Revue des Études Anciennes L'image incomplète ou mutilée W. Deonna Citer ce doc
Revue des Études Anciennes L'image incomplète ou mutilée W. Deonna Citer ce document / Cite this document : Deonna W. L'image incomplète ou mutilée. In: Revue des Études Anciennes. Tome 32, 1930, n°4. pp. 321-332; doi : https://doi.org/10.3406/rea.1930.2584 https://www.persee.fr/doc/rea_0035-2004_1930_num_32_4_2584 Fichier pdf généré le 21/04/2018 L'IMAGE INCOMPLÈTE OU MUTILÉE Les représentations humaines du dessin et de la ronde bosse sont parfois privées de certains de leurs organes corporels, soit qu'elles aient été laissées à dessein inachevées, soit que, conçues entières, elles aient été ultérieurement mutilçes. Quelles sont les raisons de ces lacunes? Il est peut-être utile de les dénombrer, ne serait-ce que pour éviter de faciles erreurs d'interprétation. Tenons compte tout d'abord de l'action destructrice du temps. Hérodote mentionne en Egypte des statues de bois dont les mains auraient été coupées en punition, alors qu'elles étaient en réalité tombées de vétusté1. Bien des siècles après, on a commis la même erreur, à propos de statues du Vatican, représentant des Bar- bares? dont les mains étaient jadis rapportées2. L'usure de l'œil, la disparition de sa polychromie, ont pu faire supposer en certains cas à tort que l'artiste avait voulu représenter des aveugles à. C'est confondre l'art et la réalité*, méconnaître les facteurs réels qui déterminent l'apparence souvent illusoire des images. Ce sont là des mutilations fortuites. Envisageons maintenant les cas où la forme humaine est laissée volontairement incomplète. Nous nous bornons à mentionner les raisons techniques pour lesquelles les figurations humaines du dessin, du relief, de la statuaire, sont laissées telles, par suite de l'inachèvement du travail, de leur position, des raccourcis et de la perspective, de l'éclairage, etc, qui en modifient l'apparence intégrale ou qui ne nécessitent pas une exécution entière. Rappelons aussi certains types de la plastique et du dessin, les demi-statues, les bustes, dont la genèse dans l'Antiquité est en relation avec des notions religieuses, spécialement funéraires 6 1. Hérodote, II, 130-1 ; Sourdille, La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en Egypte, 51. 2. Helbig-toutain, 'Guide dans les musée» d'archéologie classique de Rome, I, 402-3. 3. Deonna, L'expression des sentiments dans l'art grec, 1914, 44, Usure du monument. 4. Deonna, Art et réalité, Rev. arch., 1914, II, 231 ; Id., Les mensonges de l'art. Médecihe et art antique, Rev. d'ethn. et des trad, populaires, 1920, 1, 11. 5. Deonna, L'archéologie, III, 383 ; Collignon, Lés statues funéraires, 301 sq. ; sur la notion chthonienne du buste, Deonna, Rev. arch., 1919, IX, 115, Au musée d'art et d'histoire de Genève. Rev. ÉL one. 21 322 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES Dans les arts débutants et primitifs, l'artiste ne se croit pas tenu de rendre tous les membres du corps humain, mais, procédant par « réalisme intellectuel », il peut omettre les bras, les jambes, la bouche, etc., pourvu que le schéma humain demeure suffisamment reconnaissable 1. Il n'y a là aucune intention symbolique, comme on l'a parfois pensé2. Dans l'art contemporain, les futuristes ont, eux aussi, jugé inutile la représentation intégrale de l'être humain. « Après avoir donné dans un tableau l'épaule et l'oreille droite d'un bonhomme, nous trouvons absolument oiseux et vain de donner également l'épaule et l'oreille gauche de cette même figure... Nous n'offrons jamais le développement entier, mais simplement les notes initiales, centrales ou finales3. » Ce n'est pas agir autrement que les primitifs ; mais ce que ceux-ci font par naïveté et par mentalité différente de notre mentalité évoluée, ceux-là le font avec réflexion et par théorie froidement abstraite. Se sentant impuissant à rendre son idéal, l'artiste prend parfois le parti de laisser son œuvre inachevée. C'est pour cette raison que, selon Vasari, Léonard de Vinci n'aurait pas terminé la tête du Christ dans la Cène de Milan : « Léonard donna tant de majesté et de beauté aux têtes des apôtres qu'il laissa inachevée celle du Christ, pensant ne pas pouvoir lui donner cette divinité céleste que requiert l'image du Sauveur. » Dans l'Antiquité, le peintre Timanthe avait recouru à un autre procédé pour esquiver une difficulté analogue : dans son Sacrifice d'I phi génie, il avait voilé la tête d'Agamemnon, « impuissant qu'il était a rendre par son pinceau l'intensité de ce désespoir..., sentant qu'il avait épuisé toutes les expressions de l'affliction, n'en trouvant plus qui lui semblât digne de rendre les traits d'un père4 ». Ce sont là, toutefois, des anecdotes suspectes et des interprétations douteuses5. Les 1. Luquet, Le réalisme intellectuel dans l'art primitif, .Journal de psychologie, 1927, 766, ex. ; Deonna, Rev. d'ethnographie et de sociologie, Í912, 24)9. 2- Sur ces interprétations erronées, Deonna, L'absence de bouche et le silence des morts, L'anthropologie, XXXIX, 1929, 228. 3. Deonna, Futuristes d'autrefois et d'aujourd'hui, Rev. d'ethn. et de sociologie, 1912, 299. 4. Cicerón, Quintilien, Recueil Milliel. Textes grecs et latins relatifs à l'histoire de la peinture ancienne, 1921, I, 247 (textes). 5. Ibid., 249, note. Le geste d' Agamemnon est celui de la douleur. i/lMAGE INCOMPLÈTE OU MUTILEE 323 Persans recouvrent d'un voile la tête d'Ali, soit pour ne pas violer ouvertement le Coran dans des œuvres rituelles et enfreindre la proscription des images, soit, dit-on, parce qu'il serait impossible au peintre de représenter la perfection des traits du divin Ali *. Cependant, la plupart des raisons sont d'ordre magique et religieux. Les visages des dieux et des êtres surnaturels brillent d'une éclatante lumière 2 que l'artiste hésite à rendre. Ainsi fait l'auteur des miniatures du Scivias de sainte Hildegarde au xne siècle : le visage de la Concorde brille d'un tel éclat qu'on ne peut en discerner les traits, aussi sont-ils supprimés8. Cette lumière peut frapper les mortels de cécité et de mort4, et le regard, la vue seule des êtres surnaturels, divins ou démoniaques, leur sont funestes. Tirésias est aveuglé pour avoir osé contempler Athéna au bain, et la déesse répond aux lamentations de sa mère : « C'est la loi de Kronos qui l'ordonne. Si quelqu'un a vu un immortel sans que le dieu lui-même y ait consenti, cette vue lui coûtera cher 5. » Chez certaines populations primitives, on ne peut regarder sans danger de mort le roi, représentant divin sur terre e. On recourt à divers moyens pour se protéger contre le danger qui émane de l'être surnaturel. Persée évite le regard pétrifiant de la Gorgone, en détournant la tête, ou en regardant le monstre réfléchi dans un miroir. On met la main devant les yeux, en un geste que 1. E. Reclus, L'homme et la terre, III, 436. 2. Dans l'Antiquité, ex. et textes, S. Reinach, L'Hécate de Minestrate, Cultes, II, 314 ; Deonna, L'autel de Mavilly, Pro Alesia, 1918, 157 ; Sittl, Die Gebärden der Griechen und Römer, 84, note 7, 376 ; Ch. Clerc, Les théories relatives au culte des images chez les auteurs grecs du IIe siècle ap. J.-C, 1915, 36, etc. Dans le christianisme, les exemples de cet éblouissement sont fréquents. Lors de la Transfiguration, le visage de Jésus devient resplendissa.nt comme un soleil· et ses vêtements éblouissants, Goguel, Esquisse d'une interprétation du récit de la. Transfiguration, Rev. hist, des religions, 1920, LXXXI, 145 ; G. Berguer, Quelques traits de la vie de Jésus, 1920, 146. Le visage de Moïse rayonne, parce qu'il a parlé à l'Éternel, Exode, XXXIV, 29, 35. Le moine égyptien Schnoudi voit en songe 1'apÄtre Paul, au visage lumineux comme le soleil, Amélineau, La vie de Schnoudi, 348. Les martyrs ont un visage à tel point éblouissant qu'on ne peut le regarder en face, Mém. Acad. Inscr. et Belles-Lettres, 1883, XXX, 292. Dans les textes chrétiens, le visage des justes brillera comme le soleil, Amélineau, op. cit., 236, etc.. Cet éclat insoutenable des êtres divins est souvent noté dans les visions des mystiques, comme dans celles des médiums et des malades mentaux à tendances mystiques. 3. Monuments Piol, 1911, XIX, 114. 4. Cf. Reinach, Cuites, II, 310, ex. 5. Callimaque. Cf. Couat, La poésie alexandrine, 285. 6. Frazer, Le rameau d'or, I, 241 sq. 324 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES connaissent les Minoens1, les Grecs et les Romains2. A Delphes, Polygnote avait placé près de Méduse un enfant nu, faisant ce geste de préservation3, qui inspire le motif du Satyre « aposco- peuon 4 ». On se présente les yeux bandés 5, ou le visage voilé 6. Pour neutraliser l'action dangereuse, on agit aussi sur l'être néfaste et, pour éviter que les sorciers condamnés à mort ne puissent jeter un mauvais sort, on leur bande les yeux 7. Puisque la représentation figurée participe, selon les principes magiques, à la personnalité du modèle 8, on la rendra inoffensive en la privant d'un ou de plusieurs de ses éléments, et en lui refusant ainsi une existence complète. On a trouvé en Cyrénaïque une série de bustes en marbre et en calcaire, pourvus de chevelure, mais ne montrant à la place du visage qu'une surface lisse, sans yeux, bouche et nez. On a supposé avec vraisemblance qu'il s'agit de divinités chthoniennes 9, dont on a omis le visage parce que l'on ne pouvait le rendre10, ou plutôt parce que l'on redoutait de le uploads/Religion/ deonna-sobre-las-imagenes-incompletas-o-mutiladas-1930.pdf
Documents similaires










-
35
-
0
-
0
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise- Détails
- Publié le Nov 06, 2022
- Catégorie Religion
- Langue French
- Taille du fichier 0.8574MB