Nicolas Tholozan Pensée chrétienne et esthétique musicale dans l'entre-deux gue
Nicolas Tholozan Pensée chrétienne et esthétique musicale dans l'entre-deux guerres : l'exemple du Traité de la musique selon l'Esprit de saint Augustin de Henri Davenson CNSMDP Classe d'Esthétique musicale de Christian Accaoui Mémoire de prix Année 2012 1 2 Pensée chrétienne et esthétique musicale dans l'entre-deux guerres : l'exemple du Traité de la musique selon l'Esprit de saint Augustin de Henri Marrou-Davenson1 1 Henri Irénée Marrou (Henri Davenson), Traité de la musique selon l'esprit de saint Augustin, Neuchâtel, La Baconnière, « Cahiers du Rhône », 1942. Dans tout le mémoire, lorsque nous insérons un numéro de page dans le corps du texte, il réfère implicitement à cet ouvrage. 3 4 Introduction : Marrou nous l'annonce dès l'introduction, son Traité de la Musique selon l'esprit de Saint Augustin veut reprendre le De musica que Saint Augustin laissa inachevé, sans toutefois « prétendre à un inutile pastiche qui consisterait à rédiger cette seconde partie que saint Augustin n'a pas écrite » (p. 11). Il s'agit au contraire d'un « effort pour reprendre dans son ensemble la théologie musicale augustinienne » (p. 11), théologie musicale que Marrou s'attachera tout au long du Traité à mettre en relation avec la musique de son temps. « Il s'agit de pensée et non d'histoire : je veux aider mon lecteur à découvrir ce qu'est en vérité la musique, non reconstruire ce qu'en pensait saint Augustin entre 387 et 391. » (p. 12) Commençons par rappeler qui était Henri Iréné Marrou. Historien spécialiste du Bas Empire (on lui doit la terminologie désormais adoptée d'« antiquité tardive »), il est également théologien et mélomane. Il fait ses études à l’École Normale Supérieure de la rue d'Ulm (1925-1929), devient membre de l’École Française de Rome (1930-1932) puis enseigne à l'Institut Français de Naples jusqu'en 1937, année où il soutient sa thèse d’État sur Saint Augustin et la fin de la culture antique. Engagé dès sa jeunesse pour un christianisme social et populaire qui s'oppose à l'Action Française, Marrou écrit en 1934 Fondements d'une culture chrétienne, livre qui sert en quelque sorte de manifeste au mouvement de la Jeunesse Étudiante Chrétienne fondée en 1929. Les idées qu'il y développe son proches de celles d'Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit, dans laquelle il publie pour la première fois en 1935, et dont il deviendra un des membres du comité directeur. Sous le régime de Vichy, à Lyon, il s'engage dans l'Amitié Chrétienne, qui œuvre pour sauver des Juifs, puis dans la Résistance. Après la guerre, il devient non seulement un historien de renom (il est nommé professeur à la Sorbonne en 1945, et entre à l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1968), mais aussi un intellectuel engagé (il sera parmi les premiers à dénoncer, dans Le Monde, la torture en Algérie), et enfin un musicologue important : chroniqueur musical régulier de la revue Esprit, il devient en outre critique de disque chez Diapason, et sera un des membres fondateurs de l'académie Charles Cros. Le Traité de la Musique selon l'esprit de saint Augustin, entrepris durant l'automne 1939, 4 est publié en 1942 sous le pseudonyme de Henri Davenson, pseudonyme qu'il utilisait déjà pour ses articles d'avant-guerre dans Esprit. Dans une lettre datée de 19732, il justifie ainsi l'utilisation de ce pseudonyme : « J’ai utilisé [le pseudonyme] de Henri Davenson pour la première fois en 1930 pendant mon service militaire, les règlements de l’armée française exigeant que toute publication d’un militaire soit approuvée par ses supérieurs ; j’ai trouvé ensuite commode de le conserver pour pouvoir, vue la position que j’occupais en Italie, m’exprimer librement sur le régime mussolinien ; enfin (mais ici nous atteignons un niveau psychanalytique) parce que, n’ayant pas encore fait mes preuves sur le plan de l’érudition, j’éprouvais confusément le besoin de distinguer ce que je commençais à produire en tant que jeune historien et ce que j’écrivais d’autre part sur le plan de la critique musicale, littéraire ou politique. » Marrou a donc conscience dès son jeune âge du double aspect de sa production : travail universitaire d'historien d'un côté, et de l'autre engagement politique et culturel dans la société de son temps. Témoin de son souci de ne pas s'enfermer dans une érudition stérile, Le Traité de la Musique, en marge de son travail d'historien, est le premier ouvrage qu'il publie après sa thèse. Marrou aura cependant de plus en plus de mal à distinguer les deux aspects de son travail. En effet, ses connaissances historiques nourrissent constamment ses autres travaux. Dans une lettre à Jean Laloy datée du 17 décembre 19393, il écrit ainsi : « J'ai terminé la première partie (théorique) de mon de Musica […]. Vous le verrez un jour : c'est devenu un peu plus Marrou que Davenson ne prévoyait ; à mesure que j'avançais je me suis aperçu avec surprise que je ne faisais qu'exposer la doctrine du De Musica augustinien, ce livre si aride et à première vue si étranger à nous, que je me trouvais avoir assimilé en dix ans sans m'en être rendu compte. » Il sera donc parfois difficile de faire la différence entre la pensée de Marrou et celle de saint Augustin, tant sa réflexion, tout en étant très personnelle, est influencée par la philosophie augustinienne qu'il a patiemment intériorisée pendant ses années de thèse. Il me semble cependant nécessaire, au moins succinctement, de faire la part des choses. Le Traité de la Musique se réclame dès l'introduction plus fidèle à l'esprit de saint Augustin qu'à la lettre. Et pour cause, si la pensée augustinienne y est omniprésente, le Traité est bien loin de reproduire et compléter le De musica, ce livre, de l'aveu même de Marrou, si « aride », si « étranger » à notre musique au premier abord. Le Traité, pour commencer, ne reprend pas la structure du De musica. Ce dernier est constitué de six livres consacrés exclusivement au rythme, que devaient suivre six autres livres consacrés à la mélodie. Les livres II à V, qui ne sont en définitive qu'un traité de métrique, et la seconde partie du premier 2 Le destinataire de cette lettre datée de 25 avril 1973 n'est pas identifié. Il s'agit vraisemblablement d'un historien s'intéressant aux débuts de la revue Esprit. 3 cf. Annexe 3, p. 37. 5 livre, spéculation sur les propriétés numériques des nombres 1, 2, 3 et 4, n'intéressent guère Marrou dont l'intention n'est pas de traiter de la musique grecque mais bien d'appliquer la doctrine augustinienne à la musique de son époque. Marrou ne se limite pas non plus à la philosophie augustinienne : sa pensée embrasse tout le néo-platonisme, et ses développements dans la philosophie médiévale chrétienne. Il ne « [s'interdit] donc nulle part de compléter ou redresser la pensée de [son] maître » (p. 12), ce qu'il fait, nous le verrons, à la lumière des réflexions ultérieures qu'a suscité la doctrine augustinienne dans l'élaboration du dogme catholique. Son Traité n'est toutefois pas un essai d'esthétique scolastique appliqué à la musique. Une approche phénoménologique de l'expérience musicale, et notamment une réflexion sur le rapport entre musique et temps, que Marrou y développe, sont des spécificités de la philosophie augustinienne qu'on ne retrouve pas chez d'autres philosophes chrétiens comme saint Thomas. Il faut enfin rendre hommage à l'extraordinaire richesse culturelle du Traité, cette « érudition aussi variée qu'abondante » (comme le dira Schlœzer dans son compte rendu chez Max-Pol4), qui permet à Marrou de référer aussi bien au thomisme ou au scottisme qu'à Schopenhauer ou à Nietzsche, de faire dialoguer le gnosticisme et l'esthétique islamique. La diversité et la richesse des références culturelles se manifestent délibérément dans le système de notes auquel Marrou attachait une grande importance. Ces notes, insérées à même le texte, et précédées d'un sigle différent suivant qu'il s'agit d'un point d'histoire, de théologie, ou de musicologie, prouvent sa volonté pédagogique d'identifier des domaines de connaissance tout en les faisant interagir. Marrou témoigne, à travers le Traité, de son désir de fonder une culture populaire et moderne sur les bases du christianisme. C'est un projet qu'il partage avec plusieurs intellectuels de son époque. La France connaît en effet dans les années 20 un « renouveau catholique » initié entre autres par Jacques Maritain et Étienne Gilson, qui séduit quelques jeunes intellectuels chrétiens comme Marrou, Vignaux et Mounier. Leur projet, qui est aussi politique (il s'agit de fonder un christianisme social) est renforcé en 1926 par la condamnation de l'Action française prononcée par le pape Pie XI. Or, ce renouveau des philosophies chrétiennes a fortement influencé la pensée esthétique de cette époque, en grande partie sous l'impulsion de Jacques Maritain, qui recevait dans sa maison de Meudon de nombreux intellectuels et artistes. L'engouement des milieux intellectuels pour la philosophie néo-thomiste devint même une forme de snobisme dans les 4 cf. Annexe 4, p. 41. 6 années 30. Ainsi, Stravinski, dans sa Poétique Musicale, se moque des snobs qui « vont jusqu'à se laisser apprivoiser à contrecœur – mais snobisme oblige – par le grand saint Thomas d'Aquin5 », alors uploads/Religion/ memoire-traitemarrou3.pdf
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- Publié le Mai 18, 2021
- Catégorie Religion
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