RÉSUMÉ. Le jazz est aujourd'hui un phé- nomène artistique mondial. Sa diffusion

RÉSUMÉ. Le jazz est aujourd'hui un phé- nomène artistique mondial. Sa diffusion inégale s’effectue aussi bien au niveau des créateurs qu’à celui de son public. Aux États-Unis, le rapport au territoire des musiciens de jazz est fortement lié à la dyna- mique des transformations artistiques, mais aussi à des dynamiques socio-économiques, dont la convergence constitue la territoria- lité du jazz • ÉTATS-UNIS • ESPACE MUSICAL • JAZZ • MODÉLISATION GRAPHIQUE • MONDIALI- SATION • TERRITORIALITÉ ABSTRACT. Jazz has become a global artistic phenomenon, with an uneven distri- bution of artists and audience. In the United States, the relationship between jazz musi- cians and territory is largely conditioned by dynamics of artistic transformation, but also by socio-economic dynamics : the conver- gence of these factors makes up the territo- riality of jazz. • GLOBALISATION • GRAPH MODELLING • JAZZ • MUSICAL AREA • TERRITORIALITY • UNITED STATES RESUMEN. Hoy día, el jazz es un fenó- meno artístico mundial. Su desigual difusión se realiza tanto al nivel de los autores como al de su público. En los Estados Unidos, la relación al territorio de los músicos de jazz está fuertemente atado a la dinámica de las tranformaciones artísticas, pero también a dinámicas socioeconómicas, cuya conver- gencia contituye el ámbito espacial del jazz. • ESTADOS UNIDOS • ESPACIO MUSICAL • JAZZ • MODELIZACIÓN GRÁFICA• MUNDIALIZACIÓN • TERRITORIALIDAD « Le jazz est une forme de musique artistique qui vit le jour aux États-Unis grâce à la rencontre des Noirs et de la musique européenne ». Cette définition, proposée par J. E. Berendt (1986), permet de situer un art dans sa dimension spatiale et de ruiner d'une manière que l'on vou- drait définitive le mythe de la musique-du-peuple-noir-des- États-Unis. Sans qu’existe la moindre donnée statistique sur la « race » des musiciens de jazz, aux États-Unis et ailleurs, l’impression laissée face à la production actuelle est bien celle d’une majorité de «blancs» parmi les artistes professionnels reconnus. Le jazz n’est en rien une musique dite ethnique, en ce sens que son origine et son développe- ment se sont toujours nourris d’apports extérieurs à une communauté et à un territoire identifiés, et que de nom- breux musiciens dans le monde se sont approprié son langage, en apportant leur propre culture. Mais la mondia- lisation du jazz n’en fait pas une World Music, regroupant sous une uniformisation technologique des apports éclec- tiques de la variété internationales et de musiques tradi- tionnelles (Martin, 1996). S’il est possible, dans le cas de la musique classique européenne, de dresser les contours d’une géographie (Lévy, 1994), la question spatiale est amplifiée dans le cas du jazz, dès le niveau du discours. Les mentions de lieux reviennent avec insistance, jusque dans les sobriquets des musiciens, surtout les plus anciens, et les diverses écoles sont fréquemment désignées en termes de «styles» localisés (Nouvelle-Orléans, Chicago, Kansas City, West Coast). * Territorialité et identité dans le domaine européen (TIDE), UMR 6588 MIGRINTER-IERS-TIDE, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, Esplanade des Antilles, 33405 Talence cedex. Cartographie : Danielle Castex (TIDE). LE JAZZ, MONDIALISATION ET TERRITORIALITÉ Joël Pailhé * J. Pailhé 38 Mappemonde 51 (1998.3) M 51 APPE ONDE 1998.3 J. Pailhé 39 Mappemonde 51 (1998.3) Inégalités d’une mondialisation La mondialisation du jazz concerne à la fois les artistes et leurs publics. On entend par là que le jazz n’est nullement confiné dans son aire d’origine. Dès les années 1920, sa diffusion s’est effectuée en Europe, et de très nombreux musiciens de grand talent sont apparus, créant une musique originale, en ne se contentant pas de reproduire les recettes des musiciens américains. Aujourd’hui, le magazine spécialisé le plus lu dans le monde n’est pas américain mais japonais ; les festivals d’été drainent des foules importantes en Europe, qui devient, avec le Japon, une terre d’élection des musiciens de jazz, qui sont aux États-Unis médiatiquement marginalisés. Surtout, de très nombreux artistes français, belges, bri- tanniques, allemands, scandinaves, tchèques, sud-africains, vietnamiens, confirment le caractère non seulement mondial mais universel du jazz. On peut distinguer (fig. 1) un véritable oligopole mondial du jazz, comprenant les États-Unis et le Canada, l’Europe occidentale et le Japon, occupant une position dominante dans la production artistique et la diffusion. On doit souligner ici le vecteur constitué par l’armée américaine, à la Libération et au hasard des bases de l’OTAN avant leur fer- meture en 1966 (diffusion de disques, tels les légendaires V. Discs, destinés spéciale- ment à l’armée, devenus objets de culte chez les amateurs, contacts avec des musiciens sous les dra- peaux). Le monde caraïbe peut y être associé en raison de l’importance historique de son apport artistique. La Russie, la Turquie et les Balkans se situent en retrait, dans une zone de diffusion restreinte, bien que des musiciens de talent s’y soient révélés, ainsi qu’en Inde ou au Viêt-nam. En Amérique latine, le jazz est relativement peu diffusé, bien que, là encore, des apports à son patrimoine soient indé- niables (musique brésilienne, tango argentin). Reste le cas de l’Afrique, terre de mission inattendue, le jazz étant réduit à des formes d’emprunts secondaires chez les musi- ciens, qui s’orientent plus fréquemment vers la World Music. La référence à l’Afrique chez les musiciens améri- cains est essentiellement identitaire, et secondairement artistique. La relation Afrique-États-Unis ne fonctionne que dans un seul sens, alors que les rapports avec l’Amérique latine se caractérisent par leur réciprocité. Par contre, la dif- fusion du jazz en Afrique du Sud semble reliée aux condi- tions de la vie sociale de la population noire (mais on compte aussi de nombreux musiciens blancs), qui présente des similitudes assez grandes avec celles des villes améri- caines. L’exemple sud-africain fait apparaître ici le primat du social sur l’ethnique. L’Europe constitue un point d’observation privilégié de la mondialisation du jazz dans les dimensions territoriales de la J. Pailhé 39 Mappemonde 51 (1998.3) L'oligopole mondial du jazz L'origine africaine Diffusion étendue Diffusion restreinte Terres de mission Apport au patrimoine du jazz Apport du jazz aux patrimoines musicaux 1. Inégalités d’une mondialisation J. Pailhé 40 Mappemonde 51 (1998.3) production et de la diffusion artistiques. Les données rassemblées dans l’Eurojazz Book (Anquetil, 1996) permettent d’établir un indice de diffusion, les points obtenus résultant du cumul des informa- tions sur le nombre de chaînes de radios, revues spécialisées, festivals, musiciens professionnels, etc., collectées au niveau de chaque pays européen (fig. 2). Les valeurs brutes de l’indice sont corrigées en tenant compte de la population de chaque pays, faisant apparaître cinq niveaux de diffusion. La Scandinavie se révèle être une terre promise du jazz, ainsi que la Suisse, tandis que le Royaume-Uni se situe au niveau de l’Europe latine. Les faibles scores des pays d’Europe centrale peuvent certes être imputés aux obstacles aux échanges entre artistes jadis dressés par les pouvoirs politiques, bien que de nombreux et talentueux musiciens tchèques, hongrois ou polonais aient été régulièrement enregistrés par les compa- gnies discographiques d’État. À cela s’ajoute un aspect inattendu de la guerre froide. La chaîne de radio La Voix de l’Amérique a largement diffusé d’excel- lentes émissions de jazz, très écoutées par les jeunes musiciens, qui ont pu ainsi, à distance, conserver le contact avec un art en évolution rapide. Le gradient décrois- sant vers l’est est perturbé par la situation de l’Ukraine, où le correspondant de l’Eurojazz Book a scrupuleusement rassem- blé un maximum d’informations, ce qui n’est pas le cas de la Russie. Au total, se dessine un dispositif en arc, de la Finlande à la Grèce flanqué de périphéries occidentales et orientales. Une carte des festivals aboutirait à des résultats analogues, une fois effectué le tri entre les festivals pure- ment jazz et ceux dont la dénomination est utilisée de manière valorisante (pour bénéficier de subventions), tout en incluant dans leur programme des artistes de variétés (pour attirer le public). Lieux de naissance, lieux de pratique La carte des lieux de naissance des musiciens américains de jazz répertoriés dans le Dictionnaire du jazz (1995) s’étale sur un siècle (fig. 3). Le musicien cité le plus ancien est né à la Nouvelle-Orléans en 1871. Le benjamin est né en 1973 à la Nouvelle-Orléans également. L’État de New York et la Louisiane dominent largement, suivis de la Pennsylvanie et de l’Illinois. À l’exception de la Californie et de l’État de Washington, l’Ouest des États-Unis consti- tue un véritable désert. L’arc la Nouvelle Orléans-Kansas City-Chicago-New York rassemble l’immense majorité des lieux de naissance des musiciens, en fait dissociés des lieux de consécration professionnelle et artistique. La quasi-totalité des musiciens nés à la Nouvelle Orléans se sont révélés à Chicago, puis à New York, et la plupart des musiciens représentatifs du style West Coast ne sont pas originaires de la Californie. Une approche diachronique permet de faire apparaître les transformations des localisations des lieux de naissance. Les musiciens nés avant 1900 sont majoritairement issus de J. Pailhé 40 Mappemonde 51 (1998.3) 8 9 3 192 184 145 141 133 74 120 39 40 30 30 17 98 21 38 1 5 76 7 5 2 12 4 2 10 7 Source: uploads/s3/ le-jazz-mondialisation-et-territorialite-joel-pailhe-texto-en-frances.pdf

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