Les domestiques aux temps des colonies françaises Un boy, une cuisinière, une n

Les domestiques aux temps des colonies françaises Un boy, une cuisinière, une nounou. Partir aux colonies, c’est le Pérou. Mais qu’en disent, justement, le boy, la cuisinière et la nounou ? En 1937, Emile Autran débarque à Tananarive. Ses préoccupations ? « Les boys [domestiques, ndlr] comme je dis avec la gourmandise d’un nouveau débarqué qui, n’ayant jamais connu une femme de ménage, va avoir des domestiques. […] ; oui j’aurai boy, cuisinier et Ramatoa [bonne à tout faire, ndlr] », écrit-il dans ses Mémoires. Pour ce modeste instituteur varois, Madagascar, c’est l’opportunité d’une vie meilleure. Voilà ce que cherchent les candidats au départ. Et c’est ce que vante aussi l’Etat qui aspire à peupler son empire de robustes travailleurs européens. Peupler les colonies de robustes travailleurs européens Prenons le cas de l’Algérie. Entre 1830 et 1845, la France y encourage l’installation de Maltais et de Mahonnais (des îles Baléares), qui fuient la misère de leur contrée d’origine. Pour eux, l’Afrique du Nord est un eldorado. « Il me vient tous les jours une quantité d’hommes, la majeure partie mariés avec des enfants pour aller là-bas, me disant qu’ici ils meurent de faim », décrit en 1832 Juan Olivar, agent consulaire français à Minorque. Mais dès les années 1850, l’Etat est plus sélectif. Le « Comité central de colonisation par l’émigration » cible désormais les habitants des régions frontalières de la Suisse et de l’Allemagne, des gars français, considérés comme « travailleurs » et « fiables ». On les pense plus aptes à s’intégrer dans les villages départementaux créés par le gouvernement. Sur place, la vie n’a rien d’un rêve. « En arrivant, on nous a donné une maison, mais il y avait ni pain, ni pâte, ni vin, ni eau, pas même de quoi se mettre assis, se coucher […] Nous avions seulement une couverture, une paillasse vide et un drap pour coucher douze personnes », témoigne un colon de Franche-Comté arrivé en Algérie en septembre 1853. Résultat de ces vagues d’arrivée successives, la société coloniale est un sacré patchwork ! En Algérie, on trouve des paysans pauvres, des fonctionnaires attirés par le bénéfice du « tiers colonial » (un supplément de salaire versé aux fonctionnaires français), des investisseurs profitant de la main-d’œuvre moins chère. Tous bénéficient des impôts moins élevés, de l’essence moins chère… La vie du colon, même pauvre, reste plus enviable que celle du colonisé, toujours relégué à un statut d’infériorité. Un exemple ? En ville, l’instituteur algérien est moins bien payé que son collègue européen et il vit dans les vieux quartiers délabrés. Le colonisé, toujours relégué à un statut d’infériorité Quid du « vivre ensemble » aux antipodes ? Autochtones et « métros », comme on surnomme les gens de France métropolitaine, se fréquentent-ils ? Même si certaines élites indigènes sont conviées à des fêtes européennes, comme c’est le cas de la bourgeoisie malgache régulièrement invitée à des réceptions à la Résidence générale de Tananarive, la ségrégation prévaut partout ailleurs. A Saigon, les Français vont au théâtre où on joue Guillaume Tell, mais les « Chinois et Annamites » n’y ont pas droit de cité. En revanche, ces mêmes Français poussent aisément la porte des maisons de prostitution indigènes. En Algérie, les colons vont au café européen, les colonisés au café maure. Les relations entre Européens et indigènes sont le plus souvent hiérarchiques, ou marquées par l’arbitraire. En Afrique-Occidentale française, les colonisés vivent l’horreur du travail forcé. Ils sont réquisitionnés de force – car jugés incapables de travailler sans contrainte –, « nourris et logés » dans des camps insalubres. En 1929, la première phase de la construction du chemin de fer Congo-Océan, reliant Brazzaville à Pointe-Noire, a réquisitionné près de 35 000 indigènes. Quelque 17 000 travailleurs meurent sur le chantier des 140 premiers kilomètres – le ministère des Colonies reconnaît à l’époque un taux de mortalité de 57%. L’utopie brisée d’une France métissée et ouverte Et les élites progressistes ? Ouvrent-elles plus facilement leurs portes aux indigènes ? Prenons l’exemple des partis politiques : « Jusqu’à la Première Guerre mondiale, il n’y a pas d’Algérien indigène dans les sections locales de la SFIO (ancêtre du Parti socialiste) ; en Algérie, elles portent d’ailleurs un discours très raciste : la libération du colonisé n’entre pas dans leur cadre de pensée », explique l’historienne Claire Marynower. Saïd Faci est le premier Algérien à entrer au Parti socialiste en 1916. Naturalisé, marié à une Française, il reste un cas à part. Il a longtemps cru à l’utopie de la France métissée et ouverte. Deux ans après la fin de la Grande Guerre, au cours de laquelle 170 000 Algériens ont combattu pour la France, l’administration académique refuse une prime annuelle aux « instituteurs indigènes ». Saïd Faci ouvre alors les yeux sur la cohabitation inégale des habitants dans la France coloniale. Il écrit dans le journal La Lutte sociale que, désormais, les Algériens « n’accepteront aucune humiliation, ni aucune atteinte à leurs intérêts légitimes ». La fin d’une illusion, dès les années 1920. Domestiques indochinois L’ouvrage Domestiques indochinois de Solène Granier est paru aux éditions Vendémiaire en 2014. Venant combler un « vide historiographique », celui de la domesticité et des domestiques indochinois qui ont migré puis travaillé en métropole, cet ouvrage pose la question du statut du domestique, un statut très ambivalent puisqu’il est à la jonction de plusieurs statuts : celui du colonisé, celui du migrant, celui du travailleur, celui du dominé ou encore celui du non-ayant droit. Pour qualifier la situation des domestiques indochinois, l’auteure met en avant trois dimensions : celle de l’expérience professionnelle et de l’identité professionnelle, celle de l’itinéraire migratoire individuel ou collectif et celle des interactions sociales dans trois espaces donnés que sont la colonie, l’espace migratoire et la métropole. Solène Granier utilise la notion d’Indochinois pour désigner les domestiques migrants originaires du Vietnam, du Cambodge et du Laos, même si la grande majorité étudiée est originaire des trois provinces vietnamiennes. Ses approches sont historique et sociologique : elle croise l’histoire des migrations coloniales de 1897 à 1939 à l’analyse des relations sociales entre groupes qui composent la société coloniale, la société colonisée et la société migrante. Trois idées principales permettent de retracer les évolutions du statut de domestique à travers le temps et les différents espaces et de rendre compte de la réalité des pratiques, en allant notamment à l’encontre de certaines prénotions sur la domesticité coloniale. Tout d’abord, il s’agit de la relation et de l’évolution de la mise à distance des perceptions de l’Autre, entre la colonie et la métropole, entre le colonisé et le colon, qui permettent de rendre compte du statut et de la trajectoire sociale du domestique (1). Ensuite, le lieu principal d’interaction sociale entre le domestique et le métropolitain demeure celui du « foyer familial », à savoir la famille française ou européenne dans laquelle l’Indochinois travaille en tant que boy et l’Indochinoise en tant que congaï. Il apparaît que les interactions en son sein sont plus complexes et plus nuancées ; il s’agit en ce sens de « la réalité » des pratiques sociales (2). Enfin, l’histoire des domestiques indochinois doit prendre en compte l’expérience migratoire : elle apparaît comme un processus de construction de l’identité du domestique et comme un interstice où le colonisé est acteur de son propre parcours migratoire (3). Évolution de la mise à distance colonie-métropole à travers le temps et les espaces coloniaux On peut découper l’évolution de la relation colonie-métropole en trois étapes historiques majeures (a) et l’analyser à l’aune de cadres de pensées et de modes de vie différenciés (b).  Les étapes historiques de la mise à distance La première étape historique, de 1897 à 1920, correspond à la construction de l’identité coloniale et de la domination du métropolitain sur le colonisé. C’est le temps de l’affirmation de l’idéologie colonialiste et des premières interactions entre « employeurs blancs » et « domestiques jaunes ». Il s’agit d’asseoir la supériorité du métropolitain et le domestique est fortement mis à distance ; Solène Granier parle d’une figure du boy asexué, dévirilisé, efféminé et inculte. L’arrivée des femmes européennes dans la société coloniale accentue par ailleurs cette distance car, selon les discours coloniaux, la femme devient garante de l’ordre moral au sein du foyer ; elle doit maintenir les distances entre les corps tout en acceptant les influences mutuelles qui s’y développent. La seconde, de 1920 à 1930, correspond à la période des premières migrations de masse, le port de Saïgon étant devenu une plaque tournante entre la métropole et la colonie avec l’ouverture de lignes régulières qui nécessitent une main-d’œuvre indochinoise. C’est également le début du tourisme colonial, avec ce que Solène Granier qualifie d’« hôtels flottants » et de « domesticité flottante ». Ces deux phénomènes ont pour effet de démocratiser la migration, devenant une migration de masse qui modifie radicalement la distance métropole-colonie. L’arrivée de migrants indochinois en métropole s’effectue parallèlement au retour des soldats en Indochine ; la perception de l’Autre uploads/Ingenierie_Lourd/ les-domestiques-aux-temps-des-colonies-francaises.pdf

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