111 Jean-Philippe d’Introno, Professeur ESCEM - Groupe Ecole Supérieure de Comm
111 Jean-Philippe d’Introno, Professeur ESCEM - Groupe Ecole Supérieure de Commerce et de Management Tours-Poitiers, France Qui ou qu’est-ce qui est derrière l’écran ? Les aventures de la chair à l’ère du business à la demande. A fin d’être en phase avec une mondialisation s’intensifiant, le destin du commerce (B to B, C to C) est de s’électronifier. Le texte suivant s’interroge sur le statut de qui/ce qui est/sera de part et d’autre de l’écran, cet attracteur étrange, ce quasi-fétiche de la contemporanéité, grand ordonnateur d’un espace commercial virtuel tendant à se sub- stituer à l’espace commercial tout court. En effet, dans un contexte de «business à la demande», le manager comme le client (se) doivent (d’) être à l’affût de la bonne affai- re, d’où une promotion, quasi délirante, de la veille sociétale. Ce qui n’est pas sans inci- dences sur le statut du corps de ce manager et de ce client ainsi que sur sa représenta- tion. Car si la vraie vie (économique et donc managériale) est désormais sur le réseau, la chair, que l’on doit poser et reposer, rendre (re)présentable, apparaît clairement comme un obstacle à combattre, voire un ennemi à abattre. Ne vit-elle pas alors ses der- niers instants en tant que telle; ce que laisse, sinon présager, du moins entrevoir, la «pro- thésisation» des corps dont l’idéal est le robot et ses différents avatars tels le cyborg ? Méthode Pour procéder à une telle enquête, la méthode préconisée consiste en un découpage en périodes historiques, car, «C’est le processus de structura- tion qui rend compte d’une structure» (Sarin, 2001). Cette manière de pro- céder nous semble particulièrement indiquée en ceci que, la pratique com- merciale au cœur de nos observa- tions, s’ancre dans une «conception managériale du monde» qui, comme expérience inédite d’appropriation du monde, «reste soumise à son histoire» (Legendre, 2007). Or, cette «civilisa- tion du management» est oublieuse de la profondeur du temps, oubli légitimé par l’ «Efficacité érigée en règle glo- bale»; règle elle-même diluée dans des règlements et procédures divers au sein des pointes avancées de cette civilisation que sont les entreprises, organisations que leurs succès (écono- 112 miques) ont érigées en institutions. Ainsi, au sein de chaque période, nous procèderons à la détermination : – D’un lieu emblématique de l’activi- té commerciale, qui peut être soit un lieu réel, soit un lieu imaginaire (symbolique, fantasmatique), un topo de production, de consomma- tion, d’approvisionnement, y com- pris une théorie, c’est-à-dire un lieu de pensée qui, une fois informé et transformé par l’homme, devient «la forme, susceptible du fait de ses articulations, de servir en vue de la signification» (Greimas, 1976). – D’un «actant» (Boltanski, 1990) emblématique : producteur, con- sommateur, usager, théoricien, manipulateur de technique ou manipulé par elle. A ce stade, nous distinguons entre la technique et le discours auquel elle donne lieu, la technologie, en donnant la pré- gnance à cette dernière, soit la rai- son narrative des choses, confor- mément à la leçon de Franz Kafka dans les premières pages de «La Colonie pénitencière». – Enfin, on tente d’analyser ce que telle manipulation, en tel lieu, par tel actant, de telle technologie et/ou technique, implique pour le statut de la chair et quel est le dis- cours psychanalytique qui a, ou non, prise sur ces pratiques. Ce fai- sant, on réalise une manière de fresque dont les différentes compo- santes époquales ne sont pas her- métiques entre elles, ainsi qu’en attesteront certaines thématiques transhistoriques (la robotisation des activités par exemple, infra). Préhistoire : au commen- cement était la chair Au commencement était la simplicité. Deux hommes, nus (Lévi Strauss, 1971) se rencontrent et échangent deux biens. La chair est là. Elle est la matière première. Bien avant la «mon- naie primitive» (Dupuy, 2001), c’est elle qui détermine l’échange. On pour- rait même dire que les biens échangés ne sont que des prétextes à la ren- contre de la chair, cette dernière acquérant par là le statut de ce «fait invisible» dont parle Malinowski. Or, si le commerce tire son origine du troc (Dupuy, op. cit.) et que la chair orga- nise le troc, la chair est donc à l’origi- ne du commerce. Elle est la préhistoire de l’économie réglée par les méca- nismes de «réciprocité» (Polanyi). Son destin est donc, en soi, indicatif de l’activité commerciale. D’où, a posté- riori, l’intérêt qu’il y a à focaliser son attention sur son statut dans l’histoire et sur son devenir. La psychanalyse nous a entretenus de la horde (Freud, 1951), soit des «peuples les plus primitifs» (Haddad, Gestion 2000 janvier - février 2008 1 Qui ou qu’est-ce qui est derrière l’écran ? Les aventures de la chair à l’ère du business à la demande. 113 1984). A cet égard, toute occupée à «déchiffrer l’énigmatique origine de la religion», elle élude cette préhistoire commerciale. L’Histoire C’est Protagoras qui donne la mesure conceptuelle et chronologique de l’époque commerciale historique : «l’homme est la mesure de toute chose». Signifiant par là que les choses sont faites par et pour l’homme. L’homme étant aussi bien l’homme outillé, l’outil n’étant que le prolonge- ment du corps (Serres, 1995). Puis, à mesure que les rapports marchands s’étendent et s’amplifient, ce jusqu’à ne plus pouvoir «être contenus dans le cadre trop étroit des formes même complexes de troc» (Dupuy, op. cit.), la monnaie intercède entre le mar- chand et le client. Avec l’introduction de l’argent et la naissance du commerce avec sa logique (Jorda, 2003), l’homme de l’art commercial se rhabille. La chair devient costume et le costume coutu- me : ce costume est celui du «bour- geois» (Sombart, 1928) œuvrant au sein d’une ville naissante, scène d’un capitalisme urbain relayant un capita- lisme jusque là terrien (Braudel, 1993). Naissance et développe- ment de la modernité Naissance de la société industrielle : production A partir du XVIIIe s., l’homme cesse d’être la mesure de toute chose : les choses cessent d’être faites par l’hom- me mais par la machine, cette partie la plus spectaculaire de la technique (Ellul, 1990). Et par la plus spectacu- laire des machines spectaculaires, la machine à vapeur, emblématique des machines outils. Les choses sont faites par les cols bleus dans un atelier au sein de villes désor- mais devenues «tentaculaires» (Ver- haeren), ponts vers les Etats-Nations (Braudel, op. cit.). Cette configuration civilisationnelle laborieuse, on l’aura reconnue, c’est la société industrielle, réalité de l’Angleterre et destin promis à toutes les nations occidentales modernes. L’économie émerge de sa préhistoire en rompant avec le troc et en passant à la logique marchande. Elle pénètre dans La modernité quand devient cen- trale la place occupée par les relations monétaires (De Blic & Lazarus, 2007). L’avènement de la modernité commer- ciale découvre une chaire industrieuse à vif, l’«ouvrier nu» (Marx, cité in Enriquez, 1972) dont une illustration 114 pourrait être l’ouvrier des «Temps modernes» de Charlie Chaplin, c’est-à- dire un corps viril et efficace qui hérite de la Commune (1871) un énergétis- me politique qui va être transfiguré en énergétisme économique et transféré dans des lieux de production. Car ce corps ouvrier est tourné exclusivement vers la production, la fabrication de produits selon des règles héritées de la Révolution industrielle au sein de ces «communautés» chères à Ferdinand Tönnies qu’est la fabrique, chère, elle, à Karl Marx, et que commencent à être les cités ouvrières. La psychanalyse freudienne est contemporaine, ou peu s’en faut, de la révolution industrielle. Son idée, qui est «Ce que Freud a découvert», c’est que «le rapport du sujet au monde, aussi bien qu’à lui-même, n’est pas organisé par ce qui serait un lien direct et simple à un objet» mais «par le manque d’un objet d’élection» (Melman, 2002), soit la mère dans la figuration œdipienne. La réalisation de soi (au mieux) du sujet humain dans un monde qui soit pour lui tenable (au pire) passe donc par la perte de la mère, soit celle qui est privé de pénis. On est donc conduit «à une concep- tion autoritaire et très masculinisée de la formation de la personnalité» (Touraine, 19921). En revanche, pour ces mêmes raisons, on est en droit de poser que la psy- chanalyse naissante, ou le freudisme, est en adéquation avec ce corps prolé- tarien, ce dont atteste son échafaudage théorique autour du pénis dont l’absen- ce chez la femme est causatrice d’an- goisse. Il nous apparait dès lors fautif d’affirmer de l’œuvre de Freud, sans de plus amples précisions, qu’elle constitue : «l’attaque la plus systéma- tique qui ait été menée contre l’idéolo- gie de la modernité» (Touraine, op. cit.). Développement de la société industrielle : conception et induction Avec l’intervention de Taylor et l’inven- tion du taylorisme, la société industriel- le, sans changer de nomination, chan- ge de lieu et deux fois d’actant straté- giques. Le bureau des méthodes (le «bureau où l’on pense»2, the thinking departement), où officie désormais cet ingénieur en col blanc qui avait si bien su transformer les passions politiques en forces économiques, se substitue, comme lieu stratégique, à l’atelier au sein duquel trônait l’ouvrier, uploads/Industriel/ qui-ou-qu-x27-est-ce-qui-est-derriere-l-x27-ecran-les-aventures-de-la-chair 1 .pdf
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- Publié le Oct 09, 2022
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