PAUL-LOUIS COUCHOUD , L'Enigme de Jésus PARIS EXTRAIT DV MERCVRE DE FRANCE 1-11

PAUL-LOUIS COUCHOUD , L'Enigme de Jésus PARIS EXTRAIT DV MERCVRE DE FRANCE 1-111-M C MXXIII PAUL-LOUIS COUCHOUD L'Énigme de Jésus PARIS EXTRAIT DV MERCVRE DE FRANCE 1-III•MCMXX!Il I UN ERMITAGE AU JAPON En 1912, au Japon, j'eus à répondre à une question difficile. * Je visitais, au printemps, les m01fastères bouddhiques qui font à la ville de Kyôto une sainte couronne.C'est là, entre les cerisiers légers et les vieilles mares où s'ouvrent les lotus, dans lè silence des vieux temples de bois, que le Japon mystique garde ses trésors d'art et de spiritua- lité. On est accueilli partout avec cette effusion discrète du cœur qui est la règle des bonzes. Un jour surtout je sentis ce contact de sympathie humaine qui s'établit tout d'un coup entre deux hommes inconnus l'un à l'autre. Pourquoi, presque sans parole, au delà du monde sensi- ble, perçoit-on un mystérieux accord ? C'était au Shaka-do, un joli ermitage, près d'un fleuve de montagne mince et clair. Les garçons et les filles âgés de treize ans y viennent en pèlerinage le treizième jour du troisième mois, pour demander au Bouddha la sagesse. Le supérieur, grosse tête rasée, corps trapu, un peu gauche dans la robe jaune, enfonça dans mes yeux un regard candide et profond et me conduisit devant l'hon- neur de son temple: une antîque statue de bois qui, avant l'an mille, fut envoyée des Indes au Japon en signe de communion de la foi. Elle fut sculptée, dit-on, pendant que le Bouddha était au ciel pour prêcher à sa mère et que ses disciples en larmes attendaient son retour. Le -5- roi Uten donna le bois de santal et le disciple Mokuren de mémoire fit l'image. Quand le Bouddha redescendit après une absence de quatre-vingt-dix jours, la statue alla à sa rencontre, puis, montant les marches, entra avec lui au saint lieu où les disciples étaient réunis dans la joie. Nos pensées plongèrent ensemble en un profond passé. Ensuite, agenouillés près des bols de thé, nous dérou- lâmes sur les nattes blondes les merveilleux rouleaux où Kano Motonobu a peint, au xvll siècle, la légende entière du Bouddha. Je me mis à songer à l'énigme du Bouddha. Est-ce un homme qui a vécu ? Est-ce un personnage mythique à qui la ffi et l'art ont donné vie ? Le beau livre de Sénart me ferait pencher au second senti- ment (1). L'heure passa. Il restait des rouleaux en leurs bottes légères. Dans un regard délicieux le moine me dit : « Ve- nez demeurer chez nous une semaine ou deux. Nous aurons le temps de tout voir lentement.>> Je promis de le faire un jour. Comme fallais me lever, ses yeux cherchè- rent par-dessus ma tête les terres étrangères d'où j'étais venu. Il hésita un instant et, en retour de toutes mes questions, il m'en posa une:<< Dites, qu'est-ce que Jésus?1> Parce qu'en ce lieu de suavité nous étions là deux hom- mes, lourds du passé de deux humanités qui ne se sont pas connues, nous pensions aux deux maîtres invisibles qui gouvernent nos deux races. En un éclair de pensée je vis l'immense courbure de l'Occident, les États tempo- rels de Jésus et la place qu'y tient l'idée de Jésus. Et par contraste je sentiS le peu qu'on sa:it de Jésus, histori- quement. Aussitôt un grand problème se découvrit à moi. Je répondis : « Les sentiments sont très opposés. Pour les croyants, Jésus est un dêva, qui est mort et ressus- (1) Essai sur la légende du Bouddha, 2• édit., Paris, 1882. Voyez aussi le char- mant essai du marquis de la Mazelière, Moines et ascètes indiens, Paris, 1898. -6- cité pour sauver l'humanité. Pour les incroyants, c'est un juif mal connu, que les Romains ont mis à mort parce qu'il se disait roi et annonçait la fin du monde. Chacun affirme son opinion. Au sujet de Jésus il est facile de croire, difficile de savoir. >> « Comme pour le Bouddha ll, dit-il à mi-voix, du ton de l'homme réfléchi et instruit, qui a soupesé la foi sécu- laire. Je me levai en disant: <<Je tâcherai de savoir ce qu'on peut savoir. Quand je reviendrai, vous. me parlerez en- core du Bouddha et je vous parlerai de Jésus. >> J'écris pour vous, lointain ermite, et pour toi aussi, qui que tu sois, qui, sans préjugé, sans passion, sans inté- rêt, avec sérieux, courage et bonne foi, consens à exami- ner le grand problème. Ta ne dois l'aborder qu'après t'être éprouvé toi-même. Je voudrais que tout étudiant de religion fit, comme naguère à Montpellier le futur médecin, une sorte de ser- ment d'Hippocrate : Je jure, quelle que soit ma foi ou mon incrédulité, de n'en tenir aucun compte dans ma recherche. Je jure d'être désintéressé, de n'avoir en vue ni polé- mique ni propagande . . ·· Je jure d'être loyal, de ne rién omettre de ce que je ver- rai, el de n'y rien ajouter, de ne rien atténuer, de ne rien exagérer. Je jure d'être respectueux, de ne parler en badinant d'au- cune croyance d'autrefois ni d'aujourd'hui. Je jure d'être courageux, de maintenir mon opinion intrépidement contre toute croyance armée qui ne la suppor- terait pas. Et je jure d'y renoncer â l'instant devant une raison solide que je trouverais ou qui me serait apportée. II LE MAITRE DE L'OCCIDENT Qu'est-ce que Jésus? Une immensité, un point imper- ceptible. L'antithèse est complète, selon qu'on le con- sidère dans l'esprit des hommes ou dans la réalité histo- rique. Dans l'esprit des hommes, dans le monde idéal qui existe sous les crânes, Jésus est incommensurable. Ses proportions sont hors de comparaison ; son ordre de grandeur est à peine concevable. Si on recense par la pensée les millions, les centaines de milli()ns,les milliards d'hommes chrétiens qui ont agi et souffert, qui ont vécu, d'abord au pourtour de la Médi- terranée, puis dans toute l'épaisseur de l'Europe, -ceux qui vivent, qui couvrent l'Europe, l'Amérique, bordent l'Afrique, l'Asie, l' Austràlasie, et si on cherche ce qui est commun à tous ces hommes si divers de coutumes,· de races, de langues, de nations et de sectes, on trouve que c'est essentiellement une représentation mentale de la , mort de Jésus. Parmi ces fourmilières humaines qui ont grouillé sur la terre noire avant d'y rentrer, il est peu de petites four- mis qui aient porté un bagage notable d'idées et de con- naissances. Mais il n'en est pas une qui n'ait su que Jésus était mort pour elle, lui donnant à choisir entre une éter- nité de bonheur et une· éternité de douleur. Ce savoir transmis est celui qui pesa le plus sur le destin 'de cha- cune, sans qu'elle ait bien mesuré dans l'espace ni dans le temps sur combien d'autres destins il pesait de même. Les fourmis qui vivent sur lamontagnenedistinguentpas la montagne. Ces têtes innombrables, si, en saéhant tout le reste, elles avaient ignoré ce qui concerne Jésus, l'histoire eût -8- été toute différente et la moitié de la planète· aurait un autre aspect aujourd'hui. En revenant du Japon par le chemin de fer de Sibé- rie, chaque fois que je guettais dans les steppes un petit groupement humain, il était indiqué par le clocher bul .. beux d'une église. Je pensais : cette église est là ~ur que les hommes, les femmes et les enfants perdus dans cette solitude s'assemblent et que devant eux la mortdeJésmr soit cümmémorée et mystiquement renouvelée. A cet~ église une autre se reliait plus loin, puis (l'autres jusqu'à la fin de la Sibérie et de là jusqu'à tous les bouts de l'Oc· cident. l!glises de tout galbe, les vastes et les étroites, les belles et les communes, les antiques et les récentes, elles se dressent en ordre serré sur tout le domaine planétaire de Jésus. Il n'est si pauvre village de paysans, qui n'ait la sienne. Partout c'est la maison du Maître, plus haute et plus grande que les autres. C'est la bergerie où l'in· visible berger ramasse et console une fraction de son troupeau immense. Elle est souvent tout ce qui reste des âges passés. Seules ses parois vieillies et ses dalles effa· cées font la liaison entre les générations qui se rempla- cent sans presque se connaître. L'église reste, Elle pro- clame que sur le point essentielles générations disparues ont senti de même. Elle· dit d'une voix forte qu'au cottrs des siècles la grande affaire commune a été de s'assurer la rédemption obt<>nue par la mort de Jésus. Les croix des cimetières disent la même chose, mono- tonement, invariablement, interminablement. Elles font entendre la voix des individus, grêle et innombrable. Chacune prend à son compte ce quel' église a déclaré pour tous. Une à une, elles répondent: Amen! Chaque mort brandit au-dessus de sa tombe le symbole de Jésus cru .. ci fié comme un rappel du pacte qui lui a promis l'immor· talité. Qu'était-il, ce mort ? Sage ou fou, humble ou puissant, qu'importe. ? On a planté par-dessus sa t~te décomposée ce uploads/Religion/ paul-louis-couchoud-l-x27-enigme-de-jesus.pdf

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  • Publié le Sep 15, 2022
  • Catégorie Religion
  • Langue French
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