LE CAPITALISME À LA SAUCE ARTISTE Retour sur le Le nouvel esprit du capitalisme

LE CAPITALISME À LA SAUCE ARTISTE Retour sur le Le nouvel esprit du capitalisme Anne Querrien Association Multitudes | « Multitudes » 2004/1 no 15 | pages 251 à 261 ISSN 0292-0107 DOI 10.3917/mult.015.0251 Article disponible en ligne à l'adresse : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- https://www.cairn.info/revue-multitudes-2004-1-page-251.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour Association Multitudes. © Association Multitudes. Tous droits réservés pour tous pays. Powered by TCPDF (www.tcpdf.org) © Association Multitudes | Téléchargé le 24/02/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.80.226.104) © Association Multitudes | Téléchargé le 24/02/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.80.226.104) le capitalisme à la sauce artiste retour sur Le nouvel esprit du capitalisme Anne Querrien · 2 5 1 C R É ATIVITÉ AU TRAVA I L · M I N E U R E © Association Multitudes | Téléchargé le 24/02/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.80.226.104) © Association Multitudes | Téléchargé le 24/02/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.80.226.104) Le mouvement des intermittents du spectacle et son affirm ation d’une généralité croissante du travail discontinu dans la société contemporai- ne, dans le domaine artistique comme dans les autres, nous a donné e nvie de relire le livre majeur de Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nou- vel esprit du capitalisme ( G a l l i m a r d , NRF essais, ) . La « cité par pro- jets » faite de la participation à des contrats de courte durée, exigeant le maintien par chacun d’une employabilité qui ne peut se soutenir que d’un revenu garanti, est présentée dans ce livre comme l’univers éco- nomique impitoyable qui domine peu à peu grâce à la « c ritique art i s t e » issue de mai , une critique qui, en balayant moralement tout ce qui n’est pas authentique,ne laisse survivre qu’un pathétique individua- lisme, particulièrement peu protecteur face à l’exploitation. Comment relire ce livre à la lumière de la crise actuelle ? Décrit-il de manière adé- quate les nouvelles formes de travail intermittentes ? Qu’est-ce que la cité par projets ? Quelle forme peut y prendre la sécurité de tous ? la cité par pro j e t s De à le PIB a augmenté de % environ, les cotisations sociales également, mais le salaire net de ,%, tandis que les revenus de la propriété augmentaient de % et les dividendes non distri bués de % . Dans le même temps la fiscalité sur les sociétés a été allégée. L e s opérateurs financiers ont retrouvé une liberté d’action qu’ils n’avaient pas connue depuis la crise de . Entre et la capitalisa- tion boursière de Pa ris est passée de à milliards de francs pour les actions et de à milliards de francs pour les obligations. Le capital se porte donc bien. Mais cette bonne santé ne s’accompagne plus de l’accroissement du bien-être de la population comme dans la période fordiste. Les capitalistes, ceux qui disposent d’un patrimoine de rapport, for- ment % des ménages en France.Aux autres, le capitalisme doit don- ner l’assurance d’une sécurité minimale, un revenu plus ou moins ga- ranti pour justifier l’engagement à son service, ou au moins le respect de sa domination : telle est la thèse de ce livre. Le capitalisme doit se j u s t i f i e r , en particulier aux yeux des cadres qui sont les médiat e u rs entre le capitalisme et la grande masse des salariés. Le nouvel esprit du capi- talisme est recherché par les auteurs dans une lecture systématique de la littérature de management. Les cadres formés par l’unive rs i t é , qu’ils soient des enfants de la bour- geoisie ou issus de la promotion sociale, p o u rraient en effet faire défec- t i o n ve rsd’autres activités juri d i q u e s , a rtistiques ou scientifiques; le capi- talisme doit les convaincre que c’est important de faire travailler les autres 2 5 2 · M U LT I T U D E S 15 · HIVER 2004 © Association Multitudes | Téléchargé le 24/02/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.80.226.104) © Association Multitudes | Téléchargé le 24/02/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.80.226.104) dans le commerce ou l’industri e .Le capitalisme propose d’accumuler en- semble les richesses à part a g e r. Cette justification n’est compréhensible que dans l’entreprise : préserver l’emploi, c’est préserver les ressources de chacun, et surtout ses capacités à se reproduire, à élever ses enfants. Le nouvel esprit du capitalisme, à l’heure de la mondialisation, dé- coule de l’intérêt des multinationales à garder une zone pacifiée au centre du monde, un vivier de cadres où on puisse former et élever ses enfa n t s en sécurité, où on puisse former les cadres du tiers monde. L’enjeu du capitalisme serait donc de rendre les nouvelles formes d’accumulation excitantes, séduisantes, de permettre aux cadres de croire qu’ils parti- cipent à la production d’un bien commun pour les rendre capables de mobiliser salariés et agents en formation. Le nouvel esprit du capita- lisme c’est « une nouvelle représentation de l’entreprise et du proces- sus économique » qui « entend fournir à ceux dont l’engagement est particulièrement nécessaire à l’extension du capitalisme — les succes- seurs des cadres — des évidences quant aux » bonnes actions « à entre- prendre, un discours de légitimation de ces actions, des perspectives enthousiasmantes d’épanouissement pour eux-mêmes, la possibilité de se projeter dans un avenir remodelé en fonction des nouvelles règles du jeu et la suggestion de nouvelles voies de reproduction pour les enfa n t s de la bourgeoisie et d’ascension sociale pour les autres » (p. ). Le rejet de la hiérarchie caractérise la littérature de management ré- cente ; les cadres sont appelés à se fondre dans l’ensemble de la main d’œuvre comme les meilleurs, comme les réalisateurs les plus perfor- mants de la nouvelle forme de travail du capitalisme : la cité par pro- jets, c’est-à-dire le travail organisé selon des mobilisations temporaires aux objectifs précis et à la courte durée. La cité par projets, qui se déploie dans la grande entrepri s e , ressemble à une succession de spectacles mobi- lisant des interm i t t e n t s. Mais elle agence dans des relations temporaires des salariés, tourneboulés de ne plus être agencés par des machines à la relat i vement longue durée. Dans l’ancien système l’essentiel de la qua- l i f i c ation était apporté par les machines auxquelles les trava i l l e u rs étaient adjacents, a l o rsque dans la cité par projets c’est chaque trava i l l e u r qui est porteur d’une qualificat i o n , d’une histoire part i c u l i è r e . Ce chan- gement angoisse beaucoup les salariés, qui y sont soumis tout en béné- ficiant d’un revenu. Pour les intermittents les indemnités de chômage sont le seul filet de sécurité face à cette incertitude. Chez les intermit- tents comme dans la « cité par projets », caractéristique du nouvel es- prit du capitalisme, la question de la « justice », ou plutôt de la sécuri- té, se pose dans des termes semblables : comment assurer le maintien de l’employabilité de tous quand les inscriptions dans les réseaux sont · 2 5 3 C R É ATIVITÉ AU TRAVA I L · M I N E U R E © Association Multitudes | Téléchargé le 24/02/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.80.226.104) © Association Multitudes | Téléchargé le 24/02/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.80.226.104) inégales, comment assurer à chacun les moyens de développer sa sin- gularité quand toutes les singularités ne sont pas appelées de la même manière ? La cité par projets, l’indemnisation chômage des intermit- tentes dans son injustice actuelle, tendent à mettre en danger le plus grand nombre en ne reconnaissant que les plus renommés des agents. Luc Boltanski et Eve Chiapello l’admettent : seul un revenu universel, un revenu garanti, pourrait assurer la sécurité nécessaire pour que la cité par projets puisse fonctionner au mieux, en faisant appel à tous ses membres sans exclusion. La succession des projets donne en effet à chacun l’occasion de ren- contres multiples et en r i c h i s s a n t e s , de nouveaux apprentissages. Le pro- blème pour chacun est donc d’être employ a b l e , et d’augmenter son em- p l oyabilité au fil des projets. L’ e m p l oyabilité est un capital personnel que chacun doit gérer et qui est constitué de la somme de ses compétences mobilisables. Personne ne sait comment évaluer cette employabilité, et vérifier qu’elle croît au fil d’une carrière. Du coup toutes les relations, y compris personnelles, sont bonnes pour développer de manière tota- lement opportuniste la dite employ a b i l i t é . Les effets de réputation sont centraux dans cet opportunisme et dans le glissement de la cité par pro- jets vers la cité du renom, la cité qui ne profite toujours qu’aux mêmes. Le problème, c’est uploads/Finance/ le-capitalisme-la-sauce-artiste.pdf

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  • Publié le Sep 20, 2021
  • Catégorie Business / Finance
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