit sur Dieu, rien ne l’affecte. 2Mais pourquoi des métaphysiciens chrétiens, et non des moindres, ont-ils adopté cette description d’un Dieu simple, atemporel, immuable et impassible, alors que le lecteur de la Bible ne manque pas de remarquer que Dieu, s’il est certes « l’Éternel », intervient dans l’histoire ? Il change, même si ses intentions restent stables. Il souffre, prenant en pitié les hommes, éprouvant une sainte colère face à leurs péchés, répondant aussi à leurs demandes. Comment Saint Anselme peut-il alors dire : 2 Anselme, Proslogion, 8, 1077-1078. Quand vous daignez jeter un regard sur vos créatures qui souffrent, elles sentent les effets de votre miséricorde ; mais vous, Seigneur, vous ne sentez point leurs souffrances. Vous êtes donc miséricordieux, puisque vous consolez les malheureux et que vous pardonnez aux pécheurs, et en même temps vous êtes impassible, puisque vous n’éprouvez point cette sympathie douloureuse qu’on nomme pitié2. 3 Sur cette question, voir E. Stump, The God of the Bible and the God of the Philosophers (The Aquina (...) 3Nous retrouverions des formules équivalentes chez Augustin et chez Thomas. Faire de Dieu un être simple, atemporel, immuable et impassible semble pourtant bien peu biblique. C’est l’opposition entre un Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, d’un Dieu de la Bible donc, et du Dieu des philosophes, en particulier de la métaphysique scolastique et de l’onto-théologie3. Deux attitudes, au moins, semblent alors possibles : renoncer à la métaphysique ou aménager la métaphysique. 4 Voir J.-L. Marion, Dieu sans l’être (Quadrige), Paris, Presses Universitaires de France, 20134. 5 Au sujet de Jean-Luc Marion, on a ainsi pu dire : « … la théologie de Marion cherche à libérer la r (...) 6 R. Pouivet, « L’irrationalisation de la religion », dans : C. Tiercelin (éd.), La reconstruction de (...) 4La première attitude, celle de renoncement à la métaphysique, au moins à la métaphysique traditionnelle, propose un « Dieu sans l’être4 ». La foi n’a pas besoin de la pensée de l’être, comme le pensait Heidegger — et nombre de théologiens et philosophes contemporains l’ont suivi. La métaphysique onto-théologique serait un héritage aristotélicien ou, plus généralement, celui des philosophes grecs. Mais Athènes et Jérusalem sont non seulement distinctes, mais concurrentes. Au regard de la Bible, une certaine philosophie de la religion chrétienne serait à repenser en la sauvant de l’ontothéologie. Nous sommes encouragés à passer du Dieu de la métaphysique, créature philosophique non biblique, au Dieu Amour, au-delà du concept. La foi est l’expérience de sa rencontre, susceptible d’une herméneutique ou d’une phénoménologie, plutôt que d’une métaphysique5. À mon sens, le risque n’est pas mince alors d’une certaine « irrationalisation de la religion6 ». Mais je n’en discuterai pas ici. 5Une autre attitude en effet m’intéresse ici. Elle n’est pas critique à l’égard de la métaphysique, mais entend plutôt l’adapter à un Dieu compris comme une personne, la plus parfaite qui soit — le Dieu supposé être celui Page 2 sur 60 de la Bible. Une telle métaphysique du théisme personnaliste est bien représentée chez certains philosophes analytiques de la religion, parmi les plus réputés : Alvin Plantinga, Richard Swinburne, William Hasker. Mais je la contesterai. À ce théisme personnaliste s’oppose la métaphysique la plus traditionnelle, celle de Thomas d’Aquin en particulier. Ainsi, la critique d’un courant dominant dans la philosophie analytique de la religion ne conduit pas à épouser l’autre attitude, antimétaphysique, brièvement évoquée précédemment. Tout au contraire, nous sommes encouragés à retrouver une conception scolastique de Dieu. 6Mais la question reste entière : comment rendre compatible ce que, d’un côté, nous disons au sujet de Dieu dans la Bible (Il est présent dans la vie des hommes, Il est incarné, souffrant sur la croix, Il aime ses créatures), et de l’autre, l’affirmation qu’il est, non pas une personne, mais ipse sum subsistens, l’unique être simple, atemporel, immuable et impassible ? Le Dieu personnel de la Bible 7À qui d’autre qu’une personne adresserait-on une prière ? Si l’on s’adresse à une institution, on recherche, justement, un véritable interlocuteur ; on veut « parler à quelqu’un ». On ne s’adresse à un animal ou à un objet qu’en le personnifiant. Quant à une prière d’action de grâce, aurait-elle le moindre sens si nous ne l’adressions pas à une personne ? Dans l’évangile de saint Matthieu, Jésus dit : « Vous prierez donc ainsi » (Mt 6, 9), avant d’énoncer le Notre Père. C’est apparemment la prière reçue du Christ qui fait de Dieu une personne. Comment dès lors ne pas reconnaître qu’à l’évidence les relations entre Dieu et ses créatures sont interpersonnelles ? 8Le livre de l’Exode demande : « Qui est comme toi parmi les dieux, ô Yahweh ? Qui est comme toi, auguste en sainteté, redoutable à la louange même, opérant des prodiges ? » (15, 11). Et à Job, il est dit : « Le Tout- Puissant, nous ne pouvons l’atteindre : il est grand en force, et en droit, et en justice, il ne répond à personne ! » (Jb 37, 23). Mais les métaphores décrivant Dieu sont significatives : Dieu est un roc (Ps 31, 2-3), il est un berger (Ps 23, 1), il est un parent (Os 11, 1). Mais ne dirions-nous pas qu’il est plus un parent qu’un berger, un berger qu’un roc ? Certaines métaphores semblent plus « ressemblantes » à leur objet que d’autres, comme celle, justement, faisant de Dieu un parent — et donc une personne qui aime, se réjouit, déplore, se met en colère et même regrette. Que dire de cette exclamation du premier chapitre de la Genèse : « Dieu vit que c’était bon » ! N’exprime-t-elle pas une satisfaction apparemment toute personnelle ? Et dans le livre d’Osée, Dieu accepte de reprendre Israël, malgré ses infidélités, comme une personne qui pardonne. Qui douterait que Dieu soit une personne après avoir lu ce passage du livre de Sophonie : « Yahweh, ton Dieu, est au milieu de toi, un vaillant sauveur ! Il fera éclater sa joie à cause de toi ; il se taira dans son amour ; il tressaillira à cause de toi avec des cris de joie » (So 3, 17) ? Dieu ne formule-t-il pas constamment ses intentions, les reformulant au besoin après tel ou tel événement ? Yahweh, après que Moïse l’eut imploré, « se repentit du mal qu’il avait parlé de faire à son peuple » (Ex 32, 14). Ou encore : « Yahweh s’était repenti d’avoir fait Saül roi sur Israël » (1 S 15, 35). Dieu aussi délibère, prend en compte les plaintes, les souhaits, les craintes des hommes. Est-il alors hors du temps, impassible et immuable ? 9Dieu comme personne « a manifesté son amour pour nous en envoyant son Fils unique dans le monde, afin que uploads/Philosophie/ le-dieu-de-la-bible-est.pdf
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- Publié le Mai 02, 2022
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