Dissertation sur le sujet « Aimer ?» « L'amour, c'est l'infini mis à la portée

Dissertation sur le sujet « Aimer ?» « L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches », écrit Céline dans Voyage au bout de la nuit. Cette formule moqueuse signifie que les hommes survalorisent l’amour, et qu’en cela ils se bercent d’illusions. Ils en sont même ridicules. Si un chien de grand-mère est capable d’aimer, c’est bien qu’il n’y a là nul mystère, nulle transcendance, nulle élévation de l’âme. Ce jugement pessimiste nous pousse à réfléchir à la valeur de l’amour. Le Dictionnaire de l’Académie française donne au verbe « aimer » deux sens principaux : c’est tout d’abord éprouver pour quelqu’un une inclination tendant à l’union ; mais ce peut être aussi apprécier une chose. Le verbe renvoie bien sûr au nom commun « amour », qu’on peut définir comme un intense sentiment d’attachement qui rend l’être humain capable de faire abnégation de son intérêt individuel. Le verbe « aimer » frappe l’esprit par son pouvoir évocateur. Prononcé seul, il nous fait prendre la mesure de tout ce qu’il représente. Il nous communique le sentiment de la transcendance propre au sentiment amoureux. Le dire ou l’écrire ainsi, c’est donc conférer à l’acte d’aimer une valeur très spéciale, unique et précieuse. Or, cette valeur sacrée relève pour nous de l’évidence. Aimer, pensons- nous, est ce qui donne tout leur sens à nos existences : il faut aimer des choses, et surtout il faut aimer des êtres. Cette idée est le présupposé majeur de toute notre culture. Pourquoi donc aimer serait-il si essentiel ? Aimer est-il forcément ce qui donne du sens à notre existence ? Si l’importance de l’amour paraît de prime abord consubstantielle à la vie même (I), sa sacralisation serait en réalité le propre d’une époque et d’une culture (II), c’est pourquoi il faudrait apprendre à aimer afin de réaliser la promesse de sens de l’amour (III). ✩ ✩ ✩ L’amour est essentiel dans notre existence parce qu’il servirait la vie même. Il semble tout d’abord qu’aimer les choses favorise la survie de l’individu. Le sens commun dit que l’être humain accorde de la valeur à une chose parce qu’il en tire un surcroît de bien-être, mais on peut faire l’hypothèse que le bien-être accompagne un bénéfice. Par exemple, nous aimons le soleil parce que sa lumière a de nombreux bienfaits pour le corps humain ; ou encore nous préférons la nourriture très calorique parce que cette préférence a longtemps favorisé notre survie, lorsque les ressources étaient rares et que les animaux nous empêchaient d’y accéder. La psychologie évolutionniste affirme que le bien-être associé aux choses que nous aimons a une « vertu adaptative ». Pour Bentham, la condition humaine se ramène à une balance des plaisirs et des peines. « C’est à eux seuls, écrit-il, qu’il appartient de nous indiquer ce que nous devons faire comme de déterminer ce que nous ferons » (Introduction aux principes de morale et de législation). Les penchants naturels de l’individu seraient les critères les plus fiables pour guider son action. Nous aurions donc intérêt à aimer les choses que la vie nous dicte d’aimer. En prolongeant le raisonnement à l’échelle collective, on arrive à l’idée que l’amour sexuel favorise la survie de l’espèce. L’enjeu de la passion amoureuse dépasserait donc l’individu. Cela expliquerait pourquoi le désir sexuel apparaît à la fois plus naturel et plus puissant que toute autre forme d’aspiration. Seulement, son association — à géométrie variable — avec le sentiment amoureux brouille les pistes et rend l’idée de la ruse de l’espèce déplaisante. Nous comprenons bien la finalité de la pulsion sexuelle chez les animaux, mais l’amour humain, croyons-nous, ne se réduit pas à cela. Schopenhauer infirme cette croyance. Il pose que la reproduction est le seul but véritable de toute passion amoureuse. Derrière les apparences, derrière tous les discours sur l’amour, c’est la volonté de l’espèce qui prévaut. Le philosophe affirme même que l’individualisation du sentiment amoureux, c’est-à-dire la sélection précise de l’aimé, vise l’amélioration de l’humanité. En découle l’attirance des contraires : « les hommes de petite taille, par exemple, recherchent les femmes grandes, les blonds aiment les brunes, etc. » (Métaphysique de l’amour). Cette hypothèse amusante est douteuse, mais elle n’invalide pas l’idée selon laquelle c’est le destin de l’espèce qui se joue dans l’amour-passion. Le même raisonnement permet enfin d’expliquer l’importance de l’amour du prochain : cette inclination naturelle favorise la survie du groupe. Cette idée s’éclaire à la lumière de l’histoire de l’humanité. Pendant très longtemps, nous avons vécu en tribus d’une centaine d’individus maximum. Tous les membres se connaissaient personnellement et les relations intimes suffisaient à assurer la cohésion de la collectivité. La solitude et l’intimité étaient rares, la promiscuité et l’interdépendance étaient la règle. Voici donc pourquoi la compagnie et le souci d’autrui seraient des penchants innés chez l’être humain. Richard Dawkins dévoile le sens biologique de ces penchants : notre altruisme n’est pas désintéressé, car à l’origine il protège notre patrimoine génétique. Dans cette théorie, l’amour du prochain dérive de la tendance d’un gène à aider les répliques de lui-même se trouvant dans d’autres corps. Pourquoi les parents aiment-ils leurs enfants ? Parce que leurs gènes ont intérêt à « investir » dans des individus plus faibles qui pourront préserver et transmettre leurs répliques. « L’amour universel et le bien- être des espèces en général sont des concepts qui n’ont absolument aucun sens quand on parle d’évolution », estime l’éthologue dans Le Gène égoïste. Aimer son prochain serait donc aussi un avantage évolutif. Si l’importance de l’amour nous semble relever de l’évidence, c’est parce qu’elle serait inscrite dans la vie même. Mais à y regarder de plus près, la valeur exceptionnelle que nous voyons dans l’acte d’aimer n’est peut-être pas aussi naturelle qu’il n’y paraît. ✩ ✩ ✩ En consultant l’histoire, nous nous rendons compte que l’amour n’a pas toujours eu la place qu’il a aujourd’hui dans nos vies. La valorisation de l’amour des choses peut apparaître comme une conséquence du progrès de la liberté individuelle. En effet, l’injonction moderne à « faire ce que l’on aime » n’a de sens que parce qu’un grand nombre d’options s’offrent à l’individu. Il est libre de choisir ce qu’il aime et d’en jouir : ses affinités, sa sexualité, ses convictions, sa religion, son métier, son lieu de vie, et bien sûr, en tant que consommateur, « client roi », les produits et les services qui lui plaisent. Puis il est libre de changer d’avis. En tant que citoyen d’une démocratie, il exerce sa liberté d’appréciation lorsqu’il élit ses dirigeants. Dans L’existentialisme est un humanisme, Sartre met en lumière la radicalité de cette liberté de l’individu qui doit s’inventer lui-même, plut t que de recevoir son identité des traditions. En particulier, puisque Dieu n’existe pas, l’homme ne peut se raccrocher à rien — mais il est libre. « Condamné à être libre [...], écrit le philosophe, l’homme n’est rien d’autre que son projet, [...] il n’est donc rien d’autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie ». Ainsi, c’est parce que nous sommes radicalement libres que choisir, préférer, c’est-à-dire aimer les choses, devient un acte d’une valeur fondamentale. La valorisation de l’amour-passion serait, elle, une construction culturelle. L’Amour avec un grand A devient un mythe occidental entre les XIe et XVe siècles. Avec la fin des invasions barbares, la vie sociale se stabilise et se développe, donc les interactions entre les deux sexes sont plus fréquentes. Mais surtout, les croisades donnent l’occasion à de nombreux chevaliers célibataires de convoiter les femmes, riches et seules, voire veuves, des seigneurs partis au combat. C’est « l’amour courtois » : comme la dame est, de par son statut social, inatteignable pour le chevalier célibataire, celui-ci fantasme, survalorise l’objet de son désir, et fait de sa conquête la grande affaire de son existence. Denis de Rougemont estime que cette nouvelle conception de l’amour est d’inspiration religieuse. Elle plongerait ses sources dans le catharisme, une secte chrétienne (contemporaine du roman courtois) pour laquelle la souffrance est la condition de l’élévation spirituelle. Alors apparaît dans la culture occidentale du XIIe siècle, et en particulier dans les poèmes des troubadours, l'amour-passion, le fait d'adorer en souffrant un être inaccessible. « Ce qui exalte le lyrisme occidental, écrit Rougemont, [...] c'est moins l'amour comblé que la passion d'amour. Et passion signifie souffrance » (L’Amour et l’Occident). La sacralisation de l’amour-passion serait donc un phénomène culturel occidental. On peut arriver à la même conclusion en étudiant la forme d’amour aujourd’hui supérieure à toutes les autres, l’amour parental. La théorie de l’évolution explique certes pourquoi il s’agit d’un attachement crucial : il en va de la perpétuation de l’espèce, et plus précisément des gènes — mais est-ce bien la nature qui nous dicte de voir en l’enfant un être « sacré » au sens étymologique, c’est-à-dire digne de sacrifice ? À la vérité, cette attitude est historiquement récente : elle commence à la fin XVIIe siècle en Europe. Alors que les parents donnaient à l’enfant une valeur inférieure à celle uploads/Geographie/ dissert-aimer-modele-methodologique.pdf

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