La revue pour l’histoire du CNRS 9 | 2003 Histoire du temps présent La fraude s
La revue pour l’histoire du CNRS 9 | 2003 Histoire du temps présent La fraude scientifique La réponse de la communauté Girolamo Ramunni Édition électronique URL : https://journals.openedition.org/histoire-cnrs/566 DOI : 10.4000/histoire-cnrs.566 ISSN : 1955-2408 Éditeur CNRS Éditions Édition imprimée Date de publication : 5 novembre 2003 ISBN : 978-2-271-06144-7 ISSN : 1298-9800 Référence électronique Girolamo Ramunni, « La fraude scientifique », La revue pour l’histoire du CNRS [En ligne], 9 | 2003, mis en ligne le 30 octobre 2006, consulté le 20 mai 2021. URL : http://journals.openedition.org/histoire- cnrs/566 ; DOI : https://doi.org/10.4000/histoire-cnrs.566 Ce document a été généré automatiquement le 20 mai 2021. Comité pour l’histoire du CNRS La fraude scientifique La réponse de la communauté Girolamo Ramunni Celui par qui le scandale arrive ? 1 Pourquoi l’affaire Hendrick Schön a-t-elle défrayé la chronique des quotidiens et des revues scientifiques prestigieuses comme Nature, Science ou New Scientist ? Plusieurs raisons ont été avancées : il s’agit d’une fraude qui a touché la physique ; elle a été perpétrée dans l’un des grands laboratoires de la physique, les Laboratoires Bell ; des revues comme Nature, Science et Applied Physics Letters se sont trouvées dans la tourmente pour avoir publié des articles de Hendrick Schön. « Tragedy is the only word that adequately describes the four years that Hendrick Schön spent at Bell Labs in New Jersey1 » écrivait le rédacteur en chef de New Scientist. La communauté des physiciens a-t-elle été secouée par un drame tout shakespearien ? Pourtant, si l’on prend une certaine distance vis-à-vis de l’affaire, on constate qu’il ne s’agit que d’un cas parmi d’autres. Un fait divers dans l’histoire de la physique, très marginal, comme le sont les cas de fraudes en science. Certes, en 2002, la physique a été particulièrement frappée par la fraude. Un deuxième cas a touché un autre laboratoire prestigieux, un laboratoire public, le Laurence Berkeley National Laboratory. Victor Ninov, le principal auteur d’un article publié dans la Physical Review a été licencié car la preuve a été fournie que les données d’observation de l’élément 118 avaient été fabriquées. 2 Rappelons brièvement les éléments de ce que nous appellerons par la suite l’affaire Schön. Hendrick Schön était considéré comme un brillant physicien, recruté par les Bell Labs avant qu’il ait terminé sa thèse préparée à Constance. Il avait considéré l’offre des Bell Labs comme la chance de sa vie et joué sa carrière en se faisant remarquer non seulement pour ses idées très brillantes mais aussi pour sa capacité incroyable de travail. C’était un stakhanoviste de la recherche et il a publié en 2001 environ un article par semaine. Entre 1998, date de son recrutement, et 2001, il a publié plus de 70 articles. 3 Mais tout se termine brutalement. Le 25 septembre 2002, un comité de cinq scientifiques, présidé par le physicien Malcolm Beasley de Stanford, est créé par les Bell Labs à la suite de rumeurs qui circulent concernant un article publié en octobre 2001 dans Nature, portant sur la mise au point d’une puce constituée d’une couche unique de La fraude scientifique La revue pour l’histoire du CNRS, 9 | 2003 1 molécules, et un autre article paru cette fois dans Science au sujet d’une puce mono- moléculaire. La rumeur concerne une courbe qui semble avoir déjà été publiée telle quelle, dans un article paru en février 2000 dans Science et concernant des recherches radicalement différentes. Lydia Sohn, chercheuse à Princeton, a alerté les Bell Labs. 4 La commission d’enquête a élargi son investigation et a décelé la présence de fraudes du même type dans d’autres articles, signés ou cosignés par Hendrick Schön : sur 24 articles scrutés, 16 ont été reconnus être de nature frauduleuse ; pour les 8 autres le doute persiste. Il va de soi que le scandale frappe aussi ceux qui ont collaboré, même sur un point mineur comme la mise à disposition d’un instrument de mesure. Tous ont décidé de retirer leurs signatures, malgré l’entêtement de Hendrick Schön qui continue à proclamer, contre toute évidence, la valeur de ses recherches. À ce jour, sept articles publiés dans Nature, qui avaient comme premier auteur Hendrick Schön, ont été retirés. Les Laboratoires Bell ont décidé de retirer les brevets déposés à partir des résultats de Hendrick Schön. Comment cela a-t-il été possible ? 5 Hendrick Schön s’est rendu coupable d’une double faute. La première est d’avoir fraudé en utilisant la même courbe dans plusieurs articles ; l’autre est que cette courbe elle- même semble avoir été inventée de toutes pièces, car il n’a pas pu fournir les données qui avaient servi à la construire. Il a prétexté les avoir effacées par maladresse de la mémoire de son ordinateur. 6 Les commentaires mettent en cause les comités de lecture et les experts censés rapporter sur la qualité scientifique des articles soumis à la publication. On liste les causes qui auraient affaibli un système pourtant réputé vertueux à l’origine. L’énorme production scientifique serait la cause de la moindre capacité des experts à la suivre et d’être par conséquent au courant des derniers résultats, de pouvoir apprécier donc ce qui est original, ce qui est de la réplication ou de l’ajout sans grand intérêt et ce qui serait complètement inventé. Trop sollicités, les experts ne seraient plus en mesure d’évaluer sereinement les articles qui leur sont soumis. 7 Le fait que l’article provienne d’un laboratoire si prestigieux a conduit les experts à baisser leur garde ; ils seraient ainsi enclins à faire plus confiance à la qualité des travaux accomplis dans des centres de recherche reconnus. La présence parmi les auteurs de scientifiques célèbres produirait le même phénomène. Bertram Battlong, un ancien des Bell, actuellement à l’Institut fédéral de technologie de Zürich, le mentor de Hendrick Schön, est l’un des cosignataires d’articles de Hendrick Schön. 8 Les sociologues des sciences avaient depuis les années 1960 mis en évidence les failles du système d’évaluation par les pairs, sans pour autant remettre en cause ce système auquel les scientifiques sont attachés. En ce sens, le cas de Hendrick Schön n’apporte pas d’éléments nouveaux. 9 D’autres commentaires expriment le regret d’un âge d’or révolu. La science est devenue une entreprise qui imite l’organisation industrielle. Soumis aux pressions de rentabilité, les chercheurs deviendraient moins attentifs à la vérification de la partie expérimentale. La course aux financements et à la publication faciliterait la publication de résultats partiels présentés comme définitifs. Des chercheurs accepteraient de cosigner des articles dont ils connaissent mal le contenu et auquel ils n’ont participé qu’à la marge. La fraude scientifique La revue pour l’histoire du CNRS, 9 | 2003 2 10 Parmi les commentaires, plus inquiétante est l’opinion du physicien Paul McEuen de l’université Cornell, qui a déclaré : « Ce qui est sidérant, c’est que si ce monsieur avait adopté une attitude moins voyante, il aurait réussi2 ». Bref, l’erreur de Hendrick Schön est d’avoir voulu faire une carrière spectaculaire – certains ne parlaient-ils pas de prix Nobel ? – tout en fabriquant des données. Doit-on conclure que s’il s’était borné à faire de la science normale, pour adopter la classification de Thomas Kuhn, c’est-à-dire ne pas prétendre être l’auteur d’une révolution conceptuelle et technique en physique, il aurait réussi à faire une carrière honorable, tout en continuant à fabriquer des données ? En d’autres termes, plus on produit des résultats étonnants et révolutionnaires, plus on est sous le regard critique des collègues et on doit faire la preuve que ce qu’on soutient est défendable selon les normes, parfois tacites, qui font que les physiciens reconnaissent les nouvelles données comme faisant partie des connaissances physiques. Hendrick Schön prétendait révolutionner des champs hautement compétitifs, comme la supraconductivité, l’électronique moléculaire ou les nanotechnologies. Il va de soi qu’immédiatement les autres physiciens ont voulu se solidariser avec des résultats qui auraient eu un impact sur la technique. Dans ce cas, la meilleure manière d’apprendre est de répliquer les résultats. N’y arrivant pas, ils ont commencé à mettre en doute la valeur des résultats. D’où les premières rumeurs qui ont fait naître la suspicion. 11 Rien de nouveau dans le déroulement des événements. Au début du XXe siècle, un physicien de Nancy, René Blondlot avait cru, lui aussi, avoir fait une découverte révolutionnaire : les rayons N, ainsi appelés en hommage à la ville de Nancy. Encore une fois, la non-reproductibilité des résultats avait jeté l’ombre du doute sur sa valeur jusqu’à la démonstration qu’il s’agissait d’une illusion. La reproductibilité des résultats fait partie des principes méthodologiques unanimement acceptés par les scientifiques, même si la réplication des résultats n’est pas la pratique courante dans les laboratoires, car la vérification se fait de manière indirecte. C’est aussi une manière de repérer des erreurs dans les travaux des collègues. Mais l’erreur n’est pas blâmable, bien au contraire, elle peut être fort utile à l’avancement de la recherche. C’est, par exemple, l’opinion de Max Planck qui avait jugé l’idée de quantum de lumière d’Einstein une erreur nécessaire à l’avancement de la physique, donc pardonnable et même à compter uploads/Science et Technologie/ histoire-cnrs-566.pdf
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- Publié le Apv 24, 2021
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