DES DIEUX ET DES HOMMES EN AFRIQUE DU NORD OU LE DIVIN COMPOSITE DES BERBÈRES L
DES DIEUX ET DES HOMMES EN AFRIQUE DU NORD OU LE DIVIN COMPOSITE DES BERBÈRES LAHCEN OULHAJ PROFESSEUR DE SCIENCES ECONOMIQUES Résumé. Une théologie c’est d’abord un outil intellectuel développé pour répondre aux contraintes physiques et socio-culturelles du peuple qui l’élabore, et, surtout, pour servir les desseins de ses prophètes promoteurs. Cette théolo- gie est nécessairement révisée lorsqu’elle s’impose à un peuple étranger, surtout lorsque ce dernier est culturellement distant du peuple qui en a été à l’origine. Les peuples amazighes (ou berbères) d’Afrique du Nord, qui n’ont pas pro- duit de religion propre ’exportable’ ont eu à adapter à leurs besoins toutes les théologies qu’ils ont subies. Le résultat en a été une théologie particulière complexe qui constitue, par certains côtés, un obstacle au progrès. Elle n’en est pas moins capable d’évoluer vers une théologie du pluralisme affirmant qu’aucune religion n’a le monopole de la vérité de Dieu. Elle offre ainsi une fenêtre à élargir et à exploiter pour permettre à ces peuples de s’émanciper et d’avancer fermement vers la modernité, la démocratie, l’égalité et les droits humains. Le présent papier essaie de montrer la complexité de la conception contemporaine du divin berbère et la crise théologique en Afrique du Nord. Il tente de trouver les voies d’émancipation offertes par cette conception et mon- tre comment sortir de la crise religieuse provoquée par l’intrusion salafite dans la pensée religieuse nord-africaine, les voies en direction d’un avenir meilleur. Table des Matières 1. Introduction 2 2. Complexité du theos berbère 3 2.1. Le divin des Anciens Berbères 7 2.2. Judaïsme et culture nord-africaine 10 2.3. Du christianisme en Afrique du Nord Antique 12 2.4. L’islam composite de la Berbérie 17 3. Crise religieuse d’aujourd’hui 22 4. Comment sortir de la crise ? 24 Références 26 La quiétude ici-bas naît de l’ignorance Mais le sage y reste perplexe et apeuré Abou al-Ala Al-Maarri (973-1057) Date: Février 2018. 1 2 LAHCEN OULHAJ 1. Introduction Vu le contexte, dans notre région méditerranéenne, il n’est pas du tout difficile de deviner qu’un papier sur le theos, venu, en ce début de 2018, d’un marocain profondément laïc, ne peut viser qu’à contribuer, un tant soit peu, à éloigner notre jeunesse nord-africaine des démons qui ont fait d’une partie de ses éléments des bombes de destruction massive, extrêmement préjudiciables pour l’image interna- tionale du Maroc et destructrices, à plus ou moins long terme, pour le progrès de son économie et la cohésion de sa société. Ces jeunes vivant aux marges de la modernité, en sont désespérés et la tiennent en grande horreur. Ils sont à la fois dedans et dehors, d’où leur attitude paradoxale à son égard. D’un côté, ils font, comme les modernes, de l’accès aux moyens du bonheur la fin ultime de la politique. De l’autre, ils ont définitivement, pour ce qui les concerne, expulsé le paradis de la terre et l’ont renvoyé vers leurs fantasmes concernant l’au-delà. Mais, à n’en pas douter et à ne pas perdre de vue, c’est pour permettre à leurs commanditaires, politiques et/ou idéologiques, de dominer le monde une fois ”purifié” des valeurs universelles de liberté et d’égalité et des êtres qui les portent et chérissent. Cette triste réalité nous rappelle de manière extrêmement douloureuse que les idées, en l’occurrence religieuses, exercent un immense pouvoir réel dans l’histoire. Elle nous incite à remettre sérieusement en question la thèse marxiste selon laquelle les idées religieuses ne sont que le reflet des conditions socio-économiques. La conception qu’on a du divin importe beaucoup, à notre sens. C’est pour cela qu’il est urgent de réfléchir sur la question et de tenter de réinsérer dans la modernié les éléments non encore perdus de notre jeunesse et, surtout, assurer l’intégration des générations futures dans le monde réellement existant, car le mal nous semble profond et se situe tant dans l’éducation que dans la politique religieuse de l’Etat. L’urgence vient de ce qu’il est impossible pour notre pays de continuer indéfini- ment à recevoir des touristes et des investissements directs étrangers s’il n’opère pas une mutation culturelle salutaire et s’il ne révise pas de fond en comble son système éducatif et toute l’action de l’Etat en matière religieuse. Il est temps, à notre avis, que l’Etat renoue avec son rôle de vecteur de modernisation de la société des années 1960 et qu’il abandonne son rôle présent de ”traditionnalisation” qu’il a adopté, dans un premier temps, pour contrer les mouvements protestataires de gauche des années 1960-1970 et, dans un second, pour soit-disant doubler la vague islamiste qui déferle, depuis les années 1980, à partir du Moyen-Orient, à la faveur du renchérissement des hydrocarbures. Pour le grand penseur américain, d’origine allemande, Eric Voegelin 1 (1901-1985), qui a écrit à la fin des années 1950, son immense ”Order and History”, le développe- ment des totalitarismes communiste, fasciste et surtout nazi et l’holaucauste ne pouvaient signifier que la crise de la modernié, laquelle s’enracine, pour lui, ”dans la tentative politique violente de faire descendre le paradis sur terre et de faire de l’accès au bonheur sur terre la fin ultime de toute politique”. Ceci est compréhen- sible dans le contexte de l’époque et, surtout, pour quelqu’un qui a échappé de 1. Cf. Voegelin Eric, Order and History, 5 volumes, Edited and Intro by Ellis Sandoz, University of Missouri Press, USA, 1956. Le premier volume est consacré à ”Israel and Revelation”, le IIième à ”The World of the Polis”, le IIIième à ”Plato and Aristotle”, le IV ième à ”The Ecumenic Age” et le V ième à ”In Search of Order”. Seuls les 3 premiers volumes ont été publiés par l’auteur de son vivant et par ses soins. THEOS DES BERBÈRES 3 peu, à Vienne, à l’arrestation par la Gestapo. Mais, ce qui est incompréhensible, de la part d’un penseur juif de grande culture, c’est de proposer, comme solution à la crise, de renvoyer à nouveau le paradis au ciel pour retrouver la spiritualité faisant défaut. Ceci est incompréhensible, dans la mesure où les juifs justement ont toujours essayé d’améliorer leur sort terrestre et celui de leur prochain, de se conformer aux commandements et de vivre heureux ici-bàs. Renaud Fabbri 2 va plus loin, croyant interpréter Voegelin, en proposant à l’”Occident” de faire ”aussi justice au sens de la transcendance que l’islam incarne aussi à sa manière et sans lequel toute forme d’éthique contemporaine manque de fondement véritable”. Et bien, non ! Cette transcendance là a engendré une ’éthique’ qu’il s’agit justement de combattre. Elle ne peut pas constituer un fondement pour l’éthique qui, soit-disant, nous manque aujourd’hui. Mais, la question de la tran- scendance et du théos demeure cruciale pour le traitement des maux qui rongent présentement nos sociétés. Evidemment, le sort des dieux nous intéresse beaucoup moins que celui des êtres humains. En vérité, il ne nous intéresse que dans la mesure où il est déterminant pour la vie de notre prochain. Ce qui nous concerne donc directement dans ce papier, c’est bien l’amélioration du sort des êtres humains, partout et, notamment, en Afrique du Nord. Ce sort est, nous semble-t-il, étroitement lié à l’image que se font les nord-africains du divin. Avant de nous pencher sur la crise théologique profonde qui secoue nos sociétés du sud de la Méditerranée, depuis les années 1980 et de nous interroger sur ce qu’il convient d’entreprendre pour en sortir, il nous faut d’abord présenter, ne serait-ce que de façon succinte, le divin berbère dans sa complexité. 2. Complexité du theos berbère Dans notre région, le divin est fort complexe. Des traces de l’animisme originel sont toujours palpables. Le vieux culte d’Isis parti de chez nos cousins et voisins, les anciens égyptiens, pour règner dans tout le bassin méditerranéen à partir du IIIième siècle av. J.-C., n’a pas moins laissé une empreinte indélébile. La théologie grecque, des pythagoriciens à Platon et Aristote, s’est à maintes reprises recyclée dans le catholicisme, ouvertement néo-platonicien, dans l’islam des Mu’atazilites et surtout dans celui des Berbères Fatimides et aussi dans le Judaïsme de Maïmonide grandement influencé par l’aristotélisme et par le néoplatonisme chrétien ambiants. Et, au dessus de tout, cette joie de vivre des Berbères, qui se manifeste, au Maroc central, à travers des danses collectives et, surtout, mixtes, ahidus, qui durent chaque jour, en été, du coucher du soleil jusqu’au milieu de la nuit, pour aucune autre raison que celle de vouloir vivre et passer des moments agréables ; ces cou- tumes, ne sont-elles pas un signe tangible de la préférence qu’ont les Berbères pour la sanctification de la vie présente, dans ce monde-ci, par rapport aux promesses es- chatologiques des religions égyptienne, chrétienne et musulmane ? N’y a-t-il pas là quelque chose de profondément humaniste ou de judaïque au sens pré-maïmonidien ? Le divin nord-africain, ou, plutôt, l’image que se font les nord-africains du theos, 2. Voir Fabbri Renaud, Du djihadisme comme «maladie spirituelle», Causeur.fr, 22 janvier 2016. Voir aussi son livre ”Eric Voegelin et l’Orient: Millénarisme et religions politiques de l’Antiquité à Daech”, l’Harmattan, Paris, 2016. Renaud Fabbri est Docteur en Science Politique de l’Université uploads/Religion/dieux-et-hommes-ou-le-divin-berbere.pdf
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- Publié le Jul 08, 2021
- Catégorie Religion
- Langue French
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