Afrique du Sud : émergence d’une puissance africaine Par Guillaume MERVEILLEUX

Afrique du Sud : émergence d’une puissance africaine Par Guillaume MERVEILLEUX du VIGNAUX*, le 7 avril 2009. Géopolitique de l’Afrique du Sud. Plus de dix après la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud est, à de nombreux titres, considérée comme un modèle pour les peuples africains. Dotée d’une économie dynamique et d’un poids politique renouvelé, elle peut désormais s’appuyer sur la légitimité morale que lui confère une transition démocratique exemplaire pour étendre son influence à travers le continent et faire entendre sa voix dans le concert des nations. Quelle force représente véritablement l’Afrique du Sud ? De quelles faiblesses souffre-t-elle ? Peut-elle prétendre à un réel leadership en Afrique ? Quels sont les mécanismes de son émergence ? Ce mémoire s’efforce d’aborder ces questions en évoquant d’abord l’histoire succincte des peuples sud-africains, élément indispensable à l’appréhension de la force morale du pays, avant de présenter les ressorts de son économie et d’évoquer ses velléités de puissance, contrariées aujourd’hui par une situation intérieure délicate. Mémoire rédigé au CID dans le cadre du séminaire « Les pays émergeants dans un monde multipolaire » dirigé par Xavier de Villepin. INTRODUCTION SITUÉE À à l’extrémité du continent africain, l’Afrique du Sud est « le monde dans un seul pays » [1] ; formule qui annonce ses différents visages. Celui de Johannesburg, mégalopole du tiers-monde où les banlieues huppées côtoient les ghettos les plus pauvres. Celui du Cap, à l’architecture anglaise et hollandaise issue du temps des colonies et celui de Durban marqué par l’influence indienne. Celui des paysages contrastés, des contreforts du désert du Kalahari aux côtes taillées par les tempêtes en provenance des quarantièmes rugissants, en passant par les sommets neigeux du Drakensberg et le refuge animalier du parc Kruger. Enfin, surtout, ceux de la mosaïque humaine qui occupe le territoire sud-africain. Mosaïque rassemblée, après trois siècles d’une histoire tumultueuse, dans la métaphore de la « nation arc-en-ciel » [2], qui représente le nouveau contrat social conclu par l’ensemble des populations du pays, que l’on dit réconciliées et animées par la volonté commune de construire un projet politique associant l’ensemble des sud-africains. Cette idée est d’abord un défi à relever, celui de l’invention d’une nation sud-africaine. Pour appréhender le rôle nouveau de l’Afrique du Sud, il faut d’abord s’intéresser au fonctionnement du moteur de l’émergence du pays sur la scène mondiale. Si ses mécanismes s’appuient sur des atouts géographiques et économiques, son essence même réside dans le formidable élan qui a permis la métamorphose politique de la dernière décennie, comme sur la légitimité que lui donne aujourd’hui une société multiraciale qui a été capable de dépasser les souffrances et les haines pour décider de proposer un avenir commun à ses enfants. Depuis la fin de l’apartheid, la République d’Afrique du Sud (Republic of South Africa – RSA) est, à de nombreux titres, considérée comme un modèle pour les peuples africains. Dotée d’une économie dynamique et d’un poids politique renouvelé, elle peut désormais s’appuyer sur cette légitimité morale pour étendre son influence à travers le continent et faire entendre sa voix dans le concert des nations. Quelle force représente véritablement l’Afrique du Sud ? De quelles faiblesses souffre-t-elle ? Peut-elle prétendre à un réel leadership en Afrique ? Quels sont les mécanismes de son émergence ? Cette étude s’efforce d’aborder ces questions en évoquant d’abord l’histoire succincte des peuples sud-africains, élément indispensable à l’appréhension de la force morale du pays, avant de présenter les ressorts de son économie et d’évoquer ses velléités de puissance, contrariées aujourd’hui par une situation intérieure délicate. PROLOGUE : L’INVENTION D’UNE NATION Si Desmond Tutu, prix Nobel de la Paix en 1984, a surnommé l’Afrique du Sud « la Nation Arc en Ciel », c’est pour évoquer l’extrême diversité de sa population qui, selon le vœu de l’ancien archevêque du Cap, doit désormais vivre en harmonie, laissant dans son sillage la longue histoire de ségrégation et de souffrances dans laquelle s’inscrit cette diversité. La société sud-africaine souffre encore et pour longtemps, nous le verrons plus loin, de l’existence en son sein de nombreuses fractures. Cependant l’évolution qu’elle a connu au long des quinze dernières années semble presqu’inespérée au regard de la situation qui était la sienne à la fin des années 1980. Elle représente, à travers le monde et particulièrement en Afrique, l’exemple, porteur d’espoir, de la capacité d’un peuple à prendre en main son destin et à dépasser, avec sagesse et pragmatisme, les difficultés anciennes pour tenter de construire une société nouvelle et harmonieuse et la doter d’un futur viable. Et si la RSA possède de nombreux autres atouts, notamment géographiques et économiques, le rôle grandissant qu’elle joue sur la scène internationale est fortement facilité par la légitimité qu’elle tire d’une métamorphose politique réussie après les années d’apartheid. Métamorphose qui a libéré le formidable potentiel du pays. Ses élites, qu’elles soient blanches ou noires, anglophones ou afrikaner, métisses ou d’origine asiatique, professent désormais avec un égal enthousiasme la vocation naturelle de leur pays à se poser en guide et en modèle du sous-continent noir en particulier, et de l’Afrique en général [3]. Ce messianisme géopolitique, signe de l’émergence de l’Afrique du Sud, ne peut se comprendre sans avoir abordé l’histoire des peuples de ce pays aux multiples apparences. Elle tient de l’épopée, avec ses exploits et ses horreurs. Marquée par les émancipations successives de la tutelle coloniale, elle se caractérise par une forte influence européenne, elle-même très largement soumise aux réalités africaines. C’est l’histoire de la création d’une véritable mosaïque, aujourd’hui constitutive de la « Nation Arc en Ciel » que Desmond Tutu appelle de ses vœux. CONSTITUTION D’UNE MOSAIQUE Le particularisme de la République d’Afrique du Sud réside aujourd’hui en grande partie dans son extraordinaire diversité humaine [4]. En ce début de XXIème siècle, le pays compte 47,5 millions d’habitants [5] répartis sur 1 220 000 kilomètres carrés (le double de la superficie de la France). La population peut être schématiquement répartie en quatre grands groupes : Noirs (76% divisés en une dizaine d’ethnies), Blancs (13%), Métis (8,5%) et Indiens (2,5%). Classification –discutable et incomplète- qui tire ses origines dans la politique d’apartheid mise en place au milieu du XXème siècle. Cette diversité est issue de trois siècles d’interaction entre populations d’origine européenne, peuples noirs et travailleurs issus du continent asiatique. Naissance d’un pays Ce sont les navigateurs portugais Bartolomeu Dias puis Vasco de Gama qui, en 1488 et en 1497, découvrent les terres australes du cap des Tempêtes, rebaptisé ensuite cap de Bonne-Espérance, et la future province du Natal. L’implantation des Blancs débute véritablement au XVIIème siècle avec la fondation de la ville du Cap en 1652 par les hommes de la Compagnie des Indes orientales hollandaise (VOC). La mise en valeur des terres arables de la région leur vaut le surnom de « Boers » (paysan). La colonie grandit rapidement, renforcée notamment par l’arrivée de réfugiés huguenots, dont la trace demeure au travers de nombreux patronymes d’origine française. Les besoins en main d’œuvre entraînent par ailleurs l’importation d’esclaves à partir de l’Orient (Malaisie, Java, Inde), de l’océan indien (Madagascar) et d’Afrique. Dans la région du Cap vivent également les Khois (ou Hottentots). Des relations ancillaires entre les premiers Blancs et ces populations émerge un groupe ethnique distinct, celui des Métis, les Coloured, qui sont aujourd’hui environ 4 millions, parlent l’afrikaans et sont majoritairement chrétiens. Au début du XIXème siècle, les guerres napoléoniennes confèrent une dimension stratégique au Cap. Les Pays-Bas cèdent la colonie à l’Angleterre qui y installe une forte communauté. Deux idéologies antagoniques s’affrontent : les Boers s’attachent à des convictions héritées du XVIIème siècle (prééminence de la religion, suprématie de l’homme blanc). Les Britanniques défendent les idées plus libérales qui prévalent alors en Europe, l’abolition de l’esclavage et l’instauration d’un régime démocratique. Les relations entre les deux communautés s’enveniment et les Boers quittent en masse la province du Cap, fuyant la tutelle britannique pour ériger un Etat indépendant. C’est l’épopée du Grand Treck, mythe fondateur qui façonne un pilier du nationalisme afrikaner : celui du peuple à la recherche de sa terre promise ; celui du « paysan courageux, d’une piété sans faille, armé, pour se défendre, d’une bible et d’un fusil » [6]. L’antagonisme entre Afrikaners et Anglophones est aggravé par la découverte de colossaux gisements diamantifères et de filons d’or qui provoque un nouvel afflux britannique. Il aboutit à deux guerres qui renforcent ce nationalisme afrikaner, un sentiment profond de peuple élu, façonné dans la douleur, qui alimente plus tard l’idéologie de l’apartheid. Afrikaners et Anglophones se réconcilient après la guerre des Boers (1899-1902). L’adoption en 1925 de l’afrikaans (proche du néerlandais) comme langue officielle au même titre que l’anglais raffermit la cohésion d’une communauté blanche forte aujourd’hui de 5,9 millions de personnes, dont 40% sont anglophones. L’accord tacite entre les deux communautés abouti finalement à une forme de partage du pouvoir jusqu’en 1994 : la politique aux Afrikaners, l’économie aux Anglophones. Mais la mosaïque sud-africaine est également dessinée par d’autres évènements. Un réceptacle humain Parallèlement à l’arrivée par le Sud des uploads/Geographie/ afrique-du-sud-emergence-d-x27-une-puissance-africaine.pdf

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